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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Aucune pierre ne brise la nuit » (Frédéric Couderc)

Un retour brûlant sur la dictature militaire argentine et certaines de ses filiations et alliances objectives, au fil d’une histoire d’amour paradoxale.

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Venganza. Les fois où il s’interrogeait sur son désir de réparation, Gabriel tournait en rond. La justice fonctionnerait peut-être un jour en Argentine, des politiques auraient le cran d’abolir les lois d’amnistie, et alors les bourreaux de Véro seraient entendus par un juge, et même punis… Mais comme il l’avait dit à Esteban, Gabriel ressassait toujours les mêmes doutes. Jamais les coupables ne subiraient la souffrance des disparus et de leurs proches. À ses yeux, un jugement public importait peu. Depuis le temps qu’il se repliait sur lui-même, son costume de paria lui collait trop à la peau pour qu’il réclame justice. Il s’y refusait, même, car il n’avait plus aucun idéal à défendre ni à préserver. Des réparations ? Il ne pouvait rien réparer du tout car le crime contre Véro débordait la conduite des tortionnaires : la société argentine dans son ensemble avait failli à la protéger. Ils étaient tous coupables, lui inclus. Trente mille disparus, c’était impardonnable.

Publié en 2018 chez Héloïse d’Ormesson, le septième roman de Frédéric Couderc se risque sur un terrain sensible, dont les blessures tragiques restent aujourd’hui encore à vif, plus de trente-cinq ans après les faits, celui de la dictature militaire argentine (1976-1983), de ses 15 000 morts et de ses 30 000 « disparus ».

L’auteur a choisi un point d’entrée d’apparence d’abord improbable mais en réalité plutôt rusé, celui d’une soudaine histoire d’amour, en 1998, sous le signe du hasard et d’une exposition de peinture au Havre, entre Ariane, épouse d’un « expatrié professionnel » qu’elle a accompagné aux quatre coins du monde, de Buenos Aires à Washington et de Hong-Kong au Cap, récemment rentrée en France, et Gabriel, réfugié argentin dont la fiancée Véro a disparu dans les méandres des assassinats politiques opérés par les militaires de la junte dès 1976, qui vivote en Normandie en retapant fort adroitement des résidences secondaires. C’est que leur rencontre fortuite intervient à un moment-clé, celui de la reprise des procès, longtemps interrompus par les lois d’amnistie scélérates de la bourgeoisie argentine, vis-à-vis des tortionnaires et des massacreurs, reprise dont l’annonce, curieusement, semble beaucoup ébranler Bertrand, le mari d’Ariane, qui était un cadre commercial influent de l’ambassade de France à Buenos Aires au moment du coup d’état militaire, et qui avait organisé l’adoption de leur fille en provenance d’un orphelinat local. On plonge ainsi très vite, à partir de ces prémisses, en compagnie des représentants en France des Mères et des Grand-Mères de la Place de Mai, toujours à la recherche des disparus et de leurs enfants kidnappés par diverses familles argentines situées du bon côté du manche (manche de pioche des cellules en sous-sol, ou manche à balai des hélicoptères allant de nuit déverser leurs cadavres dans le rio de la Plata), dans l’histoire détaillée des horreurs perpétrées par la junte au nom apparent de l’ordre social et de l’anti-communisme.

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Constant déboulait d’Oranie. Il avait un repère : la troisième bougie de Véronique, soufflée à la ferme avant son départ. On était à la mi-58, il se présentait pour un semestre à l’Ecole de guerre, un piston « au nom de l’Art » qu’il devait à Hardy, tout juste nommé « Père Légion » à Sidi-Bel-Abbès. Jusque là incorporé au QG du quartier Vienot, il savait exprimer en quelques traits les sentiments et émotions des légionnaires. Exercice, manoeuvre, casernement, campement, reconnaissance, progression, déplacement, tirs d’artillerie, observation… Ses dessins, aquarelles et croquis, d’inspiration orientaliste, s’éloignaient de la gloire militaire pour isoler le combattant dans une scène de brousse ou de vie quotidienne. Depuis les Beaux-Arts d’Alger, sa réputation le plaçait au niveau d’un Roger Jouanneau-Irriera dont les toiles décoraient le mess du square Bresson, tout près de l’Opéra. Au titre reculé de peintre des batailles, il avait reçu celui de peintre aux armées, avec rang de capitaine. Son insigne brandissait le laurier, le chêne et l’épée basse – emblème des hommes présents sur les théâtres d’opération, mais dépourvus d’armements.
Paris s’était présentée au détour d’une interview du conservateur de l’École militaire, publiée par l’hebdo de la soldatesque, Le Bled. « Si seulement l’École du Louvre n’était pas ce repaire de gauchistes », s’apitoyait le maître des lieux. Selon l’article, les grands tableaux du salon des Maréchaux étaient jaunis par le temps. Les médaillons au-dessus des portes pâlissaient, les dorures grisaient… Constant avait su lire entre les lignes. Le brave gradé ne pouvait compter sur aucun atelier de restauration. On avait d’autres chats à fouetter à l’état-major. Il avait donc fait sa proposition de nettoyage : si on lui confiait un tel chantier, il ôterait les repeints des précédentes restaurations et allègerait les vernis. Pour mettre toutes les chances de son côté, il avait eu l’audace de suggérer à Hardy de le recommander là-bas. Ainsi s’était-il retrouvé un semestre entier à Paris à redonner de la transparence et une nouvelle jeunesse aux oeuvres du peintre Jean-Baptiste Paon. Depuis plus d’un siècle, l’École supérieure de guerre sélectionnait les meilleurs officiers des armées françaises, amies et alliées. L’état-major n’en avait alors que pour Massu et ses huit mille paras. Lancée dans Alger avec tous les pouvoirs, sa 10e division venait de réduire à néant le FLN.

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Sans doute moins intimement politique que l’Elsa Osorio de « Luz ou le temps sauvage » (1998), de « Sept nuits d’insomnie » (2009) ou de « Double fond » (2017), sans doute moins échevelé et moins sauvage que le Caryl Férey de « Mapuche » (2012), « Aucune pierre ne brise la nuit », malgré quelques curiosités dans son écriture, réussit le pari d’introduire quelques angles supplémentaires particulièrement bienvenus dans une thématique de l’horreur politico-militaire à présent bien balisée, en injectant habilement dans son intrigue et dans son arrière-plan la filiation technique et politique de l’école française de la contre-insurrection, en s’appuyant sur l’imposant travail documentaire, abondamment cité, de Marie-Monique Robin (« Escadrons de la mort, l’école française », documentaire en 2003 et livre en 2004) et en résonnant avec le travail métaphorique d’Alexis Jenni (« L’art français de la guerre », 2011). Avec la figure du peintre militaire Constant, extrémiste pied-noir réfugié en Argentine pour y devenir richissime entrepreneur, dont le rôle est clé à plus d’un titre dans le roman, au-delà même du rappel nécessaire de la terre d’élection que constitua l’Argentine pour nombre d’anciens de l’OAS, de manière plus discrète que l’Espagne franquiste, Frédéric Couderc esquisse même un élégant et paradoxal pas de tango (logiquement) en direction du Roberto Bolaño de « Nocturne du Chili » (2000), pour nous offrir in fine un roman solide et passionnant.

Ce qu’en dit efficacement Carlos Schmerkin est ici.

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