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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Glory Hole » (Frédéric Jaccaud)

Une jeune Française et deux jeunes Français dans la spirale mortifère de leurs vies déjà enfuies et du porno américain des années 80 comme planche pourrie de salut illusoire. Décapant, étrange et bien noir.

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Seul, Jean mâchonne le pain trop sec d’un jambon-beurre. Il contemple les miettes de son repas qui constellent la table, avec l’intensité d’un scientifique cherchant le schéma d’une figure complexe dans un nuage de points. Le vide nocturne réveille dans son ventre une angoisse pernicieuse. Il ne pleut plus, aucun passant, aucune voiture ; de l’autre côté de la rue, les joueurs de cartes ont déserté les lieux.
Des plaques carnées en polystyrène forment un quadrillage disgracieux contre le plafond du PMU. La matière ondule sous la lumière à la manière d’un crépi grossier ; le rendu général du faux-semblant manque de poids. La luminosité gazeuse des tubes au néon crée des ombres verdâtres qui semblent dégouliner dans l’atmosphère.
Jean récupère quelques miettes de pain du bout de l’index. Il songe aux moyens dont il dispose pour se faire du fric rapidement. Il énumère les options les plus réalistes, les plus matérialistes. Pour l’instant, il ne s’aventure pas dans la stérilité des extrêmes. Pourtant, il sent qu’il devra bientôt s’y engager.
Il pousse les résidus du dos de la main et façonne un monticule de miettes de sandwich et de morceaux de coquille d’œuf.

Bien des années plus tôt, à l’orphelinat, Jean, Michel et Claire, jeunes adolescents, conclurent un pacte de bonheur. Las, à l’âge adulte, après quelques glissements mornes du hasard et du (mauvais) sort, Claire a été perdue de vue, tandis que Jean et Michel s’érodent dans les impasses d’une petite ville portuaire, l’un peinant à se décider pour la vie rangée d’un bon petit mariage, l’autre se hissant de peu à la hauteur de petit pégriot local, modeste et irascible souteneur et dealer. Rien de bien réjouissant ne se profile à l’horizon, lorsque, au creux des pages défraîchies d’une revue pornographique, ils découvrent Claire sur papier glacé, en star montante de ce genre cinématographique hautement spécialisé, et se mettent à rêver de nouveau, toujours velléitaires et procrastinateurs, néanmoins, aux serments passés et à la beauté potentielle de leurs vies déjà si enfuies.  Il faudra toutefois un sombre concours de circonstances, l’opportunité d’une grosse rapine et un accident mortel par balle, pour que se mette en mouvement une quête du passé un peu plus résolue, avec un départ précipité, improvisé et aventureux pour les États-Unis du début des années 80, en plein envol du porno soft et hard.

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C’est plutôt calme ce soir.
Les deux hommes parlent en français. Les sonorités de leur langue maternelle font naître un étrange sentiment de nostalgie qui les maintient debout malgré la fatigue, l’angoisse et le découragement. Ils fument tous deux ; Jean près de la porte de service, entre les poubelles, et Michel appuyé sur le capot d’une vieille Ford. Qu’ont-ils accompli ces trois derniers mois ?
Arrivés sur la côte Est, ils ont dilapidé une grande partie de leur magot. Les deux hommes ont brûlé leur épargne immorale dans des festivités orgiaques pour contrecarrer le réveil du remords.
Ont-ils progressé dans leur quête ?
Les maigres renseignements glanés dans leur mauvais anglais, les quelques tuyaux fourgués à des prix excessifs, les contacts, les indics, les types qui connaissent le milieu comme leur poche, Jean et Michel font l’expérience de cette petite médiocrité à laquelle ils refusent de reconnaître leur appartenance. Ils n’ont cependant rien trouvé de concret sur leur amie, aucune véritable piste, aucune information déterminante. En désespoir de cause, ils migrent vers la côte Ouest, parce que c’est là que désormais tout se joue. La CIA pousse la foule des pornographes à voyager d’un bout à l’autre du pays. Les derniers dollars leur permettent de louer un appartement minable. Ensuite, il faut trouver du travail, survivre, repartir à la conquête du quotidien.

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Depuis « Monstre (une enfance » (2010) et « La nuit » (2013) déjà, plus encore depuis « Hécate » (2014) et « Exil » (2016), le Suisse Frédéric Jaccaud nous offre l’une des voix les plus originales du noir contemporain écrit en français. Mêlant à sa guise les genres normalement délimités, en distillant notamment avec discrétion et selon la nécessité des touches fantastiques ou science-fictives, il parvient à créer dans ses univers disjoints une fabulation mythologique à grande portée. « Glory Hole », publié dans la collection Equinox des Arènes en 2019, ne fait pas exception, mais surprendra, voire déroutera peut-être, lectrices et lecteurs familiers de l’auteur par ses choix fondamentaux de temps et de lieu, mais surtout de technique narrative. Surplombant sans états d’âme ses deux principaux personnages, maniant à leur égard une bonne dose d’ironie désespérée, il en fait les guides joliment boiteux et hautement improbables de cette plongée dans les eaux profondes et malsaines d’un milieu d’extrême marchandisation et de froideur perverse. Dans des décors secs (même lorsqu’ils sont fleuris) dignes des documentaires cinématographiques ou photographiques consacrés à cette scène (on songera sûrement au « Boogie Nights » de Paul Thomas Anderson ou au « American Ecstasy » de Barbara Nitke), où rôdent aussi bien les somptueuses villas du « Blue Jay Way » de Fabrice Colin que les prédateurs à la petite semaine du « Rafael derniers jours » de Gregory McDonald, Frédéric Jaccaud orchestre un singulier voyage initiatique à rebours vers l’un des cœurs cachés les plus tristes de notre modernité.

Maintenant quatre burgers cuisent sur la plaque. Face au mur couvert d’un carrelage blanc sur lequel dégouline un liquide trouble, Jean, qui porte un tablier sale et une coiffe en plastique bleu, somnole debout. Les morceaux de viande reconstituée dont le jus s’est évaporé au contact de la plaque brûlante (il faut compter 35 % d’eau et 10 % de sel ajoutés dans 100 grammes de viande hachée, la proportion entre viande et éléments graisseux reste impossible à chiffrer) commencent à noircir. Les palets de viande ne sont pas façonnés sur place. Chaque matin, on reçoit des cylindres de ce pâté industriel congelé mesurant 10 centimètres de diamètre pour 30 centimètres de long. Le respect du calibrage importe au plus haut point dans un système culinaire où l’on reconnaît immédiatement la qualité d’un produit à son apparence garantissant une saveur reproductible en tout temps. On scie les burgers au moyen d’une trancheuse électrique pour obtenir la bonne épaisseur, à peu près 2 centimètres qui se réduiront de moitié après la cuisson.
Trois semaines auparavant, Jean entre dans le fast-food à la recherche d’un job d’appoint. On lui jette un tablier en lui demandant s’il sait faire cuire de la viande. Sans comprendre la question, mais parce qu’on lui montre la plaque brûlante, il répond « OK » et se poste devant la source de cette fumée collante pour remplacer aussitôt son prédécesseur qui s’est volontairement brûlé la paume des mains quelques heures plus tôt.

Ce qu’en dit Clete dans Nyctalopes est ici, et ce qu’en dit Michel Litout dans L’Indépendant est ici.

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Unknown

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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