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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Le Sixième Homme » (Monica Kristensen)

Un intense police procedural dans une ville de 2 000 habitants, avec l’imaginaire de la mine de charbon, par – 20*C et 78° de latitude nord.

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Je vous renvoie à la note de lecture sur « L’expédition » pour en savoir un peu plus sur Monica Kristensen, cette glaciologue et exploratrice polaire norvégienne, ayant dirigé le secours en mer de l’archipel du Svalbard durant plusieurs années, devenue autrice de romans policiers mettant en scène, justement, la petite force de police rattachée au gouverneur de l’archipel le plus au nord du monde habité. Publié en 2008, traduit en français en 2012 par Loup-Maëlle Besançon chez Gaïa, « Le sixième homme » est son deuxième roman policier et le premier à avoir été traduit dans notre langue.  On y trouve déjà un bon nombre des personnages composant cet univers de police procedural un peu particulier, parmi lesquels se distingue le policier Knut Fjeld.

La directrice autorisait les enfants à s’amuser sous la maison. Il faisait sombre là-dessous, il y avait plein de gravillons et cela sentait le fer et la terre. L’espace était exigu et bas de plafond, en tout cas pour les adultes. Comme la plupart des enfants accueillis dans la structure de Kullungen avaient des parents qui, d’une façon ou d’une autre, travaillaient pour la compagnie minière Store Norske Spitsbergen Kulkompani, elle avait aménagé des passages entre les rangées de piliers, afin que les petits puissent jouer à être au fond d’une mine de charbon. La SNSK avait offert des lampes pareilles à celles qui se trouvaient dans les galeries et aussi un peu de matériel ; le tout était placé à intervalles réguliers. La directrice estimait avoir obtenu une représentation réaliste grâce à laquelle les petits pourraient en apprendre un peu plus sur l’industrie minière. Les jeux sous la maison n’avaient cependant lieu qu’en été et à l’automne. En hiver, les couloirs étaient bouchés par la neige. Du moins la directrice le croyait-elle.

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Une disparition inquiétante au jardin d’enfants de Longyearbyen (qui compte 12 marmots, à quelques semaines de l’arrivée du soleil et du printemps, après les quatre mois de nuit polaire. Une ville-capitale aux allures résolues de village, avec ses 2 000 habitants, qui bruit pourtant de rumeurs sur les liaisons extra-conjugales des uns ou des autres, rumeurs silencieuses tant les habitantes et les habitants ont intégré depuis la nuit des temps (c’est-à-dire depuis le début de l’implantation humaine permanente dans l’archipel, à la fin du XIXe siècle) des réflexes profondément taciturnes en ce domaine comme en d’autres. Surtout, la dernière grande mine de charbon de Longyearbyen, après plusieurs fermetures de puits depuis les années 1950, engendre une inquiétude diffuse mais insistante, avec ses infiltrations de gaz qui en menacent peut-être l’exploitation, et donc les emplois qui y sont liés.

Avec les années, le tourisme et la recherche avaient fini par jouer un rôle prépondérant à Longyearbyen, mais la ville n’en demeurait pas moins une cité minière hantée par la peur. Le dernier gros accident au fond de la montagne remontait pourtant à des années auparavant et aucun habitant actuel n(avait vécu ou ne se rappelait les explosions effroyables des années 1940 et 1950, quand le sol tremblait et que de la fumée jaillissait des tours d’extraction, quand le message passait de maison en maison et que des ténèbres plus opaques que la nuit polaire s’abattaient sur la ville ; quand tant de familles perdaient l’un des leurs. Aujourd’hui encore, la peur subsistait dans l’ombre des étranges formations rocheuses. Et la superstition aussi.

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Coal Mine

Monica Kristensen a été ici très attentive à rendre le mieux possible l’étonnante prégnance de l’économie du charbon et de l’imaginaire de la mine dans les mentalités des habitants du Svalbard en général (elle travaillera à nouveau ce matériau spécifique dans un autre roman de la même série, mettant en scène cette fois les minuscules bourgades minières russes de l’archipel, « Vodka, pirojki et caviar », titre français n’ayant en revanche qu’un très lointain rapport avec le titre original norvégien) et de Longyearbyen en particulier. L’ensemble du roman est rythmé par les paroles, placées en exergue de chaque chapitre, d’un poème écrit en 1950 par un mineur local. La capacité de l’autrice à nous immerger en douceur, mais avec une réelle puissance et sans excès pénible de didactisme, dans l’univers si particulier du Svalbard, fait à nouveau de ce roman bien davantage qu’un exercice de style, même si elle refuse soigneusement, dans son avertissement, d’endosser l’aspect de récit documentaire qui l’entoure pourtant avec un grand charme. Une enquête policière authentique dans un cadre à la fois minuscule territorialement et immense par ses échappées (le passage concernant la contrebande impliquant de petits bateaux de pêche dans le redoutable détroit d’Hinlopen est d’une beauté saisissante), par – 20°C, qui donne nettement envie de poursuivre un bout de chemin en compagnie de Monica Kristensen.

Qui pense à celui du fond,
sans vie dans la poussière de charbon ?
Qui érige une pierre en son nom ?
Qui console sa veuve ?
Qui se souvient du gars
luttant vaillamment et sans répit ?
Peu de gens feront mémoire de lui.
L’histoire d’une vie au fond de la mine se termine.
Dans les montagnes, tout au fond,
là où le soleil ne pénètre jamais,
il a laissé une trace
que seuls ses camarades verront.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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