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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Poèmes de la mémoire et autres mouvements » (Conceição Evaristo)

En toute poésie, ce que veut toujours dire aujourd’hui être femme noire au Brésil.

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Conceição Evaristo est une autrice rarissime : afro-brésilienne, née au sein d’une fratrie de neuf enfants dans une favela de Belo Horizonte, dans l’état du Minas Gerais, elle aura la chance (si la chance proprement dite à quelque chose à voir ici) de pouvoir transformer le puissant environnement dans lequel elle a vécu son enfance, misérable et néanmoins riche de contes, d’histoires et de récits à la veillée, en un matériau littéraire de tout premier ordre, après avoir réussi contre toutes attentes sociales le concours d’institutrice en 1973, à vingt-sept ans, et entamé parallèlement son activité d’écriture, poétique et romanesque, ainsi que de recherche, qui la conduira à un doctorat de littérature comparée en 2011. Comme elle le confiait dans des notes autobiographiques reprises en préface de « L’histoire de Poncia », son premier roman de 2003, publié en français en 2015 :

Je ne suis pas née entourée de livres, j’insiste. C’est dans le temps et l’espace que j’ai appris depuis l’enfance à cueillir les mots. Notre maison était dénuée de biens matériels mais habitée par les mots. Ma mère et ma tante étaient de grandes conteuses, mon vieil oncle était un grand conteur, nos voisins et amis contaient et racontaient des histoires. Chez nous, tout était raconté, tout était motif de prose-poésie.

Publié en 2008 au Brésil, et traduit en français en 2019 chez des femmes / Antoinette Fouque par Rose Mary Osorio et Pierre Grouix, le recueil « Poèmes de la mémoire et autres mouvements » plonge au cœur de la mythologie réaliste patiemment développée par l’autrice, en tant que femme, en tant qu’afro-descendante, en tant que femme afro-descendante, ce qui, au Brésil tout particulièrement, constitue un marqueur identitaire qui reste tout sauf neutre.

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IL FAUT SE SOUVENIR
La mer vagabonde houleuse sous mes pensées
La mémoire féroce lance son gouvernail :
il faut se souvenir.
Le mouvement de va-et-vient dans les eaux-souvenirs
de mes yeux baignés de larmes me submerge de vie,
salant mon visage et mon goût.
Je suis une éternelle naufragée,
mais les profondeurs des océans ne m’effraient
ni ne m’immobilisent.
Une passion profonde est la bouée qui me tient hors de l’eau.
Je sais que le mystère subsiste au-delà des eaux.

Pour dénoncer la souffrance au sein d’une société souvent particulièrement violemment inégalitaire, Conceição Evaristo fait œuvre de généalogiste méticuleuse et inspirée au détour de chaque poème. Comme le note Pierre Grouix avec une belle justesse dans sa précieuse postface, « c’est au moment de l’esclavage qu’Evaristo revient. (…) L’histoire brésilienne serait lacunaire sans ce rappel d’une déportation à fond de cale. Or on trouve peu trace de cette blessure ouverte dans une littérature brésilienne majoritairement écrite par des hommes blancs. La veine noire est estompée, peu connue. Dans ces vers de justice et de justesse, l’image brûlante de l’innocence revient. (…) La poésie, éternisant l’éphémère, offre une mémoire non transmise par l’histoire. Elle colmate une brèche, répare une injustice. » Ce sont dans les non-dits de cette histoire brésilienne fondatrice que l’on trouve en germe nombre de réalités de la favela, et Conceição Evaristo le sait bien, qui organise avec une telle passion le va-et-vient entre le quotidien familial et l’oppression séculaire, même devenue plus largement économique que judiciaire. Et c’est ainsi que ce recueil, particulièrement précieux, atteint sa redoutable universalité, sans se contenter de porter témoignage, mais allant bien au-delà dans l’appel énergique à la résistance toujours actuelle.

CERTIFICAT DE DÉCÈS

Les os de nos ancêtres
cueillent nos larmes pérennes
pour les morts d’à présent.

Les yeux de nos ancêtres,
étoiles noires teintées de sang,
s’élèvent des profondeurs du temps
prenant soin de notre mémoire meurtrie.

La terre est couverte de fosses
et à la moindre inattention de la vie
la mort est certaine.
La balle ne manque pas sa cible, dans le noir
un corps noir chancelle et danse.
Ce certificat de décès, les anciens le savent,
a été gravé depuis le temps des négriers.

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À propos de charybde2

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