☀︎
Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Prendre la parole » (Alexis Jenni)

Dans la durée, surmonter un handicap social maladif par la voie de l’écriture, avec humour. Une belle confidence d’un grand auteur.

x

68568

Alexis Jenni nous a offert en 2011 un magnifique premier roman (publié), aussitôt récompensé par le prix Goncourt, pleinement justifié cette année-là, me semble-t-il. « L’art français de la guerre » est indéniablement un texte qui compte, par son écriture, par son entrelacement thématique à la fois rusé et profond, et par, détail qui comptait pour moi, l’audace joueuse de ses titres de chapitres, tels que « L’arrivée juste à temps du convoi de zouaves portés ». L’auteur a depuis publié trois autres romans et cinq essais, dont plusieurs d’entre eux attendent avec grâce que je vous en parle sur ce blog. Le sixième et dernier en date de ces essais vient de paraître, en février 2019, dans la superbe collection Ce que la vie signifie pour moi, dirigée par Martine Laval aux éditions du Sonneur.

J’ai été muet, puis bègue, puis embarrassé, et maintenant je parle sans frémir devant cent personnes, mille personnes, comme on voudra, je leur parle sans notes et sans crainte, sans hésiter, mais j’ai déjà plus de cinquante ans ; et je me demande si ce n’est pas un peu tard pour accomplir ce dont je rêvais lorsque j’étais un enfant muet, un adolescent bègue, un jeune adulte embarrassé, un peu tard vraiment pour parvenir à ce libre exercice de la parole que j’ai tant désiré, et eu tant de mal à réaliser.

Collection étonnante, qui parvient à extraire très directement des autrices et auteurs de fiction qu’elle choisit, l’intime à portée littéraire et humaine, Ce que la vie signifie pour moi nous a déjà proposés, entre autre textes captivants, « Un souffle sauvage » de Jérôme Lafargue, « Depuis qu’elle est morte, elle va beaucoup mieux » de Franz Bartelt, ou bien entendu, la brève « autobiographie » de Jack London qui donne son nom à la collection de Martine Laval. La confidence d’Alexis Jenni  dans ce « Prendre la parole » repose sur un superbe paradoxe, celui du chemin de délivrance d’un enfant suprêmement mal à l’aise avec la parole articulée en société, jusque dans ses débuts de jeune adulte, devenant professeur (de sciences de la vie et de la terre), puis écrivain (« sur le tard », dit-il), finissant par maîtriser l’art de la conférence devant 100 personnes ou davantage. Sans « media training », mais par l’écriture, avant tout.

x

machine-a-ecrire-olivetti-modele-lettera-32-vintage

Il est heureux que je sois né à l’ère des objets mécaniques au fonctionnement sensible, la machine à écrire a été pour moi un appareil à résoudre, un détour métallique pour m’aider à sortir du marais organique, un caillebotis, un ponton, une planche de salut. Oser ne suffit sans doute pas à faire de la littérature, et tout ce qui est sorti de cette machine a disparu, tant mieux. Mais elle m’a lancé comme un moteur pétaradant, une mobylette de l’esprit qui m’a emporté là où le travail d’écrire était possible. Maintenant je ne m’en sers plus, je ne sais même plus où elle est, mais je lui suis reconnaissant d’avoir veillé sur mon adolescence, je rends grâce à cette petite Olivetti pimpante comme une secrétaire des sixties, Vespa, robe corolle et choucroute blonde, fraîche comme de la French pop pour danser le jerk, et qui m’aida sans barguigner à sortir de mon marasme.

Comme à son habitude, Martine Laval sait trouver les mots qui enchantent l’exercice de sincérité et de jeu qu’elle affectionne de nous montrer, et auquel Alexis Jenni s’est si superbement prêté ici : « Au commencement était le bafouillage. Les lèvres tétanisées, les mots qui s’entrechoquent, les paroles qui se bousculent, tambourinent et ne parviennent à se libérer qu’avec peine. Alexis Jenni s’est délivré d’un carcan, celui d’une enfance muette, presque recluse. L’écrivain et essayiste s’empare de notre collection et dit avec une sincérité toute pétillante : apprivoiser l’écriture afin que naisse la parole vivante. »

x

Lecrivain-Alexis-Jenni-31-octobre-2012_0_729_486

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Prendre la parole » (Alexis Jenni)

  1. un petit détour vers les Irlandais, merveilleux dans leur écriture de nouvelles et d’histoires courtes
    j’en ai souvent parlé ici, et il y en aura d’autres, Kevin Barry comme le lien entre les acadiens et James Joyce.

    En attendant De Seumas O’Kelly, « La tombe du Tisserand » longue nouvelle ou court roman, traduit de « The Weaver’s Grave », œuvre posthume parue en 1919, alors qu’il venait d’être assassiné le 14 novembre 1918 lors d’une perquisition étrange dans les bureaux du Sinn Fein. Pas très facile d’obtenir la bibliographie de l’auteur. Deux frères tout d’abord, Michael et Seumas (ou Seamus), nés Kelly, puis plus tard en O’Kelly, nés à Loughrea dans le comté de Galway. Celui qui nous intéresse est tout d’abord appelé James Kelly (1875-1918), cadet de sept enfants. Il sera journaliste, avant d’être l’éditorialiste de « Nationality » au bureau duquel il meut après avoir célébré l’armistice. Des recueils de nouvelles dont « Waysiders : Stories of the Connacht» et en traduction française par Christiane Joseph-Trividic et Jean-Claude Loreau « La Tombe de Tisserand » (2009, Attila, 122 p.), « Le Farfadet de Kilmeen » (2009, Anabet, 244 p.) traduit par Patrick Reumaux et « Le Miracle du Thé » (2019, Le Nouvel Attila, 178 p.) traduit par Marc Voline.

    Dès le début de « La tombe du Tisserand », Seumas O’Kelly met en scène une veuve (celle dudit tisserand), un cloutier, soit Meehaul Linskey, et un casseur de pierres, Cahir Brown plus accessoirement (quoique ce ne soient pas que des accessoires), deux fossoyeurs jumeaux (quoique la gémellité ne soit pas parfaite, on s’en apercevra à la fin du livre). On rajoute à ça un vieillard grabataire (mais à la tête pas si perdue que cela), tonnelier (et sa fille Nan). Voilà pour les personnages (cela fait toujours des économies de descriptions et de caractères). Le lieu : « Cloon na Morav » (le Champ des Morts). C’est une enclave hors du temps, presque à l’abandon, dans un village déjà oublié et dans une Irlande encore plus évaporée. Dans ce cimetière, les tombes s’usent comme des montagnes, et le ciel semble encore plus grand. «Les pierres tombales […] surgissaient comme des champignons, claironnant la banalité d’une civilisation d’hommes et de femmes, qui, du propre aveu de leurs épitaphes, avaient fait très exactement les deux choses qu’ils ne pouvaient guère éviter de faire : tous étaient nés, tous étaient morts ». Mais où se trouve la tombe de Mortimer Hehir tisserand, un des derniers du village à pouvor être enterré là. « Jeter un coup d’œil à Cloon na Morav en passant sur la route sinueuse, c’était recevoir l’impression d’un très ancien lieu de sépulture ; s’arrêter sur cette route pour regarder Cloon na Morav, c’était prendre conscience de son site paisible, des vents qui chantent pour les morts en descendant des collines ; s’approcher du mur et regarder les monticules à l’intérieur, c’était appeler des citations de l’Elégie de Gray ; faire le signe de croix, se pencher par-dessus le mur, observer l’arrière-plan sombre, couvert de lichen, du mur opposé et remarquer les choses qui paraissent errer ça et là sur le sol comme des serpents jaunes dans l’herbe, c’était évoquer Hamlet en train de philosopher près de la tombe d’Ophélie ou d’établir l’identité de Yorick ; franchir l’échalier pour avancer d’un pas trébuchant à l’intérieur, c’était oublier toutes ces choses et connaitre Cloon na Morav tel qu’en lui-même. Qui aurait pu dire l’âge de Cloon na Morav ? L’esprit ne pouvait que sombrer dans les abimes de la mythologie, barboter dans les radotages du paganisme moribond ou dans les balbutiements du christianisme ».
    Cahir et Meehaul sont deux antiques patriarches, mémoires vivantes du village, si vieux qu’ils ne se souviennent plus très bien où devrait être enterré le forgeron, aussi ancien qu’eux. « Meehault Linskey fut ulcéré au point que sa longue silhouette oblique s’éloigna parmi les tombes, puis s’arrêta soudain. Il avait décidé de faire quelque chose de terrible, plus terrible encore que de crocheter du pied la béquille d’un infirme, quelque chose d’aussi grave que voler l’eau bénite de la chambre d’un mourant. Il avait décidé de gâcher le dernier jour de plaisir que Cahir Bowes et lui-même pouvaient avoir ici-bas en révélant lâchement, avant l’heure, où se trouvait la tombe du tisserand ». Et pourtant il leur incombe le devoir d’indiquer l’emplacement où doit être enterré le défunt tisserand.
    Cela n’arrange rien à la situation, sinon que le lecteur va d’anecdote en anecdote. « Alors s’engagea une querelle sénile, lente et laborieuse entre les deux autorités. Ils allaient de tombe en tombe, opposaient le souvenir au souvenir, l’anecdote à l’anecdote, faisaient assaut de mémoire en une discussion exclusive et ténébreuse dont aucun étranger n’aurait pu percer le puissant mystère : le savoir pourfendit le savoir, jusqu’à ce que le champ tout entier parût jonché des cadavres de leurs arguments. Les deux fossoyeurs marchaient, silencieux et sombres, derrière eux. Leurs gestes et leurs regards trahissaient leur impatience. La veuve suivait le cours de ce long cheminement avec au cœur le sentiment accablant, chaque fois qu’un nouvel emplacement était rejeté, que le farouche orgueil de caste de Cloon na Morav allait frustrer son défunt mari, le tisserand, de tout privilège. Le combat cessa, comme toutes les épopées, là où il avait commencé. Rien n’était démontré, rien n’était résolu. Mais les deux vieillards étaient complètement épuisés».
    En chemin, la veuve pense à sa situation de quatrième épouse du tisserand, homme autoritaire et imbu de sa caste professionnelle. Elle s’amuse de la situation, Mortimer, gardien du sanctuaire, féroce sur les gens inhumés dans ces lieux et dont personne ne se rappelle de l’emplacement du caveau. La veuve, anonyme qu’elle était dans le village, devient petit à petit le principal personnage de ce récit à mesure que son sentiment quasi amoureux pour l’un des fossoyeurs grandit. « Elle commençait à comprendre pourquoi les gens sont si friands de veillées funèbres, et de l’intimité indiscrète des maisons mortuaires. Ils y écoutent et se rappellent, ils croient ce qu’ils entendent. Cela leur est plus précieux que ce qu’ils ont jamais appris en classe, à l’église ou au théâtre. Ce n’est pas vraiment qu’ils s’amusent aux veillées, mais plutôt qu’ils y ont l’occasion de faire la revue solennelle de tous les fantômes de famille. On y entend toutes les histoires des clans, avec leurs traditions, leurs stupéfiantes annales, assaisonnées de détails flatteurs ou de petites perfidies. Une femme qui relate un souvenir à la compagnie, assise sur sa chaise à côté du corps, est investie d’une autorité plus grande que l’évêque à son prêche ». Les vieillards par contre, la fatigue aidant, deviennent presque humbles et sortent de leur querelle.
    Il ne reste alors aux deux vieillards qu’à demander à Malachi Roohan, le tonnelier du village, presque aussi âgé qu’eux. Mais ce dernier leur répond tout d’abord « L’idiot qui rit dans la rue, le roi qui regarde sa couronne, la femme qui se retourne sur le pas d’un homme, les cloches qui sonnent dans le beffroi, le paysan qui parcourt son champ, le tisserand devant son métier, le tonnelier à sa barrique, le pape qui se baisse pour enfiler ses chaussons rouges, tous ce sont des rêves! Et je vais vous dire pourquoi ce sont des rêves : c’est parce que ce monde a été conçu pour être un rêve ». On n’est pas prêts d’avoir la clé de l’énigme. Et il ajoute pour sa fille Nan « Voilà ce que je te dis Nan, voilà ce que je te dis au sujet du tisserand. Sa vie était un rêve et sa mort est un rêve. Et le monde entier est un rêve. Tu m’entends, Nan, ce monde tout entier est un rêve ». Ce n’est plus une histoire irlandaise, c’est devenu du Shakespeare. « Nan Roohan croit qu’elle va se réveiller! Se réveiller de quoi? D’un sommeil et d’un rêve, se réveiller de ce monde? Eh bien, si tu crois ça, Nan, ça prouve que tu sais des choses. Tu sais ce qui est autour de toi et qu’on appelle le monde ».
    Mais finalement Roohan indique l’emplacement « Sous l’orme ». Problème, il n’y a pas d’arbre dans le cimetière ! Le roman devient du Beckett. En même temps, il reste profondément ancré dans la tradition irlandaise de côtoyer les morts, comme dans le superbe «Aeneid Book VI » traduit en anglais par Seamus Heaney (2016, Farrar, Straus and Giroux, 112 p.). Passage de l’Eneide, dans lequel Enée rencontre la Sibylle et lui demande l’autorisation d’aller rendre visite à Anchise, son père, et que celui-ci, après lui avoir présenté des morts célèbres, lui désigne César et Pompée, en lui prophétisant de leur succéder. Ou encore dans le superbe « Cré na Cille » (édition originale en 1949, rééditée en 2009, Clo Iar-Chonnachta Teo , 364 p.) de Máirtín Ó Cadhain. Ce livre vient d’être, enfin, traduit en anglais, et ceci par la même maison d’édition, l’une « The Dirty Dust » (2015, Yale Margellos, New Haven , 310 p.) par Alan Title, et l’autre « Graveyard Clay » (2016, Yale Margellos, New Haven, 368 p.) par Liam Mac Con Iomaire et Tim Robinson. Toute l’action se passe dans un cimetière d’un petit village irlandais, dans lequel les morts commentent l’arrivée des nouveaux venus. Un régal. Ce serait à traduire d’urgence, un sommet de la littérature irlandaise.

    «Le Miracle du Thé » vient de sortir chez « Le Nouvel Attila » dans la petite collection « Calques » car sous jaquette de papier calque illustrée. Le volume contient trois nouvelles avec « La Maison de Nan Hogan» et « La Fille prodigue », chacune d’une cinquantaine de pages et de superbes illustrations de Frédéric Coché. L’action se passe dans le village, quelque peu reculé de Kilberg, avec les mêmes personnages. « Les maisons de Kilberg étaient plantées selon le tempérament des habitants, de telle sorte que l’on pouvait presque dire, en les regardant, quelle sorte de mortel abritait chaque toit ».
    Il y a là, Mmes Paul Manton et Denys Hayes, la veuve Lowry, Nan Hogan et Sara Finnessy, toutes aussi redoutables l’une que l’autre. Alors, le jours où Nan Hogan embarque dans la Voiture de la Maison des Pauvres pour aller à l’hôpital voisin de Boberlahan, tout va changer dans le village de Kilberg. La maison de Nan Hogan va être occupée par Maura Casey, modeste femme de ménage. Que va-t-il se passer lorsque Nan Hogan va vouloir revenir chez elle. Les tasses de thé seront-elles suffisantes pour ramener la sérénité dans le village. Ce thème du partage du thé sera aussi le leitmotiv de la nouvelle suivante « La Fille Prodige ».
    Le troisième ouvrage traduit en français « le Farfadet de Kilmeen » narre les aventures dudit farfadet, poursuivi pour ses marmites d’or. Récits au coin du feu de tourbe lors des veillées pluvieuses. Et ce nain facétieux ne rêve que d’une chose, enterrer ses marmites et alors rejoindre sa bien-aimée. Mais il y a le vieux Tom Kelleher qui voudrait bien attraper le nain. Alors, soit écouter les histoires, soit faire les travaux des champs, il faut choisir. « L’été était bien avancé et les gens de Kilmeen étaient si anxieux de rentrer les foins qu’ils n’envoyaient pas les garnements à l’école, mais les gardaient à la maison pour qu’ils donnent un coup de main sur l’aire de battage ».
    «Waysiders : Stories of Connacht » que l’on pourrait traduire en « Au bord du chemin : Histoires du Connacht », la grande province de l’Ouest de l’Irlande qui comprend les cinq comtés de Galway, Leitrim, Mayo, Roscommon et Sligo. 10 nouvelles d’une dizaine de pages chacune, qui racontent la vie quotidienne des villages de l’Irlande. Cela va de « La Chèvre Blanche » ou « Le Cordonnier » qui prédit que quelqu’un va se marier lorsque l’on entend le coucou. Il y a bien entendu des histoires qui mêlent vie religieuse et quotidienne, comme « Le Recteur » qui doit expliquer ce que le décret du pape « Ne Temere » signifie (en fait il invalide les mariages catholiques s’ils n’ont pas été consentis et officialisés par un curé. Ou « Un Enterrement au bord du chemin » où le prêtre arrive très en retard à un enterrement, et ignore les fosses communes de « La Grande Famine » dans le village. De même dans « Le Miracle du Thé » qui suit, où l’on retrouve les mêmes personnages.

    Publié par jlv.livres | 28 avril 2019, 20:57

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :