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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Lire, écrire, se révolter » (Sébastien Doubinsky)

Lier avec force et assurance trois actions littéraires et politiques que trop de doxas s’évertuent à cloisonner.

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L’une des particularités notables de Sébastien Doubinsky, auteur français vivant au Danemark, est, depuis maintenant de nombreuses années, d’écrire aussi bien en anglais qu’en français. C’est ainsi par exemple que son roman « Absinthe », écrit en 2016 pour Dalkey Archive Press aux Etats-Unis, a été traduit par ses propres soins en 2019 pour l’éditeur Gwen Catala. C’est chez le même éditeur français que paraît presque simultanément, dans une superbe édition bilingue anglais-français, cet incisif essai littéraire, « Lire, écrire, se révolter », qui démontre et illustre en beauté les liens extrêmement profonds, voire vitaux, qui unissent ces trois activités physiques et intellectuelles que tant de chapelles persistent à tenir pour disjointes.

L’effet de l’œuvre, c’est à travers quoi on la lit. C’est ce qui détermine la lecture du naïf et intéresse celle du critique. Car l’effet peut être trompeur – il l’est même souvent. C’est ce qui provoque l’affect et conditionne notre réaction. Or cet effet est toujours sciemment construit et indépendant du sens. Lier l’effet au sens est l’erreur la plus commune de la lecture, comme celle d’identifier le narrateur à l’auteur. Confusion des espaces, confusion des intentions. (« LIRE »)

Pour nous entraîner dans son riche tissu de possibles, nourri des genres littéraires les plus variés (le contraire eût étonné de la part d’un auteur que l’on a connu aussi à l’aise dans l’anticipation – « La trilogie babylonienne », 2009 – que dans le polar – « Le feu au royaume », 2012 -, dans la reconstruction historique poétiquement dévoyée – « Quién es ? », 2010 – que dans la confidence biographique subtilement trafiquée – « Fragments d’une révolution », 1998 -, dans le méandre amoureux intimiste – « Peau d’orange », 2014 – que dans la poésie chimiquement pure – « Predominance of the Great », 2016), Sébastien Doubinsky a recouru principalement à un agencement rusé de vrais-faux aphorismes, donnant d’abord l’impression de privilégier le choc salutaire de la formule condensée propre à cette forme, avant que l’on ne réalise toute la subtilité des effets d’enchaînement, de questionnement à distance et d’écho qui ont été ici mis en œuvre.

Pourquoi lire, écouter, regarder ce que nous ne pouvons pas comprendre ? L’adhésion, c’est le plaisir de l’abstrait, de l’acceptation de l’énigme, du non-sens. C’est la recherche de l’inconfort – limité, comme dans l’identification – par la déchirure à venir. C’est tester la limite du jeu fictionnel et/ou poétique, admettre que « l’autre » sera toujours « autre ». Surface contre surface. (« LIRE »)

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Flaubert, Proust ou Stendhal, aussi bien que Hergé, Cervantès ou Stendhal, Baudelaire, Ronsard ou Pérec aussi bien que Rimbaud, Burroughs ou Cendrars, les illustrations choisies refusent de suivre les lignes pré-établies des cloisonnements idéologiques ou instinctifs. Stéphane Mallarmé parle ici à Primo Levi, Voltaire avec Jean Genet, ou encore Pauline Réage avec Albert Camus : le dialogue est permanent, vital, tous azimuts, et profondément salutaire.

L’écriture est un art martial, comme l’aikido, qui se sert de la force de son adversaire pour le terrasser. L’écrivain utilise la force du monde contre lui-même. (« ÉCRIRE »)

En liant inextricablement trois notions qui se contentent trop souvent de flotter à proximité l’une de l’autre, ou qui se laissent confiner au sein de diverses doxas, Sébastien Doubinsky réaffirme avec force le caractère intrinsèquement politique de cet acte triple qui se niche au coeur vivant de l’activité littéraire.

L’écrivain est avant tout un lecteur. C’est une évidence cent fois redite, mais qui est essentielle par rapport à l’acte fondateur de l’écriture, car elle participe de la même tragédie – celle de l’impossible réconciliation avec le monde matériel.
C’est en cela que la lecture et l’écriture sont les deux côtés du même acte social fondamental – celui de la prise de conscience. (« ÉCRIRE »)

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En forme discrète de véritable manifeste pour une certaine approche politique et critique de la littérature, sous toutes ses formes, « Lire, écrire, se révolter », avec ses 55 pages (doublées par la grâce de l’édition bilingue), fournit bien à la lectrice et au lecteur un robuste – à l’image du Zaporogue emblématique de l’auteur – vademecum pour un usage joueur, alerte et mobilisé des textes. Comme le dit si joliment Antoni Casas Ros dans sa préface : « En bon Zaporogue, son cheval se coule dans le vent, il arrive silencieusement, il tranche des têtes. Dans la littérature française, sa place est unique et, guerrier, il n’est jamais là où on l’attend. Tout cela dans une rare ouverture de cœur, une magnifique curiosité des autres. » On ne saurait mieux décrire la sensation d’ivresse joyeuse et néanmoins songeuse qui saisit tout au long de ce parcours presque trop bref.

Or, l’œuvre, comme objet de crise et comme objet quantique, échappe à toute identité culturelle figée. Ou plutôt, elle la dépasse. Par sa nature d’objet en mouvement, d’objet non-figé, situé dans une temporalité relative et multiple, l’œuvre est un paradoxe permanent. Elle peut alors être facilement déplacée, replacée ou laissée dans son contexte. Étant à la fois réelle et virtuelle, son déplacement n’entraîne pas un effondrement du paysage culturel dont elle fait partie, mais un réaménagement temporaire de sa perception. La culture est une identité rhizomique, au sens deleuzien du terme, dont les « centres » ou les « nœuds » sont essentiellement symboliques et mobiles. Lire devient alors un déplacement qui suit un déplacement.
Ce déplacement suit, voire épouse l’effet, et risque constamment de tomber dans le plus grand piège : celui d’attribuer à cet effet une identité définitive. C’est confondre un désir avec un besoin. Le besoin passe par la catégorie, le désir, lui, appelle le genre. C’est un désir né d’une angoisse, provenant elle-même de cé déplacement provoqué par la lecture. Or ce mouvement est celui de l’Histoire, dont l’aléatoire ne peut être corrigé que par des fantasmes. L’effet de l’œuvre ne sera cependant jamais son identité définitive, pas plus que sa forme ne l’associe à une espèce « pure ». L’œuvre, comme la culture, est toujours hybride d’hybride. (« LIRE »)

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Lire, écrire, se révolter » (Sébastien Doubinsky)

  1. cela tombe bien. La révolte et la langue

    je vais parler un peu de la littérature canadienne

    Un nouvel auteur canadien Christophe Bernard qui met une dizaine d’années pour écrire son premier roman « La Bête Creuse » (2017, Le Quatranier, 720 p.). Il faut reconnaître que cela valait la peine, car il remporte le prix Ontario-Québec, et surtout le prix du Gouverneur Général pour la fiction en langue française en 2018. Pas mal pour cet auteur québécois, né en 1982 à Maria en Gaspésie, qui vit à Burlington dans le Vermont et qui est traducteur pour les Editions Le Quatranier.

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    Ce livre doit être lu dans l’optique d’un renouveau de la littérature francophone du Canada en particulier. J’ai déjà fait ici des commentaires sur les auteurs acadiens, que je qualifierai de « classiques » Eugène Nicole et Françoise Enguehard
    https://charybde2.wordpress.com/2018/01/12/les-best-sellers-2017-de-la-librairie-charybde/#comments
    Puis il y eut le choc avec Richard Wagamese et Naomi Fontaine, deux grands auteurs issus des Premières Nations, https://charybde2.wordpress.com/2017/10/01/15-deuxiemes-apercus-de-la-rentree-septembre-2017/#comments . Et auxquels il faut associer Wab Kinew et Alexander MacLeod, deux anglophones, mais de très bonne tenue, avec Eric Plamondon https://charybde2.wordpress.com/2017/12/30/note-de-lecture-taqawan-eric-plamondon/#comments surtout il y a les acadiens France Daigle et Jean Babineau, c’est-à-dire l’école de Moncton au Nouveau Brunswick, avec la découverte du Chiac, cette langue hybride entre le français et l’anglais. Ne pas confondre avec le joual, qui est purement québécois. https://charybde2.wordpress.com/2018/01/12/les-best-sellers-2017-de-la-librairie-charybde/#comments. Et enfin deux monuments que sont Herménégilde Chiasson et David Lonergan qui ont su redonner des belles couleurs à cette littérature https://charybde2.wordpress.com/2018/01/18/note-de-lecture-susto-luvan/#comments
    A noter que la langue de la Gaspésie est toute différente des précédentes. Avec un peu de temps, je ferai un post sur un livre, toujours aux Editions le Quatranier de Geneviève Pettersen « La Déesse des Mouches à Feu » (2014, Le Quatranier, 206 p.) encore tout différent. Et cela décoiffe.

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    Pour lire ce gros roman de près de 700 pages, il faut commencer par lire les 12 premières pages (Prologue) qui se passent dans le village (imaginaire) de La Frayère en Gaspésie, sur la rive gauche du Saint Lancelot. Victor Bradley, rouquin aux yeux vairons, vient d’y être nommé facteur. Pour comble il est originaire, non pas de La Frayère, mais de Paspébiac, sur la Baie des Chaleurs, à une soixantaine de kilomètres à l’est de Maria, d’où son surnom de « Le Paspéya ». L’histoire commence donc en 1911. «Voici l’histoire d’Honoré Bouge, dit Monti, à une période de sa vie trouée d’ellipses et qui serait drôlement repatchée plus tard par son petit-fils François Bouge dans ses recherches ». C’est une partie de hockey au cours de laquelle Monti Bouge, le grand-père du narrateur actuel François Monti, ingurgite par mégarde la puck (le palet) lancé par l’adversaire et permet de gagner le match. Depuis Monti et Victor passent la trentaine d’années qui suivent à se faire des tours pendables. « L’un faisait un coup de cochon à quoi l’autre contre-attaquait par un coup de chien ». Le tout se passe donc en Gaspésie. « Là, faut comprendre qu’en Gaspésie, des Méchins jusqu’à Miguasha, de Tracadièche jusqu’à Manche-d’Épée, le monde en mettent. Ça sert à rien là-bas de jurer que t’as déjà tranché une chauve-souris pendant que tu fendais du bois. T’as juste à le dire. Le monde vont te croire. Ils veulent que ce soit vrai. Parce que si c’est vrai, c’est plus intéressant ».
    Donc tout commence à La Frayère, ou plutôt « Saint-Lancelot-de-la-Frayère, ça s’appelait. Feuillus, conifères et poteaux dévalaient la pente comme des jambes pour aller se jeter dans une baie piquetée d’autant de chaloupes qu’il y avait dans le village d’habitants mâles. C’était la baie des Chaleurs sous le règne de Wilfrid Laurier, quand le seul gouvernement que le monde écoutait dans le bout, c’était celui des outardes qui migraient et des capelans qui, fin juin, début juillet, roulaient imbécilement sur la grève ». « La Frayère, c’était le paradis sur terre. Il aurait fallu être borné pour pas le reconnaître et avoir envie d’aller ne serait-ce qu’en vacances n’importe où ailleurs sur la planète ». Y vit donc Monti Bouge et tout une faune aux noms locaux (Patapon, La Guité, Rock, Ovila Pronovost, des Ti-Claude et des Roger Johnson, des Sylvain «Nuche» Duchesneau et des Deslarosbil pour les fins et les fous) qui ingurgite un alcool local, le « Yukon ».
    Arrive dans ce village le nouveau facteur Victor Bradley. « Il venait de finir la toute première tournée de courrier de sa vie. Avec maints sacrebleu, maints jarnicoton, le facteur flambant neuf tirait son cheval par la bride, un beau cheval officiel fourni par la Ville, sans grand millage après ça ». Après sa tournée, il s’arrête au bar. «Il y a pas de service icitte… Tavernier ! / Sauf que le tavernier, cet après-midi, il a des jupes et des sabots. Il a des bosses dans son chandail. Il s’agit de la veuve Guité, l’ancienne sage-femme, propriétaire de l’hôtel. […] — Well, ou tavernière, ça a de l’air». Et le facteur, avec ses « galons de haut gradé cousus là sur l’uniforme du Département des bureaux de postes » reste là « à toiser de ses yeux vairons la foule d’exactement trois pour dénicher le zouf à qui marteler toute la veillée que c’est lui l’inventeur du timbre ». Et de faire face à Monti, qu’il ne connait pas encore qui « dresse la tête d’en dessous du comptoir, le bras enfoncé dans la trappe à graisse, où il est en train de déprendre de quoi qui couine ».
    Avant d’être ce haut gradé préposé au courrier, il s’était fait connaître de la société en remettant en place un futur ex député. « Bradley avait pas pu se retenir, lui qui mâchait toujours de la réglisse, mais pas souvent ses mots. Il s’était détendu sur sa chaise comme un ressort de six pieds cinq pour rétorquer à Poitras, dans le patois cauchemardesque parlé par chez eux, un charabia trop crampant importé de l’île Jersey, que les Paspéyas débitent d’une traite par staccatos mouillés, les joues aspirées par en dedans et les lèvres proéminentes ». Effectivement « en Gaspésie, c’était pas long jadis qu’une réplique du style voyageait tout le tour de la péninsule ». En plus de cet exploit verbal « Bradley s’était barré les pieds sur son perron dans un colis-surprise. Il avait ouvert le paquet et s’était plongé la main dans le bran de scie. Ça avait pris un moment après le claquement du métal pour que la douleur embarque. Deux doigts tranchés net, comme autant de bouts de carottes, par un vieux piège à ours tout rouillé. Il aurait fallu être dur de comprenure pour pas se mettre à prospecter l’immobilier des cantons alentour. Bel adon pour les huit doigts qui restaient, on cherchait un nouveau facteur à Saint-Lancelot-de-la-Frayère ».
    Retour au presque vrai et réel, on veut parler de « tournoi de hockey juvénile du diocèse de Gaspé, où s’opposaient les paroisses les plus friandes de sport et de rancunes indélébiles. C’était il y a des lustres, l’année où l’équipe de Saint-Lancelot-de-la-Frayère pour laquelle Monti protégeait le filet s’était rendue en finale pour l’unique fois dans l’histoire de cet événement disgracieusement organisé bon an mal an par quelques curés bénévoles gardant leur soutane quand ils coachaient. Les Grisous, que s’appelait l’équipe. Et comme à toutes les éditions du tournoi depuis l’aube de son histoire immémoriale, les Crolions de Paspébiac en feraient rien qu’une bouchée. Car on aura compris qu’à Paspébiac, c’est en général du bien bon monde, mais ils sont pas constitués comme ailleurs ». Les Crolions contre les Grisous. Et le Crolions, c’est Billy Joe Pictou. « Fallait pas chercher le baptistaire à ce païen-là, Micmac pure laine dont la famille frayait malgré le tabou avec la communauté blanche. Ses frères jobaient à la scierie, sa mère dans le domaine du ménage. Le père travaillait pas. Le père buvait tellement que la compagnie Labatt avait été obligée de clairer deux employés pour compenser ses pertes quand il s’était plus réveillé de sur sa table dans un débit d’alcool ». Morceau d’anthologie socio-professionnelle de la Gaspésie, suivi d’un autre morceau, celui-là socio-ethnologique. « Billy Joe avait pogné la puberté avant ses camarades et il en avait pogné une de luxe. Vu comme ça du dehors, il sécrétait plus de sébum que de poésie ». Comme quoi, lorsque l’on entrouve un roman, on plonge vite dans l’analyse à la Levy-Strauss sur les populations, non pas des Premières Nations, mais des Secondes qui leur ont succédé.
    Pour en revenir à cet épisode glorieux, qui a certainement précédé et incité à l’introduction du hockey aux Jeux Olympiques, deux remarques. D’un côté, il y a cet aspect du hockey comme ascenseur social, tel qu’on le retrouve chez Richard Wagamese et « Jeu Blanc » traduit de « Indian Horse » par Christine Raguet (2017, Zoé, 256 p.). Avec en toile de fond tout le soin mis par les religieuses à éduquer (éradiquer serait plutôt le terme) la culture indienne, micmac ou autres. De l’autre, le match entre Crolions et Grisous. « Parce qu’une fois Billy Joe sur la patinoire, c’était parti en Christophe ». Cela devient alors du grand reportage à tel point que Léon Zitrone devait connaître la référence par cœur. « La puck fendait l’air. Son ombre oblongue glissait à cent miles à l’heure sur la glace rêlée. Monti avait fait un homme mort de lui. En se serinant comme à l’orphelinat qu’on va au paradis quand on meurt, les schnolles rentrées par en dedans, il était resté planté devant son but sans défaillir ». Monti arrête la puck avec ses dents. « Si la dentition de Monti resta miraculeusement intacte, celle du Micmac s’égrena sur la patinoire dans un bruit de bâton de pluie ». Résultat, le but et la victoire sont accordés au détriment de l’équipe de Saint Laurent. « Il est bon, le but, disait Bradley, les rayures noires et blanches de son maillot toutes bombées à la hauteur de sa poitrine. Aussi vrai que mon chien il est attaché là, il est bon, le but ». La phrase justifie les 700 pages qui suivent. « C’était vrai, le pire, que son chien était attaché là. Ce qui prouvait rien pantoute, pareil cabot plein de poux ».
    Ensuite, il y a 13 chapitres et un épilogue (pour faire pendant au prologue). Le problème est que le petit fils, François, soit « victime d’une malédiction », ce qui l’amène à prendre un taxi depuis Montréal pour aller chez ses parents en Gaspésie. Il y a bien 900 km depuis Montréal. Qu’importe, il a une enveloppe bourrée de papier journal avec 5000 CAD marqué dessus. Son frère Yannick est alors en pleine beuverie dans le chalet de « l’oncle à Laganière ». L’histoire part alors un peu dans tous les sens, si toutefois histoire il y avait. C’est un peu dommage, car le style reste le même, des anecdotes, la vie de François, d’Honoré dit Monti ou de Henri, le père. Le style et la matière du récit restent identiques, heureusement. Il y a des redites, telles l’histoire de la puck arrêtée avec les dents ou de la chauve-souris fendue à la hache, mais c’est plutôt (il faut l’espérer) une façon de montrer que ces histoires perdurent dans les campagnes. Toujours ces expressions typiquement gaspésiennes qui sont un régal. «C’est aussi un livre sur la dégénérescence, le déclin et la décadence».
    La malédiction plane sur la lignée Bouge, et François en est persuadé, c’est l’alcool. Il y a ce surprenant Yukon, un alcool fort que les Bouge reçoivent chaque semaine par la poste, résultat d’un pari compliqué à expliquer. Il n’y a pas d’alcool fin, mais tout ce qui se passe se déroule sous l’emprise de l’alcool fort. C’est ce qui fait émerger la bête creuse, sorte d’apparition surnaturelle et magique. En fait résultat de quelque chose de réel à tout moment, amplifié et révélé par l’alcool. Cela explique le titre de « La Bête Creuse ». La bête c’est évidemment l’alcool, sous la forme de la bouteille de Yukon. On boit (ou on buvait) beaucoup en Gaspésie et au Québec. L’alcool y est toujours en vente libre, alors que dans les Etats puritains de l’Ontario à la Colombie Britannique, il faut aller dans des magasins d’état pour acheter de l’alcool, ne serait que de la bière. Question de taxes, mais pas seulement. On vend du vin, mais il y a interdiction d’en boire en public dans la rue, et surtout, on vous sert la bouteille achetée dans un sac en papier, histoire de ne pas vous faire voir en tant que pochtron notoire. D’ailleurs une des scènes significatives du livre est celle où Monti est dans le train, mais tellement alcoolisé qu’il se perd dans ce train devenu pour lui un véritable labyrinthe. C’est la bête qui dégrade tout et détruit les gens. Se rappeler à ce moment ce qu’il est advenu des Micmac (ou des Iroquois pour les parties anglophones du Canada).
    En résumé, un livre qui se lit bien, de façon agréable, avec ses expressions typiques. Truculence des personnages, truculence des histoires. La lecture est tout de même longue et répétitive au long de ces chapitres. Avec ma préférence, tout de même, pour ceux qui traitent de Monti et du facteur, et de la veuve Guité, la patronne de l’hôtel du village.
    Un long article (4 p.) dans « Le Matricule des Anges » 202 daté avril 2019. Dix ans d’écriture, avec des périodes de repos et de reprise, on s’en doute. « Au départ, le livre devait être court et s’est même initialement présenté comme une série de poèmes ». Le personnage de Monti a réellement existé, en tant que grand père de l’auteur. « Il a construit le premier trottoir de chez lui jusqu’à l’église, en bois ». Résultat un livre en l’honneur de la langue « un livre qui revendique sa bâtardise |…] une espèce d’ode à la parlure, au patois gaspésien ». Christophe Bernard continue « que le livre échappe à une lecture totale ne me dérange pas, chaque lecteur y trouvera des choses différentes ». Et ce n’est pas important, puisque la véritable expérience de ce pavé est entièrement contenue dans l’écriture. Si on le lit en diagonale, on risque de rater les meilleurs moments.

    Publié par jlv.livres | 23 avril 2019, 10:40
  2. rectification due à une dis (voire onze) lexie ce sont les Editions Le Quartanier et non Le Quatranier, qui comme son nom l’indique est un sanglier âgé de quarte ans (sans doute un problème de jet-lag)

    Publié par jlv.livres | 23 avril 2019, 11:23
  3. allez, une dernière pour la route

    « La déesse des mouches à feu » de Geneviève Pettersen (2014, Le Quartanier, 208 p.) est comme son nom l’indique, un roman essentiellement québécois. Les mouches à feu, ce sont les lucioles, sympathiques bestioles dont la femelle, qui n’a pas d’ailes, luit le soir pour attirer les mâles qui volent autour. Il faut reconnaître qu’avec un tel titre, on ne peut être qu’attirer.

    La suite est du même tonneau, lorsque l’on lit la notice bibliographique de l’auteur. « Geneviève Pettersen est née en 1982 à Wendake, après que sa mère a été prise de contractions en magasinant de l’artisanat huron ». Et cela continue de plus belle. « Fascinée par ce que révèlent les histoires de bonnes femmes, elle blogue sous le pseudonyme de Madame Chose ». J’ai donc commencé par lire un extrait de ses chroniques « Madame Chose. Guide du bien-vivre à l’usage de la jeune femme moderne », et ressorti sous le titre de « Madame Chose : vie et mort du couple : du dating au divorce » (2014, La Presse, 170 p.). Ce ne sont plus des chroniques à l’eau de rose, mais bien au vitriol. D’ailleurs l’éditeur précise : « Ce n’est pas un guide pour réussir sa vie amoureuse ». Il fait bien.
    « Il était une fois Madame Chose » est donc une chronique, et pas n’importe laquelle, ni de n’importe qui : « Je suis une sorte de synergologue du linge et de la face ». Le début s’annonce bien. « Tout a commencé sur mon divan. Je venais de démissionner de l’agence de pub dans laquelle je travaillais et je n’avais pas grand-chose devant moi. C’est ce que je pensais. On était le 2 septembre 2011. J’ai posté mon premier billet le 7 du même mois. Entre les deux, j’ai lavé mes fenêtres, fait le ménage des garde-robes et cuisiné un nombre incalculable de plats à congeler ». Elle retranscrit aussi ce qu’elle voit à la télévision. « L’autre fois, il a dit qu’un « dividu de race non blanche était dans la mire des polices ». Il n’est pas raciste Claude Poirier. Il le dit tout le temps ». Le ton est donné et cela continue. « Dans la rue, […] si je vois une madame avec une mauvaise teinture orange qui fume des rouleuses et qui porte un vieux manteau vert forêt, je me dis qu’elle doit s’appeler Gisèle, être sur le BS et avoir plein de bibelots de chats dans son 3 et demi. Je suis comme ça, pleine de préjugés ». « J’aime mieux leur inventer des vies que de raconter la leur, quitte à leur attirer des ennuis ». Ce que c’est que d’avoir une famille. « L’autre fois, au téléphone, mon grandpère m’a dit que ça l’embêtait un peu que je le fasse passer pour un soûlon pis un courailleux sur les internets ».

    Le ton étant donné, il faut maintenant passer à « La déesse des mouches à feu » ou la vie de Catherine à Chicoutimi l’année de ses 14 ans, alors que ses parents, un avocat véreux et une ancienne beauté locale se séparent. La fille et la mère quittent leur vaste maison pour un « condo BS ». La langue est celle des jeunes québecois. « Le bord du Canadian Tire, c’était pour les pouilleux. C’était des genres de BS à pinch pis à pad qui venaient de Falardeau en char pour se tirer un rang. Ils portaient tout le temps des Sugi blanches pis des chandails de Slayer. Les pouilleux avaient pas de manteaux d’hiver. Ils portaient des vestes de skidoo Arctic Cat. Je me rappelle qu’ils étaient vraiment gigons».

    L’année cruciale d’une gamine de 14 ans, dont les parents viennent de se séparer. La découverte des copines et leur chum, ça va, ça vient. Pour les parents c’est différent. « Je comprenais pas pourquoi il avait choisi cette place-là. C’était notre table à ma mère, mon père pis moi. Ça me faisait chier que sa greluche pis sa repousse soient assises là ». Et toujours cette langue différente. « La blonde à mon père avait essayé d’être gentille avec moi, la fois des feuilles mortes. Jétais venue scèner vingt piastres à mon père en bus de ville pour pouvoir m’acheter de la mess. Mon père avait pas d’argent sur lui, pis sa blonde m’a donné un vingt à sa place ».
    Découverte aussi de la drogue (la mess) et le pot que l’on consomme dans la gang ou mieux au campe. Les effets de la pub qui pousse à plus de fringues. « Pascal Tremblay pis sa gang avec leur Airwalk pis leur chandails Quicksilver. Pascal Tremblay, c’était le plus hot, parce qu’il faisait du snow pis qu’il se bleachait les cheveux. Il ressemblait à Kurt Cobain pis à Jay Adams, même s’il avait des boutons ». De la sexualité aussi, car tout démarre sur le fait que sa mère va ou ne va pas dire au père que Catherine commence à prendre la pilule. Scènes assez cocasses avec la découverte du sexe avec sa copine Mari -Eve. « Elle fouillait dans son snatchlel pis elle a sorti son pydje. Elle a continué à fouiller en me faisant une face de conspiratrice. Elle m’a flashé trois sacs de mess à deux pouces du nez ; elle était trop quotiente ». Il y a en plus les injures typiquement québecoises, ostie, tadernac ou la marde.
    Ce qu’il y a bien dans ce bouquin, c’est l’impression que l’on de lire un roman en VO son sous-titré, comme de l’anglais, bien que l’on soit bilingue.

    Là, ce qui se passe, c’est encore autre chose. Geneviève Pettersen écrit dans une langue qui n’a rien à voir avec le chiac ou le joual. Il est vrai qu’elle exprime que certains vocables sont vraiment propres à la Gaspésie, cette partie du Québec au Sud du Saint Laurent et au Nord-Est vers le Sagenay.

    Publié par jlv.livres | 25 avril 2019, 11:39

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