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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Trompe-la-mort » (Lionel Ruffel)

S’appuyer sur Les Mille et Une Nuits, Le Décaméron et L’Insurrection qui vient pour dessiner les contours d’une littérature de la retraite en combattant. Brillant et salutaire.

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« Il y aurait, là-bas, à l’autre bout du monde, une île. »
Cette phrase, quand l’ai-je lue pour la première fois ? Il y a vingt ans probablement. Je ne me souviens pas du jour ni de l’heure, ni des conditions dans lesquelles je l’ai découverte. Pourtant j’ai su instantanément qu’elle serait ma phrase préférée. Je ne saurais dire quel est mon film préféré ni mon livre préféré, pas même mon album ou ma série préférés, et surtout pas mon plat préféré. Mais je connais ma phrase : « Il y aurait, là-bas, à l’autre bout du monde, une île. » C’est un sentiment étrange et puissant lorsqu’on la reconnaît, vous devriez essayer, c’est comme si tout en nous résonnait. Il y a quelque chose du doudou dans la phrase préférée, on sait qu’on peut toujours compter sur elle, on gagne en stabilité, on peut y recourir dès que le besoin se fait sentir de la faire résonner à nouveau. Et c’est mieux qu’un doudou, car on n’a pas à s’en séparer. Pour toujours, I mean, forever.
J’aime tout, dans cette phrase. Particulièrement, mais pas seulement, la radicalité de son excès, et exactement dans le même temps, la radicalité de sa simplicité. Tout y est en tension, surtout l’espace et le temps, le réel si l’on veut ; et c’est en quelques mots très doux, très contrôlés, très cadrés, que cela se passe. On y lit l’inouï de ce que peut le langage, de ce que peuvent la ponctuation et la conjugaison. Cette virgule après le conditionnel, voyez-vous, rien n’y contraint sinon d’insister sur la folie du conditionnel qui n’est rien d’autre que celle du langage, de la fiction et de l’humanité. Jamais ferme à processeurs produisant des bitcoins en Islande (« il y aurait, là-bas, à l’autre bout du monde, une île ») ne parviendra à la promesse technologique de cette virgule.
Mais à l’autre bout du monde, là-bas, ça finit souvent mal, et même très mal, que ce soit sur W, l’île inventée par Georges Perec, l’auteur de cette phrase, ou dans les fermes islandaises. On commence alors à redouter les virgules, les conditionnels, leurs prouesses technologiques. Mais rien à faire, et malgré la peur, on ne peut quand même pas s’en passer, ça continue à résonner, tout est plus clair lorsqu’on lit cette phrase. « Il y aurait, là-bas, à l’autre bout du monde, une île. » Ça résonnait à Tarnac en 2008, ça résonne à Florence en 1348 ou à Königsberg en 1795, ça résonne dans la chambre nuptiale de Shahryar et de Shéhérazade, ça résonne en after dans les années quatre-vingt-dix du vingtième siècle, ça résonne en janvier 2017 dans cette ancienne imprimerie où nous nous retrouvions alors.
Un an plus tard, j’ai souhaité vous y conduire vous aussi. Pour reprendre là où nous nous étions arrêtés avec vos prédécesseurs l’année dernière : ressentir à nouveau cela, cette résonance, refaire un cercle, recommencer et voir où ça nous mène. Installez-vous.
Ça ne résonne pas exactement pareil, mais toujours on retrouve ces mêmes étapes : fin d’un monde, départ, dope ou fiction partagée, commune. « Escapism ? » Si on veut, en tout cas si on ne voit pas plus loin que le bout présent de ses pieds. Scénario anthropologique plutôt, sécessionnisme, qui traverse l’histoire des fictions et des communautés humaines et qui se présente à nous, à nouveau, avec une intensité rarement atteinte. Il se laisse résumer ainsi : « Il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île. » Il se répète et devient obsédant. On ne voit plus que lui, derrière les lignes et les images. On ne voit plus que lui dans les zones à défendre, les zones d’autonomie temporaire, les cabanes, les communes, les raves, chez nos amis ; dans les camps et les jungles subis et parfois réinventés ; mais aussi chez nos ennemis, sur leurs îles artificielles et bientôt sur Mars. On ne voit plus que lui dans le cercle narratif du samar, au beau milieu du désert, ou auprès d’un foyer réconfortant, on ne voit plus que lui dans les théâtres, les salles de projection, les lieux de culte et ici même dans cette ancienne imprimerie où nous avons trouvé refuge ; et c’est encore lui qui se trame dans ces objets addictifs et souvent rectangulaires que sont nos livres ou nos écrans. On ne voit peut-être que lui, mais on n’y voit pas beaucoup plus clair.

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Espace Khiasma, « Publier Tarnac », 2017

J’avais découvert Lionel Ruffel à l’occasion de son incisif et somptueux « Volodine post-exotique » en 2007, avant de faire connaissance quelques années plus tard avec le professeur de littérature comparée à Paris VIII et le directeur de la collection Chaoïd chez Verdier (qui édite notamment Lutz Bassmann), puis avec le remarquable observateur philosophique et politique du temps présent de « Le dénouement » (2005) et de « Brouhaha – Les mondes du contemporain » (2016). C’est à une synthèse puissante de ces différents aspects du personnage que nous invite ce « Trompe-la-mort », publié début 2019 chez Verdier. L’auteur y mêle, avec une solide ruse spéculative, des éléments issus sans médiation du réel le plus brut de ces dernières années, personnel ou plus collectif (affaire de Tarnac, pour laquelle la référence au « Magasin général » de David Dufresne s’impose naturellement, imagination politique du Comité invisible et de « L’insurrection qui vient », méandres des politiques universitaires sous influence pseudo-économique, mise en place du master de création littéraire de Paris VIII, accueil de réfugiés, dégradation des conditions d’exercice de tant de métiers, artistiques, intellectuels ou non) à des éléments puisés dans une certaine conception, heuristique et aventureuse, de la construction littéraire individuelle et collective.

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Espace Khiasma, « Publier Tarnac », 2017

Mais poursuivons notre visite. Cette fresque a une jumelle, qui la re-cadre, dé-cadre, comme diraient les occupants, en plaçant notamment en son centre le mot « procès » et surtout en accentuant le mot « virus », inscrit en très gros, aussi gros que le mot « formes » dans la première fresque, et en miroir, le mot « flux » repéré à plusieurs reprises. Comme si, au final, pour les occupants qui vous précédèrent, pour leur action, tout se jouait entre ces mots-là, virus, flux, formes, reprenant la trame d’une histoire qu’on retrouvera ailleurs, dans Le Décaméron de Boccace ou les textes du Comité invisible.
Si je m’autorise une note personnelle, je dois reconnaître un goût particulier pour la dernière fresque que nous découvrons enfin, à la fois plus iconophile et plus iconoclaste. On passera vite, voulez-vous, sur certains détails de la fresque pour nous attarder sur son trope dominant : le feu. Le feu partout, dessiné et écrit, prenant dans les arbres ou sur le bout incandescent d’une allumette, le feu apaisant du foyer et celui, effrayant, de l’incendie. La fresque joue de cette dichotomie entre maladie et guérison, feu et contre-feu, qui travaille les occupants.
Le risque, c’est la brûlure, du premier au dixième degré. Mais ces dix degrés sont aussi les dix étapes d’un manuel qui nous est offert et qu’il nous appartient de réinvestir. Car si la fin, la disparition, l’extinction semblent omniprésentes, et annoncées par cette inscription que je n’avais pas encore remarquée mais qui tout à coup me paraît bien significative : « or perish », « ou périr », le désir de survivre n’est pas moins fort, le désir de vivre malgré les virus, ou avec eux, malgré les flux ou avec eux.
« Trompe-la-mort », lit-on enfin, ici on trompe la mort, on la sait inévitable, on parle depuis elle, on parle déjà mort, mais depuis trois-quatre mille ans qu’on sait l’extinction inévitable, on sait aussi la tromper, on sait lui faire face, on sait la déjouer, c’est presque devenu instinctif : on reforme des liens perdus ou imaginaires, on se met à plusieurs, comme alors et comme aujourd’hui, et on se raconte des histoires. Voilà pourquoi nous sommes réunis. Mais ne croyez pas que c’est un petit truc sympa, blablabla, on se raconte des histoires, c’est mignon ces humains qui croient guérir d’eux-mêmes en se racontant des histoires. On ne met pas de pansements sur une écorchure.

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Glenn Beck, polémiste télévisé sur Fox News, se définissant lui-même comme « libertarien et conservateur ».

Dans le parcours initiatique finement construit par Lionel Ruffel, on s’appuiera sur deux poutres maîtresses, « Les Mille et Une Nuits » et « Le Décaméron », encadrant et soutenant la toiture d’abord inattendue mais très vite absolument centrale que constitue « L’insurrection qui vient » du Comité invisible, organisés autour de et contre deux formidables repoussoirs théoriques et pratiques en l’espèce du bateleur télévisuel de Fox News, Glenn Beck – déclarant avec force moulinets de bras, à propos de « The Coming Insurrection » : « This is a dangerous book » -, et d’Emmanuel Kant lui-même lorsqu’il dévoile sous diverses formes un très programmatique questionnement avec « Qu’est-ce qu’un livre ? » au tournant des années 1785-1795. Au fil de l’exploration (et de la narration qui en est proposée), on croisera directement, ou on entendra certains échos assourdis, de Georges Pérec bien entendu, qui tirait ici la toute première cartouche avec son « W ou le souvenir d’enfance », mais aussi de « La révolution électronique » de William S. Burroughs, des « Mille Plateaux » de Gilles Deleuze et Félix Guattari, du « Médiarchie » de Yves Citton ou du « Un œil en moins » de Nathalie Quintane, du « Agora zéro » d’Éric Arlix et Frédéric Moulin, ou encore du « À distance – Neuf essais sur le point de vue en histoire » de Carlo Ginzburg (à travers le sixième essai, « Style – Inclusion et exclusion »), tandis que l’on pourra apprécier, dans tous les espaces laissés libres, les témoignages tant de la performativité spécifique de la littérature que de la force déterminée de la matière (que rien n’arrêterait, à l’image du signal dans le film « Serenity » qui concluait la série inachevée de Joss Whedon, « Firefly »). Très loin d’une littérature du soin, du pansement ou de la réparation, telle que l’analyse Alexandre Gefen dans son « Réparer le monde », celle qui irrigue les menées souterraines de Lionel Ruffel, comme son songe actif et guerrier, est une véritable littérature de la retraite en combattant, de l’action retardatrice effectuée juste à propos, en attendant des jours meilleurs.

Ne sont-ils pas amusants ces socio-démocrates du Trecento, avec leurs herbes odoriférantes brandies devant la mortelle pestilence ? Ils veulent continuer, les pauvres, comme si de rien n’était, en espérant, on ne sait trop comment, que ça finira bien par se résoudre. Ce sont les apôtres du business as usual. Alors que d’autres, enfin, ont parfaitement compris qu’ « il n’y avait pas de meilleure médecine, ni même d’aussi bonne, contre les pestilences, que de fuir devant elles ». On ne peut pas leur donner tort. Ah si, on peut bien sûr, on peut leur donner tort lorsqu’ils ne se soucient « de rien sinon d’eux-mêmes » et qu’ils abandonnent tout, « leur propre cité, leurs propres maisons, leurs domaines, leurs parents et leurs biens ». Après eux le déluge ! Les voilà enfin les tenants du sécessionnisme, et on sait ce que ça a donné en ce premier vingt et unième siècle, ces fanatiques qui s’installèrent dans des îles (« il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île ») au large d’une Silicon Valley qu’ils avaient détruite, en même temps que le reste du monde. Là, encombrés de leurs milliards, ils auraient pu goûter aux boissons et aux mets les plus fins, s’ils disposaient encore d’un corps et d’affects mais non eux ne souhaitaient plus même tromper la mort, ces fous, ils voulaient l’annuler. Plus rien ne les intéressait qu’eux-mêmes, transformés en hyper-individus cosmiques qu’aucun attachement à une commune humanité ne reliait encore.
Ils souhaitaient en finir  avec l’humanité littéraire dont ce musée porte un témoignage, mes amis, cette humanité fondée par des liens et des attachements, cette humanité que la mortelle pestilence a ravagée. Et si le sécessionnisme m’a toujours fasciné, ce n’est pas à eux que je le dois, non, ils me font horreur alors qu’un autre sécessionnisme est possible. Je pense par exemple à ces petits groupes se détachant d’une plus large communauté pour faire bande à part, un peu comme dans un film de Takeshi Kitano. On y voit des bandes d’éclopés de la vie qui ne choisissent même pas vraiment de faire un bout de chemin ensemble, mais se retrouvent là par hasard, sur un chemin qui les mène à une plage, où ils commencent à jouer à un jeu d’échecs à taille humaine, et c’est tellement beau qu’on aimerait être avec eux, sur la plage abandonnés. Non je ne dois rien aux transhumanistes. Si le sécessionnisme me fascine, c’est que j’ai été biberonné à une autre de ses formes, lorsqu’on a traversé la nuit et atteint le point du jour, lorsque les substances nous ont aidés à suspendre le cours d’un temps qui pourrait durer mille et une années – en after. Cette suspension ne tient qu’à un fil si j’ose dire, le fil de nos liens, des liens temporaires et fragiles. C’est cela qu’on recherche, plus encore que la drogue, et si c’est la drogue qu’on recherche, alors rien ne va plus. Ce que j’aime, c’est le temps suspendu, la mort que l’on trompe, et ce sécessionnisme-là n’a rien à voir avec ceux qui veulent l’annuler, la mort, ces Prométhée de pacotille.

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À propos de charybde2

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