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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Rade Terminus » (Nicolas Fargues)

Un regard incisif, tendre et ironique, sur le sens de la vie, l’expatriation, le Nord, le Sud, les fardeaux et les murs hérités, et l’incommunicabilité potentielle.

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Philippe n’était pas fou. La preuve, il avait parfaitement conscience que, parmi ses comportements solitaires, certains pouvaient sans ambiguïté le faire passer pour un fou aux yeux des gens normaux. Et puis, comme il était le seul à le savoir et que seul compte au bout du compte ce que l’on sait, observe ou apprend de vous, cela revenait à faire officiellement de lui un être normal. Et même, se plaisait-il parfois à penser, bien mieux que normal puisque tout à fait maître de ses folies passagères :
« Si je ne referme pas immédiatement quatre fois cette porte, un jour je le paierai, c’est certain. Je n’ai pas le choix, c’est un ordre. C’est ridicule, je sais, c’est absurde mais c’est comme ça. C’est le prix à payer pour ma tranquillité. J’ai l’habitude, je sais ce que je fais, ça me regarde. »
Les spécialistes estiment entre 2 et 4 % la proportion de gens souffrant de troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Rien ni personne ne peut les empêcher d’aller se laver les mains quarante fois par jour, de déplier et replier pendant trois quarts d’heure le même vêtement au moment de le ranger dans leur armoire, de vérifier cinquante fois les interrupteurs et le gaz avant de quitter leur domicile. Ce sont des êtres asociaux, déplaisants, enfermés dans leurs manies, nocifs pour leur entourage, difficiles à soigner. Ils inspirent une incompréhension sévère, voire le rejet et la peur. On assimile un TOC à une pathologie de l’anxiété trouvant, bien entendu, ses justifications dans un traumatisme survenu chez le sujet au cours de sa petite enfance.
Philippe, pour sa part, considérait plutôt son anomalie comme une superstition poussée, comme un avatar de son exceptionnelle clairvoyance. Comme, en quelque sorte, l’un de ces privilèges inéquitables qu’on cherche à dissimuler à tout prix de peur se les voir retirer aussi vite qu’ils vous ont été accordés un beau jour sans raison. Lui qui n’allait jamais à l’église, lui qui n’était pas baptisé ni n’avait jamais lu une page entière de la Bible, lui chez qui la seule évocation de Dieu par un vrai croyant éveillait une indulgence un peu méfiante (« Dieu ça fait secte, ça fait déprime »), lui qui sur ce point précis manifestait une goguenardise bien française, il n’avait trouvé d’autre mot que Dieu, précisément, pour caractériser cet interlocuteur abstrait, secret et invisible, par lequel il se sentait désigné :
« Je te dis merci, Dieu. Merci de m’avoir fait comprendre ceci : qu’il suffit que je me donne un petit peu de mal pour toi sur des trucs aussi anodins que de refermer quatre fois de suite la porte de mon bureau, ou d’éviter chaque matin de marcher sur les joints de carrelage de ma salle de bains, pour être épargné par le mauvais sort. »

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Philippe Chancel n’est pas un psychopathe, mais un chef de mission expérimenté et solide d’une grande ONG internationale, Écoute et Partage. La trentaine un peu avancée, marié, père de deux enfants, confortablement installé dans la vie, il voyage pourtant aux quatre coins du monde « en développement » pour y auditer et conforter les missions locales de son organisation, avec un talent réel et reconnu par toutes et par tous. La mission de contrôle et de renforcement qui fait l’objet de ce « Rade Terminus », le quatrième roman de Nicolas Fargues, publié chez P.O.L en 2004, emmène Philippe à Madagascar, plus précisément à Antsiranana (anciennement Diego Suarez, créée de toutes pièces en 1886 pour devenir en 1900 le grand point d’appui de la flotte française de l’océan Indien), la grande ville du nord du pays, où, sans aucune coïncidence, l’auteur dirigea l’Alliance française de 2002 à 2006. Emmenant dans ses bagages Amaury x, un stagiaire arrivé là par piston familial, affligeant par la robustesse de ses préjugés, de sa fainéantise et de son arrivisme, Philippe devra naturellement composer avec les susceptibilités des uns et des autres, et rapidement tenir compte de l’épuisement dépressif de son responsable local, Hervé Moisan, expatrié arrivé en quelque sorte au bout du rouleau. Il croisera aussi le chemin du veuf retraité Maurice, venu s’installer ici après avoir tout vendu en France pour y épouser sa dulcinée Phydélice, celui de Mathilde Gendey, jeune cadre d’entreprise s’offrant ici des vacances en solitaire, et celui encore de plusieurs autres protagonistes, seconds rôles efficaces et judicieux dans la complexe machinerie que l’auteur a déguisée en roman de voyage.

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Diego Suarez

Amaury venait de passer au téléphone la totalité du trajet séparant la gare Saint-Lazare de celle de Garches-Marne-la-Coquette. Ce temps-là, soit vingt minutes environ, il avait pourtant prévu, au moment de monter dans le train, de le consacrer tranquillement à refaire ses calculs sur son nouveau téléphone portable. Car, pour Amaury, étrenner les fonctions annexes d’un nouveil appareil (la fonction calculette dans le cas présent) constituait toujours un moment privilégié de grande concentration et de détente combinées, surtout lorsqu’il pouvait s’affaler sur un carré de banquettes vides de la ligne Saint-Lazare-Saint-Nom-la-Bretèche, réputée sûre. Ce temps-là, donc, il le passa au téléphone. Non pas que les deux appels qu’il reçut fussent de prime importance (les conversations ayant consisté, précisément, en l’inventaire ostentatoire qu’il fit desdites fonctions annexes de son téléphone à deux de ses amis). Non. Mais Amaury redoutait peut-être davantage la solitude qu’il ne voulait bien l’admettre, fût-ce une solitude de vingt minutes.

Disons-le tout net : sous couvert d’un récit de voyage enlevé et humoristique, initialement d’apparence plutôt anodine, Nicolas Fargues a réussi un rare précipité d’immersion dans l’Afrique post-coloniale (fût-elle malgache) et dans les préoccupations profondes – sous leurs aspects souvent superficiels – d’Occidentales ou d’Occidentaux en quête, parfois presque désespérée, de sens. Confiant à plusieurs comparses narratifs, savamment relevés pour être richement hauts en couleurs, qu’ils viennent du Nord ou du Sud, le soin de véhiculer les clichés fondamentaux ayant cours de part et d’autre de cette ligne de démarcation plus ou moins imaginaire selon les angles de vision retenus, qui séparerait pays développés et pays en voie de développement, ces clichés que véhiculaient désagréablement au premier degré certains ouvrages décevants tels que « Roulette africaine » de Stéphane Guibourgé ou « Rafiki – De Maputo à Tunis » de Clarisse et Laurent Liautaud, et auxquels même un projet aussi intéressant que « Les mamiwatas » de Marc Trillard n’échappait pas totalement, « Rade Terminus » se permet joliment de manier aussi bien l’ironie racée, joueuse et cruelle d’Éric Chevillard dans le parfaitement contemporain « Oreille rouge » (2005) que les démarches authentiques et empathiques d’ouvrages pourtant réputés moins littéraires, tels que « La porte du non-retour » de Jean-Pierre Paulhac, « Souviens-toi du Joola » de Patrice Auvray, ou « Chroniques de Koudougou » de Stéphanie Jouan. Abordant avec beaucoup d’honnêteté, d’humilité et de sens du jeu à la fois la redoutable question des rapports humains Nord-Sud et celle de la navigation entre les préjugés irrationnels et ceux, hélas, que confirme l’expérience de première main, territoires difficiles sans doute trop peu abordés, hélas, par les autrices et les auteurs d’Afrique proprement dite, Nicolas Fargues offre à la lectrice ou au lecteur un superbe roman, que l’on peut à bon droit ranger parmi les lectures indispensables à qui voudrait voyager moins aveuglément, en Afrique ou ailleurs. Le voyage est un révélateur, on le sait, et ce beau roman en fournit plusieurs éléments essentiels de démonstration.

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À propos de charybde2

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