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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Pour l’amour des livres » (Michel Le Bris)

Un magnifique acte de remerciement pour ce que la vie, en chacun de nous, doit aux livres.

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Il y a quelque temps, au lendemain d’une hospitalisation, Michel Le Bris a cru un bref instant qu’il allait devenir aveugle, et a alors réalisé, en un éclair digne d’un roman, à quel point la lecture était essentielle pour lui. À partir de là, il lui a fallu remercier, et le faire en de multiples étapes, le long d’un chemin remontant aux premières lectures à impact de son enfance, brossant ainsi son propre portrait à partir des aventures vécues entre les pages tout au long de sa vie. Et c’est ce qui s’est transformé en ce « Pour l’amour des livres », fourmillant et captivant, publié chez Grasset en janvier 2019.

Je peuplais le dehors de mes rêveries, de mes lectures, noircissant fiévreusement les pages de mon cahier de rédaction et chaque chose devenait merveille, bruissait d’histoires nouvelles? Dans un bosquet de saules au coin d’une prairie, j’avais construit un wigwam digne de Chingachgook, que même Magua le traître n’aurait pu déceler, les paisibles laitières de René Deunff devenaient des long horns que, bravant les périls, Indiens ou outlaws, je mènerais à bon port – leur crèche à la ferme, à défaut d’un corral aux portes de Dodge City. À bord du Courlis, canot à misaine sans dérive de mes copains de vacances, j’attaquais le château du Taureau, massif, qui nous narguait au milieu de la baie, quand, réfugiés à l’île Stérec, nous ne jouions pas aux Robinsons, en grillant quelques maquereaux frais pêchés.
Fictionnant le monde, j’apprenais à l’habiter.

Dans un itinéraire foisonnant qui emprunte aussi bien certaines autoroutes connues que nombre de chemins de traverse, où « La guerre du feu » et « L’appel de la forêt » voisinent avec James Fenimore Cooper et James Oliver Curwood, où Paul Féval et Michel Zévaco côtoient Jules Verne et Eugène Sue, où « Le Rhin » de Victor Hugo affronte à l’occasion les navires de Joseph Conrad, où Hugo Pratt se nourrit d’Alison Lurie comme de J.R.R. Tolkien, où Jorge Luis Borges et Laurence Sterne s’entremêlent avec Allen Ginsberg et Eugène Guillevic, où l’on voit surgir Jean Rouaud, Yvon Le Men, Álvaro Mutis ou Marcel Béalu, et tant d’autres, sans souci, précisément, de classement ou d’établissement de frontières entre genres littéraires, même le jazz, le journal La Cause du peuple et, bien sûr, le festival Étonnants voyageurs créé par Michel Le Bris ont leur rôle particulier à jouer.

Mystérieux sont les chemins que se fraie l’imaginaire dans les forêts obscures. Styliste magnifique, essayiste de génie, raconteur d’histoires incomparable, Stevenson déploya tout son talent, jouant de sa maladie, pour échapper à l’école et vivre dans ce qu’il appelait son « royaume de la couette » avec ses magazines, son petit théâtre de figurines en carton, sa ménagerie et ses soldats de plomb, avec lesquels mettre en scène les récits épouvantables que lui narrait sa nurse, Cummy. Il s’initia à la littérature sans autre guide que sa curiosité et sans autre méthode, ignorant résolument contextes, biographie, histoire littéraire, jugement des adultes, que l’approche de ce qui faisait selon lui la singularité de chaque œuvre, autrement dit son style, qu’il s’acharnait à imiter jusqu’à en maîtriser tous les tours. Un cas extrême, direz-vous ? Mais aux résultats pour le moins impressionnants. (…) Esprit d’enfance et esprit de fiction allaient pour lui de pair. Non comme moments de l’existence, passage vers un âge de raison, mais comme « Grand jeu » – voie d’accès à un autre plan de réalité.

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Robert louis Stevenson, par Henry Walter Barnett

C’est peut-être lorsqu’il musarde sur ce chemin en compagnie de Robert Louis Stevenson, dont il peut se targuer à bon droit (même s’il ne le fait pas) d’avoir été le véritable redécouvreur en France (son édition critique – et sa préface – des « Essais sur l’art de la fiction » est une merveille indispensable), que Michel Le Bris nous offre toute sa dimension de lecteur, de critique, d’enthousiaste boulimique et d’explorateur de sentiers trop peu battus. Sous couvert d’anecdotes, de brassage de souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse et d’âge mûr, il y a une véritable poétique du récit – et pas uniquement du roman d’aventures au sens de Jean-Yves Tadié – qui s’élabore ici sous nos yeux, et qui, malgré les très nombreuses piques disséminées à l’égard de la dissection de cadavres trop souvent pratiquée par le structuralisme triomphant des années 1970 (matière où il faudrait toutefois, bien entendu, se garder de jeter le bébé avec l’eau du bain), s’opère sous les signes conjugués avec bonheur de la curiosité (presque) sans bornes, de la bienveillance (mais oui), de l’émotion sans pathos et de l’éclectisme revendiqué.

Il s’agit donc bien d’une lecture ô combien précieuse, roborative, efficace et joueuse – qui porte en elle le vice et la vertu de donner à nouveau envie de lire des dizaines d’autres livres…

La littérature avait dévoré ma vie, l’avait occupée tout entière, mais me l’avait donnée, aussi, agrandie, révélée à elle-même. Création de revues, de journaux, de collections chez de multiples éditeurs, du festival Étonnants Voyageurs, écriture de mes propres livres, tout avait été aimanté par l’idée de la littérature que je portais et de ce qu’elle engageait d’une vision de l’être humain – une idée défendue avec d’autant plus de force que j’avais le sentiment qu’elle était plus vaste que moi, qu’elle m’avait fait, et m’obligeait.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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