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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Shiloh » (Shelby Foote)

Vécu et ressenti dans la chair meurtrie et l’esprit enfiévré, au ras du terrain, le choc chaotique de la première grande bataille moderne, au cours de la Guerre de Sécession.

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Écrivain s’inscrivant de manière volontariste dans la tradition du Deep South, grand admirateur, naturellement, de William Faulkner, Shelby Foote (1916-2005) a déjà trois romans remarqués à son actif lorsqu’il publie en 1952 « Shiloh », sa première véritable incursion, romanesque, dans ce qui deviendra ensuite sa principale préoccupation, à savoir l’histoire (controversée, on y reviendra) de la guerre de Sécession américaine (l’expression est européenne : il faut rappeler inlassablement que, du point de vue des Américains eux-mêmes, ce premier grand conflit moderne, avec ses 900 000 victimes combattantes et non-combattantes, s’appelle simplement la Guerre Civile).

Il n’avait que vingt mille hommes mal organisés et mal équipés pour défendre la zone comprise entre les montagnes de l’est du Kentucky et les eaux du Mississippi. Avant janvier, il réussit à doubler ce nombre et positionna ses troupes ainsi : Polk à gauche, à Columbus, face à Grant, Hardee au centre, à Bowling Green, face à Sherman, et Zollicoffer à droite, à Cumberland Gap, face à Thomas. En chacun de ces points, ses commandants étaient en infériorité numérique, de deux à trois contre un. Espérant retarder l’offensive fédérale le temps de développer et d’améliorer son armée, il annonça que tout allait bien, que ses hommes étaient nombreux, et qu’il n’avait aucune crainte : il tiendrait bon. Ses déclarations étaient publiées dans tous les journaux, au Nord comme au Sud. C’était une période euphorique. Chacun était encore grisé par la victoire de Manassas. Les responsables politiques parlaient de chasser l’ennemi à coups de tige de maïs ; dans nos contrées, le seul désaccord portait sur le nombre de mercenaires yankees qu’était censé valoir un volontaire sudiste, dix ou douze – dix était le chiffre le plus communément cité, les gens ayant à cette époque une préférence pour les chiffres ronds. Le général devait savoir que des revers viendraient, et il devait savoir également que, à ce moment-là, l’opinion ne comprendrait pas.

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Shiloh 2

Pour rendre compte de la bataille la plus meurtrière (25 000 tués, blessés et disparus sur 100 000 soldats impliqués) de l’Histoire jusqu’alors, en 1862, Shelby Foote a su trouver une rare polyphonie qui, sans aucune emphase, avec énormément de naturel (au prix vraisemblable d’un formidable travail d’écriture), place au premier plan, sans hésiter, la violence, la peur et l’omniprésent brouillard de la guerre : dans les bois, les collines, les champs et les vallons de Pittsburg Landing (le nom de « Shiloh », retenu par la chronique, est curieusement dû à une minuscule chapelle située au cœur de la zone de combat des 6 et 7 avril 1862, sur les berges de la rivière Tennessee), les plans les mieux établis virent rapidement au cauchemar, la fumée et la mitraille, le bruit et la fureur remplaçant très tôt toute vision d’ensemble pour laisser leur juste part aux hasards, aux coïncidences – mais aussi aux successions d’actes contradictoires, dans leur instantanée profondeur humaine.

C’était le premier ordre de bataille que je voyais, et il est certain que cela paraissait complexe. Mais une fois qu’on en comprenait le sens, c’était au fond assez simple. J’eus ma part dans la composition de celui-là, que je vis se développer à partir de notes et de discussions, jusqu’à sa forme finale : celle d’une simple liste d’instructions qui, si on les suivait, provoqueraient l’anéantissement d’une armée entrée avec arrogance dans notre pays pour nous détruire et priver notre peuple de son indépendance. En le regardant lorsqu’il fut achevé, bien que l’ayant vu grossir ligne par ligne et y avoir mis moi-même les virgules et les points-virgules qui le rendaient plus clair, j’eus cependant l’impression qu’il avait été réalisé sans mon aide. Sa qualité, sa magnifique simplicité me coupèrent le souffle. Certes, j’en avais déjà conscience alors, tous les ordres de bataille produisent cet effet-là – tous sont conçus pour mener à la victoire si on les suit. Mais celui-là paraissait si simple, si juste, d’une certaine manière, que j’entrevis ce qu’avait dû ressentir Shakespeare après avoir terminé Macbeth, même si je n’y avais apporté que la ponctuation. Le colonel Jordan en était fier, lui aussi ; je le soupçonne de l’avoir jugé supérieur à celui de Napoléon dont il s’était inspiré, sans l’avouer, bien sûr.
Tout était si commode sur le papier – le papier plat et propre. Sur le papier, à la lumière de la lampe, dans le bureau du colonel, nous avions tôt fait de résoudre les problèmes qui surgissaient : il nous suffisait de demander aux commandants des corps de réguler la progression de leurs troupes afin de ne pas se retarder l’un l’autre, de rester à l’arrêt le temps que les carrefours soient dégagés, de garder leurs rangs bien serrés, etc. Les choses ne fonctionnaient pas ainsi sur le terrain, qui n’était, lui, ni plat ni propre – ni, en l’occurrence, sec. Les hommes étaient inexpérimentés. La plupart n’avaient encore jamais pris part à une vraie marche tactique, et beaucoup n’avaient reçu leur arme que lors du rassemblement au camp, ce jeudi matin-là ; souvent, durant les haltes, je voyais des sergents montrer aux recrues comment charger leur mousquet dans les règles.

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Le lieutenant Palmer Metcalfe, aide de camp du général Johnston (Sud), le capitaine Walter Fountain, adjudant-major du 53e régiment de l’Ohio (Nord), le soldat Luther Dade, fusilier du 6e régiment du Mississippi (Sud), le soldat Otto Flickner, artilleur de la 1ère batterie du Minnesota (Nord), le sergent Jefferson Polly, éclaireur du régiment de cavalerie du colonel Forrest (Sud), pour finir avec plusieurs membres de  la 3e section du 23e régiment de l’Indiana (Nord) et par Palmer Meltcafe, désormais « sans affectation », lui qui avait fièrement inauguré l’ouvrage, sont les narrateurs choisis par Shelby Foote pour exprimer les certitudes initiales des combattants et le chaos rageur de la bataille elle-même. Jouant magnifiquement des effets de contraste, il touche ici du doigt, bien que restant très près du déroulé documentaire des faits de la bataille, saisis rapidement au ras du sol dès que le précis ordre initial s’est effacé, à la puissance symbolique que Jean-Yves Jouannais, l’encyclopédiste des guerres, atteint dans son récent « MOAB » en entrechoquant sauvagement les registres des langages consacrés. Mélangeant habilement les origines, géographiques et sociales, les grades et responsabilités, les capacités intellectuelles et pratiques, il propose une vision à facettes qui se dissout imperturbablement dans le chaos humain, s’appuyant ainsi sur l’expérience des écrivains de la première guerre mondiale aussi bien qu’il anticipe sur les meilleurs récits de combat qui découlèrent après lui du Vietnam ou du Moyen-Orient contemporain (ceux pour qui la bataille rangée n’est plus que lointain souvenir ou illusion).

Ils n’arrivèrent pas du tout de la manière que je pensais. Je m’attendais à les voir alignés comme à un défilé, de longues ranges d’hommes avançant drapeaux au vent, leurs manches et leurs jambes de pantalon se balançant en cadence, et nous, à nos postes comme à l’entraînement, nous tirerions dans le tas. Mais non. Ils arrivèrent au compte-gouttes, éparpillés un peu partout devant nous et à travers les bois. Il n’y en avait pas deux qui se déplaçaient dans la même direction, ils couraient de buisson en buisson comme des souris ou des lapins. À peine en voyais-je un qu’il disparaissait. La seule chose qui restait présente était la fumée – d’un gris crasseux, elle montait en bouillonnant et roulait sur le sol, percée de petites pointes de jaune et de rose là où les fusils lançaient des éclairs. Un bourdonnement résonnait dans l’air comme celui des abeilles chez nous, dans le verger, en plus bruyant.
Mais le capitaine Munch se mit à chanter ses ordres, et à partir de là il fallut travailler dur, refouler, amorcer, tirer, remettre l’affût en place et charger à nouveau. En continu, les six pièces propulsaient de grosses boules de feu et de fumée par-dessus l’avant de la batterie, chaque fois sous nos acclamations. Je ne le voyais pas très bien mais le capitaine dirigeait nos tirs vers un régiment rassemblé à l’autre bout du champ. Nous avions la distance, environ mille mètres, et nous voyions les drapeaux tomber et les hommes grouiller lorsque les boulets fauchaient leurs rangs.

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Cité par l’auteur dans ses remerciements, Mathew Brady (1822-1896) fut l’un des premiers photographes de guerre, particulièrement actif durant la guerre de Sécession.

Bien que se situant de plain pied dans la confrontation des troupes du Nord ou du Sud, « Shiloh » échappe très largement aux doutes qui se feront jour ultérieurement à propos des travaux directement historiques de Shelby Foote, son monumental « The Civil War : A Narrative » (1958-1974), revenu soudainement sous le feu des projecteurs lorsque l’énorme documentaire de Ken Burns, en 1990, fera de lui l’un de ses protagonistes essentiels. C’est alors que sa sympathie jamais démentie pour la « cause » sudiste sera relue attentivement, et très souvent critiquée, certainement pas pour un racisme basique (Shelby Foote a milité pendant de très nombreuses années au sein de différents mouvements pour les Droits Civiques), mais plutôt, au-delà de son évidente nostalgie sociétale teintée d’un anti-fédéralisme de bon aloi, pour sa propension à faire le plus souvent des Sudistes de simples patriotes défendant leur territoire, en affectant d’ignorer les structures esclavagistes qui tenaient d’aplomb toute cette économie, et l’idéologie au strict minimum très « paternaliste » qui les accompagnait. Comme mentionné, « Shiloh » échappe à ces travers, à part peut-être par quelques discrètes notations de-ci de-là et par le portrait enthousiaste de Bedford Forrest, que la plupart des historiens contemporains ne reconnaîtraient sans doute pas. Ces 200 pages, brillamment traduites en français, pour la première fois, par Olivier Deparis chez Rivages en 2019, emportent aisément l’adhésion par leur extrême qualité technique au moment de faire ressentir à chacune et à chacun l’irruption de la guerre moderne sur les théâtres d’opérations et parmi les sociétés civiles, et témoignent d’un art véritablement intemporel lorsqu’il s’agit de peindre le fracas des émotions primitives échappant à chaque instant à leurs maîtres désemparés sous le feu et le choc.

Halleck ordonna au général Smith de remonter la Tennessee jusqu’à Savannah – remonter signifie se diriger vers le sud, sur cette portion de la Tennessee ; ça, c’est typique de ce pays. Nous prîmes place à bord des bateaux, inexpérimentés, n’ayant pour la plupart jamais voyagé (les officiers comme les militaires du rang, sauf que les officiers cachaient mieux leur inexpérience), nous voilà qui remontions vers le sud une rivière ennemie et passions devant ses lents affluents, ses bayous, ses arbres menaçants. Je me dis, si c’est ça, le pays que les Rebelles veulent retirer de l’Union, remercions-les, bon débarras. Massés contre le bastingage, les hommes regardaient défiler les marécages. Aucun ne parlait beaucoup. Comme moi, ils devaient penser à leur ville, à leur village. C’était une drôle d’impression que de se retrouver sur une terre lointaine, au milieu de choses inconnues, tout cela parce que nos représentants au Congrès s’étaient querellés sans parvenir à se mettre d’accord et qu’il y avait quelques têtes brûlées dans le Sud qui faisaient passer leurs Nègres et leur fierté avant leur pays. Parmi tous ces hommes, qui, alignés sur le pourtour des bateaux, regardaient défiler ces lugubres marécages, beaucoup devaient penser à ceux qu’ils avaient laissé chez eux.

Ce qu’en dit fort justement Léon-Marc Lévy dans La cause littéraire est ici.

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