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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Polaris » (Fernando Clemot)

Que s’est-il passé exactement à bord de ce navire de prospection de la Centrale, ancré devant l’île arctique Jan Mayen ? Une angoissante plongée glacée au cœur de certaines ténèbres.

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polaris

Les voix se taisent et sur le pont les bruits s’estompent : je peux enfin méditer sur la nature de la pièce où je suis enfermé. Seule lumière : la petite lampe sur la table qui éclaire à peine les angles de la cabine. Justement celle que Kalendzis occupait : c’est là que je l’ai soigné il y a quelques jours, on y respire encore des relents de viscères.
Nous sommes dans l’entrepont inférieur, sous la ligne de flottaison, et bien que nous soyons très proches d’elle, la chaleur des moteurs qui ne fonctionnent pas depuis des jours ne nous réchauffe plus. Nous sommes au mouilage et on ne perçoit pas davantage les vibrations habituelles de la coque ou du pont. On n’entend plus aucune voix en profondeur de la salle des machines et personne ne semble circuler aux étages supérieurs. On dirait que le bateau est mort, pétrifié, je sens ses fluides qui ruissellent derrière les cloisons. Toutes les humeurs descendent, comme dans un cadavre : l’eau, l’urine des latrines, la graisse. Tout cela s’écoule vers les profondeurs du bateau, converge paisiblement vers sa propre sentine. J’imagine la glissade de chaque grumeau, de chaque goutte, la vapeur, le trop-plein des tuyauteries, des joints et des pompes. Toute cette pourriture doit se condenser sous mes pieds, dans un vaste cloaque, comme le ventre d’un animal, comme la vessie d’un immense corps assoupi : tel est l’Eridanus : un cadavre flottant en décomposition, oublié de Dieu et de la loi des hommes.
Sur le visage de Vatne, pas une once d’humanité non plus. Je le regarde. Il pourrait être l’image d’un démon aux traits crispés, narquois, avec un regard de bas en haut, un peu biaisé, les yeux saillants, presque rongés par des rides qui assiègent ses paupières. Les latrines de Vatne, ce sont ses cernes boursouflés : c’est là que convergent ses fluides, la fatigue rancie de tabac qui suinte de ses poumons noirs, des raisins secs ; la ruine d’une vie qui se dégrade comme l’huile de friture, comme la semence caduque qu’on a épongée dans sa chaussette. De l’autre type, Dodt, je ne distingue que les jambes croisées et les chaussures. Pendant tout ce temps, je n’ai jamais vu son visage : il se cache dans un triangle d’obscurité, entre le coin et la porte. Vatne fume cigarette sur cigarette avec calme et suffisance.
Croyez-vous que c’est à ce moment-là que tout a commencé, docteur Christian ?
En effet. C’était bien à ce moment-là.
Qu’avez-vous fait quand le capitaine vous a lu la lettre de mission ? Qu’avez-vous ressenti ?

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Années 1950. Au mouillage à quelques nautiques de l’île arctique Jan Mayen, à la frontière arbitraire de la mer de Norvège et de la mer du Groenland, le navire de prospection et de forage Eridanus est soumis à enquête en urgence : après que de terribles événements, d’abord non précisés, se soient produits à bord, deux investigateurs dépêchés par l’armateur, la mystérieuse Centrale, interrogent longuement et soigneusement l’équipage. Le roman dure le temps de l’interrogatoire du médecin de bord, le docteur Christian, homme étrange, hanté par ses souvenirs d’enfance, de deuxième guerre mondiale et de campagnes maritimes précédentes, rongé d’obsessions qui le poussent à un lourd régime d’anxiolytiques.

Le mieux que l’on puisse faire à Fugloy, c’est d’en partir ; il y a un bateau tous les trois jours qui assure la liaison avec Klaksvik, d’où il est aisé de rejoindre Tórshavn et de prendre un bateau pour Copenhague. Je ne vois pas ce qu’on peut faire d’autre. Je vous comprends, vous êtes embarqués depuis des semaines, mais si vous cherchez un peu d’animation, vous vous êtes trompés d’île.
Nos têtes ne lui revenaient pas, mais personne ne semblait s’en formaliser, car toute le monde resta jusqu’à la fermeture, l’heure de retourner au bateau. Ce fut le meilleur moment de toutes ces semaines. Nous discutions entre nous sans souci du grade, de la condition ou de la nationalité, certains se lancèrent même dans une partie de cartes. On resta environ trois heures dans cet endroit, mais c’est le plus beau souvenir de cette maudite traversée, rien à voir avec les longs silences du bateau, avec cette foutue radio et ses chansons qui ont l’air d’une autre époque, d’avant la guerre. Nous ne nous doutions pas, dans ce bar, de tout ce qui surviendrait par la suite, ce fut un bon moment, on aurait dit que le contact avec la terre nous transformait pendant quelques heures en êtres sociaux. J’ai toujours considéré qu’un bateau n’est pas le milieu naturel de l’homme. Pourquoi dites-vous cela, docteur Christian ? Ce n’était pas la première fois que j’avais cette pensée. Oui, j’en suis convaincu, il est antinaturel d’être en mer pendant si longtemps. La mer nous rend plus réservés, peut-être qu’alors l’homme est plus homme qua jamais, voilà pourquoi c’est insupportable. Adieu l’empathie, les bonnes manières, et tous les attributs qui font de nous un être social. Tout le monde ne pense pas comme vous, docteur. Un bateau est un lieu où l’on travaille coude à coude, il y a des grades et des codes, un monde à l’intérieur d’un monde qui vous est étranger. Il y a aussi de la souffrance, mais c’est un lieu propice à l’amitié et à la camaraderie. Je ne le vois pas sous cet angle. En ce cas, il est difficile de comprendre comment vous pouvez travailler pour nous, mais poursuivez, je vous prie.

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Il serait particulièrement dommage de dévoiler les tours et détours que vont prendre les 200 pages de cet interrogatoire en forme de confession et de questionnement personnel d’une âme tourmentée, qui découvre les multiples formes que peut prendre l’horreur aux abords du cercle arctique ou ailleurs – mais qui renvoie aussi avec ruse à l’émergence de pouvoirs transnationaux décisifs après la deuxième guerre mondiale. Une chose est sûre : lorsque la boucle de basse, lourde, hallucinée et lancinante, revient à son point de départ, dans les dernières lignes, elle aura pris un tout autre sens pour la lectrice ou le lecteur, et permettra, passés l’effroi et le vertige bien compréhensibles, d’admirer la virtuosité diabolique (dans la construction d’une atmosphère comme dans l’usage des détails, dans les faux-semblants comme dans les révélations) mise en jeu dans ce troisième roman de Fernando Clemot, publié en 2015 à Madrid et traduit en français en 2017 chez Actes Sud par Claude Bleton.

Pourquoi aimez-vous tellement les cartes, docteur ? Elles nous permettent d’anticiper ce que nous allons voir, de même que le portrait d’une personne nous permet de la reconnaître ensuite avec plus de profondeur. Sur une carte, tout y est : elle imite la surface du territoire de la même façon que la peau irrite notre contour. Les plans ont des rides et des cicatrices, ils ont du caractère, ils montrent les profondeurs et les tiédeurs d’un lieu. Cette représentation a la même vie que l’objet représenté : elle tremble avec le froid, avec l’incertitude. Je suis médecin, et quand j’étudie une radio, je ne vois pas seulement des ombres. Je peux y voir la personne ; je reconnais sa douleur, ses limites, comment ses souffrances sont représentées sur cette image. Le plan a la même fonction. Il n’est pas seulement l’imitation d’un territoire, c’est l’imitation de l’homme, des formes de l’univers entier, sa synchronie et le chaos, tous les extrêmes de ce que nous connaissons se reproduisent dans les couleurs  et les courbes de niveau.

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