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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Rien à cette magie » (Suzanne Doppelt)

La subtile poésie de notre relation scientifique intime au monde.

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la terre est ronde comme un œuf de poule ou d’autruche, un cercle imprécis dix-neuf fois moins grand que la lune d’où un jeune homme est tombé avec son double effronté, la jolie boule du monde, c’est un modèle réduit, de toutes les figures la plus semblable à elle-même, il doit se courber pour la reproduire puis la traverser. Une circumnavigation à lui seul destinée plus à quelques marins appointés, il faut du souffle et le sens de l’orientation car le commencement et la fin se confondent, un troisième œil électrique aussi afin de maintenir le fantôme en image, le ballon d’essai si bien gonflé et suspendu au bout d’un fil, une idée fixe toujours sur le point d’être emportée. Par le milieu, un trop-plein d’air ou un mauvais courant, un microclimat et plus rien ne tourne rond, il lui faudra des lunettes spéciales le laissant voir sans lui montrer grand-chose, le vide d’un rêve qui se déplie et se replie, neuf sphères qui composent le système du monde, moins une, peinte et cadrée avec grand art

C’est avec son « Vak spectra » de 2017, déjà chez P.O.L., impressionnante poésie de la traque délicate de ce que les maisons se refusent à révéler spontanément, que j’avais découvert Suzanne Doppelt, artiste et poète dont c’était pourtant déjà la dix-neuvième œuvre, depuis son « Bref éloge du coup de tonnerre » en 1994. Dans une veine différente – mais parfaitement cohérente, et trahie au long cours par les titres de réalisations antérieures, telles « Dans la reproduction en deux parties égales des plantes et des animaux » (1999), « Le pré est cinétique » (2007) ou « Amusements de mécanique » (2014) -, « Rien à cette magie » (qui paraît chez P.O.L. en ce mois de novembre 2018) évoque subtilement le point de jonction de la science physique et de la poésie, de la chimie moléculaire et de la magie des mots. « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie », professait Arthur C. Clarke en 1973, mi-sérieux mi-joueur, comme souvent à son habitude. En fonction de nos compréhensions personnelles et de nos lacunes scientifiques inévitables, c’est notamment au miracle de la bulle de savon, à ses subtiles équations de tension de surface, que Suzanne Doppelt confie ici sa mission exploratoire de notre lien intime à la science et à la merveille, peut-être un peu comme l’araignée de « Vak spectra » devait aider à révéler l’indicible niché dans les recoins obscurs de nos demeures.

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pour obtenir un courant continu il suffit d’un tube à vide et d’un petit flux assidu, un tube ou bien une courte paille légèrement serrée entre les dents par laquelle passent les rayons et l’air, un mélange de traits et de lignes en sens unique, une savante extension qui trahit les mouvements les plus cachés et cause une belle étincelle quand elle touche la moindre chose. Une paille, en fait une baguette aux effets stupéfiants, magique et pétrifiée qui défait puis refait la matière, invente les animaux et ouvre grand la mer, une sacrée décharge, elle contrevient à toutes les lois de la nature, au bout des doigts, entre les dents, une mince flûte, un pipeau antique pour improviser comme par enchantement la délicate musique des sphères. Ou celle de la bulle de savon presque introuvable à l’œil nu, il suffit d’une seule expiration à peine un son plus un habile coup de pinceau alors l’air vibre, la lumière clignote et l’image soutenue par une baguette ou un bâton est fixée une bonne fois pour toutes

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c’est une surimpression que les yeux traversent la voyant sans la voir vraiment, d’une solution savonneuse par un influx léger et une passe magnétique elle est sortie avec les qualités d’un élastique, ce maigre fantôme vaporeux qui occupe et n’occupe pas certaines places, un ancêtre exhalé via le jeune homme penché pour vérifier de quoi il retourne. Son secret bien gardé qui hante l’espace, on n’entend rien à cette magie ni même à cette géométrie, celle du petit démiurge trempant son bâton dans le savon ou la peinture d’où sort une figure privée de tous ses traits et mise en tension, homo bulla, l’homme bulle si peu indiqué pareil au reflet au fond d’un miroir piqué ou au beau milieu de l’eau trouble. Un rare support de clairvoyance laissant voir sans rien montrer du tout ce qui n’est pas déjà visible mais pourrait le devenir, le vide d’un rêve, un mauvais courant d’air, on n’entend rien à cette bulle encore moins à cette atmosphère, un modèle tout réduit du monde, muet et diffracté

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L’art et la science ont bien entendu partie liée, intimement. De manière extrêmement documentée, les « Variations sur l’histoire de l’humanité » récemment publiées chez La ville brûle nous le rappellent s’il en était besoin (comme le fit à son heure, à sa manière voilée et partiellement cryptée, l’étrange « Mojave épiphanie » d’Ewen Chardronnet). Si Hans Magnus Enzensberger inventa sans doute en 1975, dans son « Mausolée », la poésie épique du progrès scientifique, comme composante d’un progrès global, même acide ou ambigu, chanté principalement à travers ses grands savants, Suzanne Doppelt nous offre, elle,  la chanson douce et curieuse de l’expérience intime de l’équation qui nous relie au monde, saisie dans sa brume fugace comme dans sa raideur mathématique. Et elle pratique cet enchantement rare en 39 paragraphes, 9 illustrations et 19 remarques encore plus brèves qui pourraient s’apparenter à des légendes, en un tourbillon architecturé d’une profonde beauté.

elle est ici et elle est là partout mais faiblement signalée, il s’agit d’une silhouette si fragile qu’on peut la confondre ou la révoquer en doute ce leurre qui apparaît dans l’air presque sans substance ni expression, conçue par la fantaisie du jeune homme peut-être en vue d’éduquer son cadet, on doit jouer pour devenir sérieux et complet, s’amuser avec des pions ou du savon. Voir quelque chose qu’il n’y a pas, la mer extérieure, la lune au milieu de plusieurs soleils, des songes imitant toutes sortes d’apparences, un simple artifice d’optique, une douce tromperie qui ravit, tue le temps et rend bien mélancolique ; comme d’un bois, il s’agit d’une drôle d’affaire d’où on sort souvent un peu perdu. D’avoir erré ou vu ce petit spectre accroché à un fil conducteur et fixé pour toujours, vide, privé de style alors qu’un rien le fait voler en arrière, de côté ou exploser aussi vite, on doit se remettre à l’ouvrage au bord de la fenêtre, un tableau variable, la tête tourne, l’œil tourne.

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