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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Entends la nuit » (Catherine Dufour)

La pierre-argent, le pouvoir, le travail, le fantasme : une redoutable et joueuse fable fantastique contemporaine.

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– Alors ? J’espère que tu as dit oui !
Bien sûr que j’ai dit oui. Comme si j’avais le choix. J’ai dit oui à tout, au contrat à durée déterminée et au salaire à trois chiffres. Mes chaussures neuves me font mal jusque dans les gencives.
– J’ai signé le contrat de mon sang, ça te va ? Elle est comment, cette Ikovna, en supérieure hiérarchique ? Je veux dire, au quotidien ? Plutôt carrée, hein ?
Sacha, un nouveau collègue complètement blond, éclate d’un rire énorme.
– Iko ? Elle est pleine de coins, oui ! Mais tu vas vite te rendre compte que le titre « supérieur hiérarchique » n’est pas pour elle, à la Zuidertoren. Ici, on réserve ça aux gens du sixième étage. Tu les verras bientôt, ils descendent souvent à la cafète le lundi et ils ont un look très hiérarchique. Iko, ce n’est qu’une… bah, une cadre, quoi.
Ce que raconte Sacha étant complètement dénué de sens, je me contente de hocher la tête.
– Si tu me montrais l’appli métier ?
– C’est parti ! Assieds-toi.
L’application est simple, je la connais déjà. De toute façon, tous ces logiciels de data mining se ressemblent. Par contre, l’écran de veille qui surgit dès que je lâche le clavier trente secondes est… Je colle mon nez dessus.
– Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
C’est une mosaïque de visages. Qui bougent. Certains téléphonent, d’autres se grattent le menton.
– C’est Pretty face, notre logiciel de flicage maison, ricane Sacha. Ta cam est là.
Son ongle effleure le haut de l’écran.
– Tous les employés de la Zuidertoren sont filmés en continu. Ça permet aux cadres genre Iko de voir d’un seul coup d’oeil quel chargé d’études se cure le nez ou finit sa nuit au lieu de bosser. N’oublie pas de le déconnecter quand tu vas boire un café. Officiellement, « Pretty face permet de faciliter la synergie entre les partners. » Mais moi, j’appelle ça du flicage.
Moi aussi, seulement je n’ai pas assez d’ancienneté pour le dire.

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Catacombes

Gagner sa vie (ou, contrainte et forcée, perdre sa vie à la gagner) : dans un Paris contemporain où le droit du travail recule inexorablement pour laisser place à la triomphante précarité généralisée, une jeune diplômée de communication et de data mining, revenue sans le sou de diverses galères libertaires à Amsterdam, intègre la branche française de l’entreprise familiale Zuidertoren. Au cœur d’un banal et pourtant étonnant immeuble du douzième arrondissement parisien, entre high tech presque flamboyante et pierre de taille légèrement décrépite, systèmes informatiques ultra-modernes de surveillance et de productivité, pièces mal chauffées et humidités suintantes, Myriame semble bien partie pour vivoter sa survie dans un univers du travail ne proposant guère autre chose lorsque deux rencontres, celle de l’un des mystérieux et très british dirigeants de l’entreprise et celle d’une boule rageuse de foudre globulaire qui la manque de quelques centimètres, semblent peut-être changer la donne, et ouvrir des perspectives insoupçonnées dans le mur froid de la réalité.

Le bureau 327 est de plus en plus vivable. Séché, briqué, décoré. Contente de mon œuvre, je caresse les murs du bout des doigts et respire le parfum du bois ciré. J’allume l’ordinateur et finis tranquillement mon café devant Pretty face – Vane est là. Ses paupières sont baissées vers son clavier. Avec ses sourcils en V dans son visage très pâle, il ressemble plus que jamais à un elfe noir. Il pourrait être beau s’il était plus expressif qu’un parpaing. Pour une fois, il porte quelque chose de normal : un col roulé bleu marine. Je m’aperçois qu’il a les épaules plutôt larges – je me force à ouvrir un dossier.
Pendant qu’une moitié de mon cerveau épluche une enquête de satisfaction totalement ennuyeuse, l’autre moitié pousse des soupirs d’angoisse. Finalement, j’abandonne. Il y a quelque chose d’étrange dans l’air aujourd’hui. Et dans la lumière. Elle a jauni. Je décide de prendre une pause.

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Neuf ans après son grand « Outrage et rébellion », ayant proposé entre temps aux lectrices et aux lecteurs trois excursions étonnantes dans la non-fiction, et de nombreuses nouvelles – dont l’une des plus récentes, « Pâles mâles », dans le recueil collectif « Au bal des actifs – Demain le travail » (2017), résonne naturellement et intensément avec le présent texte -, Catherine Dufour nous offre un nouveau roman, chez L’Atalante. Solidement ancré dans le présent blafard d’une lutte des classes à nouveau de moins en moins larvée, « Entends la nuit » joue avec les attentes de lecture et les genres littéraires, rend de rusés hommages et cligne savamment de l’œil en direction tant du Tim Powers de « Le poids de son regard » (1989) que du Éric Corbeyran du « Chant des Stryges » (1997), questionne rageusement les archétypes lénifiants de transgression sans conséquence que nous propose ces derniers temps, à nouveau, la pop culture malaxée et pré-digérée par l’industrie du divertissement (de « Twilight » à « Cinquante nuances de Grey »), et introduit plus ou moins subrepticement un redoutable débat possible sur la nature même du fantastique contemporain, entre réenchantement, mise en abîme, démobilisation et filtre de combat. À propos de vieilles pierres et de catacombes que l’on aurait jurées désuètes, simples motifs devenus anodins, à propos de mythes et de légendes autour de la mort toujours recommencée, à propos surtout de l’avidité – toujours plus insatiable qu’avouée – que sécrètent l’argent et la puissance, Catherine Dufour nous rappelle en jouant sérieusement, avec un extrême brio, que la posture narrative n’est jamais neutre, et que la manière dont le récit rend compte des rêves et des cauchemars de ses protagonistes, y compris ou principalement des plus modestes d’entre eux, demeure, encore et toujours, éminemment politique.

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Igor Doublenko, Les lémures embrassent les amants morts, 2011

Le soir, je pourrais faire des semelles avec mon moral : une eau glacée transpire des murs, je suis assaillie par des vents coulis et Vane n’est pas venu sur Pretty face de la journée. Tout à mon auto-apitoiement, je me recroqueville au bord du fauteuil et fixe l’écran avec rancune en soufflant dans mes poings ; Vane est là. Il porte une veste anthracite. Il est beau et sinistre comme mon bureau. D’ailleurs, il a la même couleur cadavérique que les murs. Ses paupières sont noires, sa bouche est violette ; il a l’air concentré. Je suis si contente de le revoir que je tape :
– Bonjour, sir Vane. Encore merci. Vous m’avez sauvé la vie.
Il répond quatre mots :
– Je vous en prie.
Son image disparaît. Ce salaud s’est déconnecté. Encore !

Le lendemain matin, j’ai à peine allumé mon poste que la messagerie miaule.
– Bonjour, mademoiselle.
C’est signé Vane. Je n’ai même pas le temps de commencer à m’indigner que la messagerie miaule à nouveau.
– Me pardonnerez-vous le laconisme dont j’ai fait preuve hier ? Je devais terminer un dossier qui ne souffrait pas de délai.
Son phrasé graisseux me fatigue. Qu’est-ce qui explique cette volte-face aussi brutale que les autres ? Un orage qui approche ? Une étude qui retarde ? Foutu coquet. De toute façon, je n’ai pas le choix : je dois répondre aimablement. Mon CDD en dépend.
– Que puis-je pour votre service ?
J’envoie, je lève les yeux vers l’écran et je plonge dans les siens. Bon, je connais la suite : il va être charmant et, dès que je serai charmée, me renvoyer aux misères de mon néant. J’ouvre un logiciel et Pretty face disparaît. Dix secondes plus tard :
– Aurez-vous le temps de répondre à quelques questions ?
Parce que j’ai le droit de disposer de mon temps ? Je crache deux petits jets de fumée par le nez et j’écris :
– Monsieur.
Je laisse mes mains embrayer – elles ont leur style.

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À propos de charybde2

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