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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Variations sur l’histoire de l’humanité » (Collectif)

Mixer les avancées scientifiques et les constructions mythiques ou littéraires autour des origines de l’humanité et de son évolution : un régal pluri-disciplinaire.

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Variations

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Il y a de temps à autre, comme ça, quelques initiatives éditoriales qui stupéfient par leur audace et par leur intelligence. Il n’est pas surprenant que l’une d’elles, entre toutes, provienne de la collection « Infinie » chez La Ville Brûle, collection dirigée par l’astrophysicien Jean-Philippe Uzan, dont on connaît la passion pour les passerelles entre science et fiction et pour la vulgarisation de (grande) qualité.

À propos d’histoire de l’humanité, depuis le travail paélontologique et archéologique sur ses origines jusqu’aux développements extrapolatifs sur ses évolutions possibles, quatorze contributrices et contributeurs, chercheuses ou chercheurs de haute volée pour la plupart, autrices ou auteurs ô combien féconds et reconnus pour les autres, et parfois avec les deux casquettes, ont ainsi été conviés à apporter leur réflexion du moment en s’appuyant sur un texte de leur choix, texte classique ou texte contemporain, texte scientifique ou texte fictionnel, pour démontrer, pièces en main, à quel point la science peut se nourrir de littérature, et à quel point le passé, canonisé ou même obsolète, continue longtemps, pour peu qu’on le questionne habilement, à alimenter le travail présent de recherche et de découverte.

Sur les variations mythologiques, nous pouvons ainsi lire Jean-Loïc Le Quellec (« L’origine de l’humanité selon les mythes »), brassant un dense et vaste corpus de mythes et légendes pour croiser et analyser toujours plus finement l’histoire des migrations préhistoriques et de leurs conséquences à long terme, Ugo Bellagamba (« Le plus humain des Titans »), décryptant avec inventivité le « Prométhée enchaîné » d’Eschyle, pour nous offrir une fabuleuse incursion dans la naissance du droit et de la Cité, ou Ada Ackerman (« Le golem qui décida de s’autodétruire »), revenant sur « La Kabbale » (1517) de Johannes Reuchlin pour anticiper en beauté sur les préoccupations contemporaines liées à la notion d’homme artificiel.

En conclusion, le procès de Prométhée nous apparaît archaïque, et les garanties de l’accusé y sont quasi inexistantes : aucun défenseur ne lui est accordé et il ne peut s’exprimer qu’après avoir subi la sanction de Zeus. Mais la pièce d’Eschyle nous montre également qu’en Grève la recherche de la nécessaire motivation du jugement commence avec l’âge des Cités et que l’art de l’argumentation, qui deviendra la rhétorique judiciaire, accompagne la contestation de la monarchie de droit divin et la recherche du meilleur régime. La première préoccupation de Platon, comme d’Aristore, ou encore des Sophistes, sera la définition de la Justice et les modalités politiques de son application. Le calvaire de Prométhée atteste, par-delà le gouffre des siècles, de la naissance du droit et, par ricochet, de celle de l’humanité. (Ugo Bellagamba)

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Sur les variations fondatrices, ce seront Jean-Sébastien Steyer (« Le singe, Lamarck et l’homme »), utilisant Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck et sa « Philosophie zoologique » de 1809 pour démontrer la valeur heuristique toujours actuelle de textes scientifiques pourtant « discrédités » par certaines de leurs « erreurs », Claudine Cohen (« Aux origines du genre »), décortiquant Charles Darwin et son « La descendance de l’homme et la sélection sexuelle » de 1871 pour critiquer certains scénarios de différenciation sociale des sexes dont la nature archaïque et battue en brèche continue pourtant de percoler dans l’imaginaire conservateur contemporain, par exemple, ou encore Marylène Patou-Mathis (« Néandertal : l’humanité retrouvée ») relisant Marcellin Boule et son « Les hommes fossiles. Éléments de paléontologie humaine » de 1921 pour traquer habilement la part d’idéologie encore et toujours à l’œuvre dans l’interprétation des découvertes archéologiques et paléontologiques, dès que le statut de l’espèce humaine et de ses variations est « mis en jeu ».

Selon Lamarck, après avoir modifié son environnement, le singe devenu homme prend désormais possession du vivant : la bipédie et le langage seraient donc des armes de destruction massive, et l’évolution une lutte non pas (encore) pour la survie mais pour la suprématie ! Voilà un triste constat largement partagé par d’autres grands philosophes comme Cavanna : « Il y a un million d’années, un neutron perdu, errant par les espaces infinis, frappait le fœtus d’une guenon juste là où il fallait pour qu’il perdît sa queue et sa joyeuse humeur et commençât à calculer sa retraite de cadre. » Tristesse ou lucidité ? (Jean-Sébastien Steyer)

Inaugurant les variations modernes, Évelyne Heyer (« Génétique et culture : vers un nouveau paradigme. La pensée pionnière de Claude Lévi-Strauss ») reprend un texte certes connu mais à l’épaisseur toujours renouvelable de Claude Lévi-Strauss (« Race et culture », 1971) pour analyser les termes du débat toujours renouvelé autour des liens entre transmission culturelle et génétique, tandis que Valéry Zeitoun (« Un hasard sans gène ») revisite avec bonheur le célèbre « La Mal-Mesure de l’homme » (1996) de Stephen Jay Gould, et en extrait les moyens de détecter les symptômes inaltérables des lectures déterministes a-scientifiques qui polluent encore aujourd’hui la recherche, que Marie-Christine Maurel (« Réflexions sur les hérédités ») s’empare du ‘Qui sommes-nous ? Une histoire de la diversité humaine » (1993) de Luca et Francesco Cavalli-Sforza pour traiter le même thème à travers l’assimilation du lactose par diverses catégories de population, et que José Braga (« Nos ancêtres scénarisés »), démontant et remontant le « Anthropologie naïve, anthropologie savante. De l’origine de l’homme, de l’imagination et des idées reçues » (2001) de Wiktor Stoczkowski, nous propose de se débarrasser de la fallacieuse notion de « modernité » lorsqu’il s’agit d’aborder la recherche en génétique et en hérédité, en diversité et en adaptation.

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La Mal-Mesure de l’homme renvoie in fine à un compte rendu historique de l’évolution qui porte davantage sur les processus évolutifs que sur les structures de parenté. L’apparentement nous renvoie à la banalité du monde vivant alors que « l’épopée » évolutive, dès lors que nous en sommes les conteurs, tend essentiellement à rendre compte de nos performances notamment cognitives. Notre discours sur les processus évolutifs est marqué par une propension à souligner des phénomènes de rupture et à ne retenir que des faits d’exception.
Exceptions et ruptures ne limitent-elles pas des phases ou des étapes, « marches d’un podium » qui renvoient à un discours déterministe inapproprié en science ? Ainsi, l’humain qui a une propension à écrire le discours de l’évolution selon son seul point de vue n’a-t-il pas comme caractéristique unique de vouloir échapper au fait que dans la nature, la source de variation est aléatoire ? (Valéry Zeitoun)

Pour de fort roboratives variations libres, enfin, Nicolas Teyssandier (« Une expérience intime des origines : Faulkner, l’archéologue ») n’hésite pas à lire minutieusement la nouvelle « L’ours » (1940) de William Faulkner, et à y déchiffrer les signes ambivalents d’un rapport évolutif de l’homme à la nature animale ; Brigitte Senut (« Homme-singe : quel procès ? ») transfigure avec adresse « Les animaux dénaturés » (1952) de VercorsLaurent Genefort (« Une fiction de l’Anthropocène ») se sert du trop méconnu aujourd’hui T.J. Bass et de son « Humanité et demie » (1971) comme d’un puissant levier pour lire l’anthropologie sociale du rapport de l’homme contemporain à la machine et à l’efficacité ; et Roland Lehoucq (« La vie est-elle d’origine extra-terrestre ? ») conclut l’ouvrage en proposant une belle lecture spéculative, à la fois poétique et scientifique, de « L’appel de la nébuleuse » (2002) de Claude Ecken.

C’est pourquoi les robots doués de conscience insufflent paradoxalement de l’humanité dans ce monde où la biologie semble vouée à l’échec. Ceux qui échappent au contrôle de la fourmilière apparaissent plus sensibles que les Néchiffes dans leur désir de protéger le peu d’humains libres qui restent, et d’annoncer le nouvel avènement d’Olga, la divinité méprisée. On notera que le suffixe « mache », abréviation de machine, n’a pas fait florès dans la culture SF ; c’est « mécha », venu du Japon, qui s’est imposé. À l’instar des robots domestiques qui, dans les générations prochaines, se substitueront peut-être aux singes que notre société n’aura su préserver, le post-humain puise dans la technosphère cette figure de l’Autre qu’il ne trouve plus dans la biosphère. (Laurent Genefort)

Un ouvrage rare et passionnant, qui illustre avec éclat la place de l’imagination analogique et de la volonté pluri-disciplinaire assumée au-delà des slogans dans les progrès permanents de la recherche contemporaine, dans les champs les plus inattendus, ce que célèbre d’ailleurs la belle préface d’Yves Coppens.

Nous nous réjouissons par avance d’accueillir à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) Laurent Genefort, Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer pour une discussion autour de l’ouvrage et des échanges heuristiques entre science et fiction, jeudi 22 novembre prochain à partir de 19 h 30.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Variations sur l’histoire de l’humanité » (Collectif)

  1. La Grande Guerre

    En ces temps de commémorations de la Grande Guerre, pourquoi ne pas faire un bilan de ce qu’on a lu et qui a marqué sur le sujet. C’est aussi une façon de rendre hommage à ces hommes et femmes. Et il y a eu matière à lire. Je ferai cependant abstraction des titres parus immédiatement ou juste après la fin des combats (Barbusse, Genevoix, Jünger, Remarque, Dorgelès). Ceux-ci sont connus. De même que je n’évoquerai pas les livres factuels des différentes zones des combats (Miquel, Jünger). Il reste cependant abondance de titres.
    Tout d’abord, pour situer les choses, deux compilations font le point sur le début et la fin des combats.

    – « Les somnambules: Eté 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre » de Christopher Clark, traduit par Marie-Anne de Béru (2015, Flammarion, 927 p.). C’est analyser au niveau de l’Europe qui n‘était alors que morceaux d’empires sur le déclin, ce qui a conduit au conflit. Non pas seulement les tirs visant l’archiduc François Ferdinand et son cortège, mais ceux de Joseph Caillaux en mars 1914 après qu’il ait tenté un accord avec les Allemands. Plus graves, les assassinats Piotr Stolypine, Premier ministre russe, en septembre 1911, et celui de Jean Jaurès en juillet 1914, éliminent les défenseurs de la paix.

    – « Novembre 1918 . Une Révolution Allemande » de Alfred Döblin. Le tout est en 4 tomes traduits par Michel Vanoosthuys et Maryvonne Litaize (2009, Agone, 480, 460, 556, 746 p.). Une vaste fresque, vue du côté allemand, qui commence avec « Bourgeois et soldats »décrivant les derniers jours de la présence allemande en Alsace-Lorraine. Soldats déjà révoltés et officiers tombés de leur piédestal, avec en face des bourgeois encore sous la joie de reprendre des affaires, cousant des drapeaux tricolores, petits trafics, larcins et chapardages. Dès le deuxième « Peuple trahi » et le troisième tome « Retour du front », Döblin décrit le Berlin des profiteurs de guerre et des bourgeois insouciants. On pense aux tableaux de Otto Dix, avec la canaille qui profitent de la misère. A plus grande échelle, on voit les manœuvres autour du Traité de Versailles, qui décideront de l’avenir de l’Europe. Puis c’est le tome 4 « Karl et Rosa » qui signe l’avènement et la chute du spartakisme, et son écrasement dans le sang. Livre écrit en 1942,il est déjà trop tard pour mettre en garde contre le nazisme. L’ordre ancien a déjà disparu.

    – Retour aux champs de bataille avec « La Peur » de Gabriel Chevallier (2008, Le Dilettante, 349 p.). Que vient faire l’auteur de « Clochemerle » ici ? on le reconnait cependantsous les traits de Jean Dartemont. Il raconte sa guerre de 1914-1918, comme il l’a vécue encore jeune. « J’en ai marre ! J’ai vingt-trois ans, j’ai déjà vingt-trois ans ! J’ai entamé cet avenir que je voulais si plein, si riche en 1914 et je n’ai rien acquis .Mes plus belles années se passent ici, j’use ma jeunesse à des occupations stupides, dans une subordination imbécile, j’ai une vie contraire à mes goûts, qui ne m’offre aucun but, et tant de privations, de contraintes se termineront peut-être par ma mort…J’en ai marre ! ». Le quotidien des soldats, les attaques ennemies, les obus, les tranchées, la vermine et surtout la peur. On ne s’étonne pas que ce livre, paru en 1930, ait aussitôt été censuré.

    – « La chambre des officiers » de Marc Dugain (2001, Jean Claude Lattès, 172 p.). Un ingénieur reconnu, Adrien, a la moitié du visage arraché par un éclat d’obus. « Voyons voir. Destruction maxillo-faciale. Notez, mon vieux ! Béance totale des parties situées du sommet du menton jusqu’à la moitié du nez, avec destruction totale du maxillaire supérieur et du palais, décloisonnant l’espace entre la bouche et les sinus. Destruction partielle de la langue. Apparition des organes de l’arrière-gorge qui ne sont plus protégés. Infection généralisée des tissus meurtris par apparition de pus ». Séjour au Val de Grace, tentative de reconstruction. Tout cela est déjà à mille lieux de la souffrance des hommes.

    – « Dans la Guerre » Alice Ferney (2003, Actes Sud, 496 p.). Un des meilleurs livres d’Alice Ferney. Jules Chabredoux est mobilisé au début du mois d’août 1914. Sa femme, Félicité, enceinte va devoir supporter la vie de la famille, avec son frère, quelque peu simplet et sa mère, méchante à souhaits. Grande séparation entre le front de l’Est et la ferme familiale des Landes. Mais il a Prince, le chien de Jules, qui n’hésite pas à parcourir la distance pour rejoindre son maître,

    – « Le Chemin des Ames » de Joseph Boyden, traduit par Hugues Leroy (2008, Albin Michel, 391 p.). A mon avis, le meilleur de la trilogie qui comprend « Dans le Grand cercle du Monde » et « Les Saisons de la Solitude ». L’histoire d’une vieille indienne Cree, qui vient attendre le retour des deux copains partis en Europe. Ce ne sera pas Elijah, mais son neveu Xavier qu’elle croyait disparu. Retour en canoé, durant trois jours avec Xavier, qui hésite entre la vie et la mort. Sublime.

    – « Au revoir la haut » de Pierre Lemaître (2013, Albin Michel, 576 p.). Retour aussi d’Albert et d’Edouard, retour du front, mais dans un tel état, et une telle ambiance, qu’ils comprennent vite que l’on ne veut plus d’eux. L’un a tout perdu, l’autre est une « gueule cassée ». Quant aux militaires de carrière…
    « Le général Morieux paraissait au moins deux cents ans de plus. Un militaire, vous lui retirez la guerre qui lui donnait une raison de vivre et une vitalité de jeune homme, vous obtenez un crouton hors d’âge. Physiquement, il ne restait de lui qu’un ventre surmonté de bacchantes, une masse flaccide et engourdie sommeillant les deux tiers du temps. Le gênant, c’est qu’il ronflait. Il s’effondrait dans le premier fauteuil venu avec un soupir qui ressemblait déjà à un râle, et quelques minutes plus tard sa brioche commençait à se soulever comme un Zeppelin, les moustaches frissonnaient à l’inspiration, les bajoues vibraient à l’expiration, ça pouvait durer des heures. Ce magma prodigieusement inerte avait quelque chose de paléolithique, très impressionnant, d’ailleurs personne n’osait le réveiller. Certains hésitaient même à l’approcher ».

    – « Les Obus jouaient à Pigeon-Vole » de Raphael Jarusalmy (2018, Actes Sud, 176 p.). Surprenant ce vers de Guillaume Apollinaire. Wilhelm de Kostrowitzky, transformé dans le roman en Cointreau-Whisky, avec les voix du caporal Dontacte, notaire à Vaugneray, du père Ubu, fort de la halle aux poissons de Marseille, de Trouillebleu, qui « se rase au canif » et de Jojo la Fanfare. C’est ce dernier, jeune conscrit de 1916 qui partira le premier. « C’est pourtant vrai. Jojo avait le visage paisible. Pas une tête de poisson crevé, comme ceux qui morflent du gaz moutarde. Et son corps n’a pas été amoché. Déchiqueté par une mitrailleuse. Criblé de trous de shrapnell ». Une galerie haute en couleurs, mais la vie pitoyable dans les tranchées jusqu’à cet éclat d’obus en mars 1916, qui vaudra à Apollinaire d’être trépané. Avant de mourir, affaibli, de la grippe espagnole en novembre 1918, 2 jours avant l’Armistice.

    Publié par jlv.livres | 6 novembre 2018, 11:41

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