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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Grands lieux » (Hélène Gaudy)

Le lac de Grand-Lieu comme creuset poétique d’une quête obstinée de l’esprit des lieux.

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La maison serait tombée au fond du lac où elle se dissoudrait comme un morceau de sucre.
Il faudrait s’approcher de la surface pour l’apercevoir couverte de limon et de plantes aquatiques – lobélie, coléanthe, cresson.
Bien sûr, on ne distinguerait pas ses pièces, mais quelque chose de la maison resterait visible, comme une empreinte, une découpe noire. Ces eaux-là sont propices à ce genre d’impressions.
Les silhouettes qu’on y devine – pierre, os, animaux -, l’épaisseur qui les recouvre rappellent, si on s’y penche, cette mélasse du temps qui isole les souvenirs, relègue les lieux dans un recoin perdu de la mémoire auquel on n’a accès que dans les longues solitudes, les ennuis profonds ou parfois les douleurs, les moments où la vie change subitement de cours et alors ressurgissent, sans qu’ils semblent liés d’une manière ou d’une autre à ce qui vient de faire obstacle, les paysages profonds qu’on avait oubliés.
Il y a, à marcher aux abords du lac de Grand-Lieu, l’impression de s’enfoncer, de descendre alors que tout est plat, horizontal.
Il y a l’idée de forer, de creuser.
Si l’eau est un miroir, il est ici sans tain, sans fond, maculé, charbon noyé – souches sèches, friables, arbres brisés, brindilles, chaudrons de sorcières, et les fleurs toutes jeunes des genets sur fond nuit brune du cours d’eau.

À une vingtaine de kilomètres dans le sud-ouest de Nantes, le lac de Grand-Lieu est le plus grand lac de plaine en France – du moins en hiver, car sa très faible déclivité et sa très faible profondeur en font, un peu comme, toutes proportions gardées, le lac Tchad, un plan d’eau dont le périmètre varie de manière extrêmement importante selon les saisons. Hélène Gaudy, dans le cadre d’une résidence d’écrivain organisée par L’Esprit du Lieu, a fréquenté ses bords et ses abords à quatre reprises, à quatre moments différents de l’année, et a extrait de ce séjour, de cette enquête, de cette méditation, de ce musardage, un texte insolite, songeur et réjouissant, « Grands lieux », publié en 2017 chez Joca Seria. Soutenue par la puissante annexe constituée d’une sélection de ses propres photographies des lieux, précisément, l’autrice nous propose à la fois une exploration de ce cadre si singulier, et une extrapolation sur un thème qui lui est cher, et transparaissait, forcément, dans son beau « Une île, une forteresse », mais aussi peut-être déjà dans son « Plein hiver » : celui du pouvoir ambivalent que peuvent exercer certains lieux sur les êtres, et l’extrême mobilité qui caractérise ce pouvoir en fonction des individus.

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Le lac est une poche, une outre, une ellipse, on dit, méfie-toi de l’eau qui dort et c’est cela, qui fascine, pousse les auteurs de polars à creuser au centre de leurs livres les trous que forment les lacs et à y jeter des corps – cette vie profonde et invisible.
Le lac est le cœur du livre, l’épicentre du film, quelque chose y repose ou s’apprête à surgir, monstre préhistorique, voiture gorgée d’eau tirée de là par un treuil, secret de famille ou bien jeune fille noyée, tombée d’une barque, poussée d’un ponton, tête enfoncée dans l’eau noire, les lacs aiment les jeunes filles, les jeunes filles aiment les lacs, on ne compte plus les films où, pieds nus, en robe d’été, elles s’y mirent sans savoir qu’elles ne vont pas tarder à y sombrer.
Le lac est un trou au cœur de la forêt, l’œil de la terre par lequel les habitants du monde d’en dessous regardent la surface comme un écran de télé, la lune tombe tout au fond, se prend dans les cheveux des filles, le lac contient les cygnes et les contes, les sagas nordiques et les vilains petits canards.
L’amour aussi se plaît au bord des lacs, les borde comme un rivage. Le mouvement du ressac y est contenu comme une colère.
Alors on peut tout imaginer.
À Grand-Lieu, pas de baignades, de soirées au bord de l’eau. C’est un lac sans hommes, sans jeunes filles, sans pique-niques, dont la vie s’épand en notre absence.
C’est un lac silencieux où l’on n’a aucune place.
La plus secrète des cachettes, la plus opaque, où ce qui se presse gonfle aussi dans son nom – il est forcément là, quelque part, le « grand lieu » promis, aiguisant l’attention, donnant au lac un double-fond.

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Par touches successives, variant au gré des saisons, de la douce accumulation documentaire, des confidences progressives des habitants du lieu, des randonnées et des échappées, Hélène Gaudy parvient à apprivoiser ce lac qui se dérobe, à la vue comme à l’appréhension globale (la vue aérienne ayant été exclue). Si elle en extrait remarquablement tout un imaginaire du lac, aux racines profondes et aux implications contrastées, elle en fait aussi l’aiguillon secret d’une quête intime, dont les tours et détours entrent subtilement en résonance avec la nature diaphane et mobile de Grand-Lieu. Peu à peu, d’autres lieux sont convoqués, miroirs et labyrinthes, simples reflets ou sauvages extrapolations, lieux issus de la mémoire même de l’autrice ou de celle, vaste et dangereuse peut-être, de la littérature. Et c’est ainsi que se dégage, en une poésie qui ne souhaite pas dire son nom mais qui s’inscrit là, tenace, une relation complexe entre temps et espace, entre mémoire et place. S’approprier une géographie pour lui offrir une ligne de fuite spéculative, sans la broyer en chemin, est un art difficile : Hélène Gaudy y réussit ici avec un brio impressionnant.

Je me demande à quoi font appel ces lieux-là, jamais parcourus encore, immédiatement reconnus pourtant, ces pauvres images qui sont comme des souvenirs de voyages jamais faits, s’ils rappellent des choses enfouies ou s’ils sont, comme l’écrivait Julien Gracq, l’écho de lieux encore à venir, d’épisodes inconnus de nos vies qui commencent, dont on croise les prémices comme les réminiscences. (…)
Choisir Grand-Lieu alors, pour sa topographie, pour l’attrait de son nom, comme miroir et comme laboratoire. Décider d’y aller à la pêche aux histoires.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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