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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Zone 4 » (Éric Bohème)

Bars, boîtes et restaurants de la Zone 4 pour questionner Abidjan, le lien Europe-Afrique, et bien d’autres choses.

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Je n’ai pas décidé tout de suite d’écrire ce journal. Cet exercice ne m’est pas familier, pas plus que l’écriture en soi, les ingénieurs en général préférant disserter sur les courbes de Gauss que sur leur vie personnelle.
En outre, au début de mon séjour à Abidjan, tout m’apparaissait trop nouveau, trop différent. Je craignais tant de commettre un impair avec mes collègues de travail ivoiriens que je rentrais à mon hôtel trop tendu par ce que j’avais dit ou frustré de ce que n’avais osé dire, pour envisager de rédiger quoi que ce fût.
Assez vite pourtant, du moins de mon point de vue, je m’étais acclimaté à la chaleur moite du pays, à l’ambiance, aux us et coutumes. Surtout, j’avais été confronté à un projet professionnel plus ardu, pour moi, et plus crucial, pour Ivoire Télécommunications, que ce que ma lettre de mission laissait présager : cette masse de travail m’ayant rassuré, je m’étais alors un peu décontracté… jusqu’à la révolte du dix-neuf septembre.
Plusieurs jours après, on s’était rendu compte qu’il s’était bel et bien agi d’une tentative de coup d’État plutôt que d’une rébellion de soldats n’ayant pas touché leur pécule, ainsi que la presse l’avait d’abord annoncé. Le pays fut coupé en deux, la rébellion occupant la zone Nord et le gouvernement légal, la zone Sud. Un couvre-feu fut instauré à Abidjan, la capitale économique située en zone gouvernementale. Ce couvre-feu, à horaires variables, commençait le plus souvent à vingt heures, parfois même à dix-huit heures.
Que faire dans un hôtel déserté, seul (ou presque, on le verra plus loin), soir après soir ? Regarder la télé, visionner un DVD sur l’ordinateur portable, se baigner dans la piscine ? On risque surtout de s’ennuyer.
Je n’aime pas m’ennuyer pas plus que je n’en ai l’habitude. Dès lors m’est venue l’idée de noter, au fur et à mesure de mes séjours en terre ivoirienne, un certain nombre d’observations. Je n’ai pas souhaité écrire sur la crise et son évolution politico-militaire au jour le jour, me jugeant trop « Blanc » dans mon analyse, trop démuni de repères pour l’apprécier.
J’ai eu plutôt envie de coucher sur le papier ce qui m’a tant ébahi, puis allait bouleverser ma vie, à savoir les relations sexuelles et amoureuses dont je fus d’abord le témoin, avant d’être happé, à mon tour, dans l’entrelacs qui mêla les unes et les autres.
Les unes étant le plus souvent de jeunes Ivoiriennes et les autres, dans leur grande majorité, des hommes blancs « bien mûrs ». Les seconds profitant de leur aisance financière, quand les premières nommées s’efforçaient de survivre en tirant parti de leur beauté.

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Dès les premières pages de son roman, publié à l’origine en Côte d’Ivoire en 2012, et réédité ces jours-ci (octobre 2018) aux éditions de la Lagune dans une version largement remaniée, l’auteur des remarquables « Réalités métissées » (2017) nous entraîne dans le journal intime d’un expatrié français à Abidjan, ingénieur en télécommunications qui va se muer très rapidement sous nos yeux légèrement effarés en consommateur avide de beauté africaine et de sexe local. Traité à l’occasion sous l’angle du sortilège sulfureux qui fait « perdre la tête » et le reste (Marc Trillard, « Les mamiwatas », 2011, au Cameroun) ou, plus rarement encore, sous celui de l’amour authentique, pudique et un peu fou (Jean-Pierre Paulhac, « La porte du non-retour », 2008, au Bénin), le sujet épineux du sexe effréné pratiqué par des Blancs séjournant en Afrique Occidentale ou Centrale, forts de leur pouvoir d’achat et de son attraction démesurée face à la pauvreté ambiante, est en apparence le sujet central et épineux de « Zone 4 », du nom de l’un des quartiers d’Abidjan historiquement les plus riches en bars, restaurants et boîtes de nuit.

Il faut bien dire en apparence, car cet arbre touffu ne doit pas nous cacher les deux forêts dont il procède.

Le « journal de Jean-Christophe Durin », qui occupe 400 des 450 pages de « Zone 4 », est en effet aussi – et peut-être même surtout – une chronique acérée de diverses vies quotidiennes (même si, on y reviendra, les points de vue des expatriés blancs semblent à première vue majoritaires ici) tentant de naviguer, avec plus ou moins de bonheur, de confort ou d’obstination, dans les réalités complexes et oppressantes nées de la grande crise ivoirienne des années 2000, depuis les erreurs de Henri Konan Bédié après 1995 et le putsch du général Robert Gueï en 1999, de la tentative de réconciliation nationale de Laurent Gbagbo (on songera certainement au processus si finement analysé par Richard Banégas dans son « La démocratie à pas de caméléon », à propos du Bénin), avortée après la tentative de coup d’État du 19 septembre 2002, à la sécession du nord du pays dominé par les Forces Nouvelles, de l’installation le long de la volatile ligne de démarcation du contingent onusien et de la force française Licorne à la signature des accords de Linas-Marcoussis en 2003, de la reprise de la guerre civile en 2004 à la destruction des forces aériennes ivoiriennes par la France après le bombardement « accidentel » de Bouaké, des violentes émeutes d’Abidjan en novembre 2004 à l’accord de Pretoria en avril 2005 et à celui de Ouagadougou en 2007 (c’est entre ces deux accords-là que s’achève le temps du récit de « Zone 4″, la suite appartient à l’Histoire, mais pas à celle du roman), pour aboutir aux élections controversées de 2010 et à la destitution « finale » de Laurent Gbagbo. Bien que semblant peu concernés par les violences de cette longue crise (tels que les dépeint en tout cas Jean-Christophe Durin, tout livré qu’il est à ses propres obsessions), les personnages de « Zone 4 » en sont néanmoins des témoins ô combien privilégiés, et leur vision parvient tout de même à s’infiltrer avec ruse et non-dit dans le récit si orienté de l’ingénieur français.

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Scotché à mon poste de télévision et écoutant en même temps les nouvelles en direct sur RFI, le film des événements passait devant mes yeux tel dans un mauvais rêve : je reconnaissais ces rues maintenant jonchées de gravats et de mobilier calciné, je repérais chacune de ces villas qu’on filmait d’hélicoptère pendant leur pillage ; de même, j’identifiais la plupart de ceux que je voyais monter gauchement dans les imposants camions militaires de l’armée française pour aller s’abriter au 43e Bima.
De Paris, que pouvais-je faire ? Je n’étais d’aucune utilité. Sauf que. Sauf que, de par mon appartenance à la maison France Télécom et de par ma mission, je ne payais pas mes communications téléphoniques entre la France et la Côte d’Ivoire, ce qui m’offrait l’opportunité d’appeler autant que je le voulais ceux que j’estimais. Et d’abord, les rats du Club, qui n’en menaient pas large.
Claude Belmot était claquemuré dans sa vaste demeure. Grâce à ses amitiés libanaises, il bénéficiait d’une garde rapprochée impressionnante : il me décrivit par téléphone les quatre malabars, entièrement vêtus de noir, cagoulés, armés de mitraillettes, que son ami Fakhri avait détachés pour assurer sa protection. Il lui était interdit de sortir de chez lui, tant le danger était proche : Claude avait tout loisir d’observer, en contrebas de sa piscine, le pillage méticuleux de la villa de ses voisins ; pendant deux jours et deux nuits, de jeunes émeutiers voleront tout, allant jusqu’à desceller la baignoire, emporter les placards de cuisine, démonter les baies en alu de la terrasse.
Quand, enfin, ils partiront, seuls les murs seront restés debout. Claude se lamentait à l’idée qu’un sort identique eût été voué à sa villa, s’il n »avait pu bénéficier de la protection des ninjas libanais.

Ce sont les cinquante dernières pages du roman, post-scriptum ajouté au journal par un autre personnage, deuxième forêt de notre arbre, qui opèrent un extraordinaire renversement de perspective et donnent tout son sens, rusé et flamboyant, à « Zone 4 ». Par l’une de ces magies narratives, surgissant non pas en deus ex machina, loin de là, mais bien plutôt en contrepoint indispensable et somme toute logique, la lectrice ou le lecteur devra opérer à toute allure un extraordinaire rétablissement, réalisant soudain que ce qu’il croyait avoir lu jusque là est en réalité tout autre chose, voyant surgir une foule de détails rétrospectifs et de paroles trop vite jugées adjacentes qui viennent tout à coup occuper la scène, pour ne plus la quitter. On songera par exemple à la redoutable technique déployée par Iain Pears, à propos d’un contexte fort différent bien entendu – l’Angleterre de 1663, dans son « Cercle de la croix » (1997).

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Ce soir est mon soir comme on dit ici : Claude Belmot me sort ! Il en a décidé ainsi, après que nous avons dîné ensemble à La Scuderia, cantine adoptée par ceux qui forment, j’en parlerai plus tard, le Club des rats.
Ce bistrot ne sert ni cuisine française ni cuisine ivoirienne. La Scuderia est un restaurant italien, una trattoria, où l’on mange des pâtes et de la saltimbocca en buvant un vin italien des plus râpeux tout en regardant les photos en sépia de ports italiens : Venise, Naples, Trieste, Gênes. Ce n’est ni mauvais ni vraiment bon, mais le patron, vieil italien charmeur à l’oeil pétillant et aux chemises pétulantes, est si gai, si volubile et si accueillant que tous apprécient l’ambiance simple et chaleureuse qui règne en ce lieu.
Comment Vittorio, le patron de cette trattoria, s’était-il retrouvé à Abidjan ? Je ne le découvrirai que bien plus tard, quand il m’aura raconté sa vie épique au cours de laquelle il aura exercé successivement les métiers de marin, de capitaine, de contrebandier, de consul, de conseiller du commerce extérieur, de douanier, et pour finir, de transitaire. Comment Claude et ses amis ont-ils déniché cette gargote perdue dans Koumassi ? Pourquoi cette appellation de La Scuderia, alors qu’il n’y a pas un seul modèle de Ferrari présent dans tout le restaurant ? Mystères.
Un restaurant italien à Abidjan qui ne sert pas de pizza, plat dont la seule mention devant Vittorio était sanctionnée par une expulsion immédiate, pourquoi pas ? Il y a bien, vers Cocody, un restaurant allemand où officient des garçons africains en culotte de peau, servant sans sourciller par quarante degrés à l’ombre des choucroutes pantagruéliques, cependant que les convives, Africains et Européens brassés ensemble dans la bière, entonnent la Lorelei.

Très loin du cynisme affecté du Michel Houellebecq de « Plateforme » et de ses aphorismes tonitruants, Éric Bohème parvient à nous proposer une réflexion authentique, à propos d’un thème central mais pas uniquement, sous couvert de confession débridée, nourrissant son roman d’une myriade de détails justes et  beaucoup plus calibrés qu’ils ne le semblaient d’abord. Drôle et songeur, jouissif et humain, cru et rusé, « Zone 4 » est un beau roman intelligent, et pas uniquement pour celles ou ceux qui connaissent l’atmosphère si spéciale des grandes villes d’Afrique de l’Ouest en général, et d’Abidjan en particulier.

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À propos de charybde2

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