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Notes de lecture 2018, Nouveautés, Revues

Note de lecture : La moitié du fourbi – 8 : « Instants biographiques »

Alors que la littérature fourmille de « tranches de vie », comment leur offrir une dimension supplémentaire ? Un huitième numéro intense et perspicace.

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Pour son numéro 8, paru en octobre 2018, la passionnante revue La moitié du fourbi, désormais bien installée dans sa quatrième année, avait pris un véritable risque thématique : en se plaçant sous le signe global des « Instants biographiques », les autrices et auteurs de cette livraison-ci parviendraient-ils à se dégager et à se distinguer de ce qui a précédé, durant sept numéros, tant les bribes de vies, réelles, mais toujours soigneusement malaxées par l’analyse, par la fiction, ou par les deux, semblent, thème après thème, faire partie de l’ADN même de cette entreprise littéraire pas tout à fait comme les autres ? Pour ne citer que quelques-uns de ces réjouissants prédécesseurs, on peut évoquer, par exemple, le Robert Walser ou le Uri Orlev de « Écrire petit » (n°1), le Raymond Carver ou le Kurt Gerron de « Trahir » (n°2),  le Pancho Villa ou le Peter Lorre de « Visage » (n°3), l’Eugène Guillevic, le Peter Norman, le Nick Cave ou la Grisélidis Réal de « Noir, et ce n’est pas la nuit » (n¨5), le Francis Bacon, l’Alberto Giacometti ou le John Alec Baker de « Bestiaire » (n°6), de l’Hildegarde de Bingen, la Babouillec ou le Roland Barthes de « Le bout de la langue » (n°7). Les instants de vie, vies illustres ou plus discrètes, irriguent La moitié du fourbi depuis l’origine, pourrait-on sans doute dire : alors, comment se mobiliser pour hisser le thème un cran au-dessus, pour l’emmener encore un peu plus vers le bout de l’imagination critique qui caractérise la revue ? Bon, disons-le tout net : la réussite est éclatante, et les contributrices et contributeurs du numéro se sont surpassé(e)s, me semble-t-il.

J’ai un souvenir des années 1990.
Athlète adolescent, je me trouve en Andorre pour participer à une course de demi-fond. Dans mon sac de sport, mes chaussures à pointes et un vieil exemplaire des Cronopes et Fameux. Je me détends avant la course en lisant quelques passages. Il fait beau. Je suis au soleil, allongé sur un mur, les jambes pendantes. En lisant les « Instructions pour monter un escalier », mes yeux s’emplissent de larmes. « Quel salaud », me dis-je. Et décide, tout d’un coup, de remplacer l’athlétisme par la littérature.

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Cronopes

Pablo Martin Sánchez (« Je me souviens de Julio Cortázar ») ouvre le bal, dans le cadre de la rubrique permanente de la revue intitulée L’Œil de l’Oulipo : sa description poignante et rusée d’une relation de bric et de broc, et d’une immense sincérité, entre le maître argentin et l’écriture sous contraintes, comme entre l’influence et la vocation, signale d’emblée que le tendre et le malicieux, sous divers déguisements, seront ici très présents. Christian Garcin (« Fos-New York, CMA-CGM Puget ») enchaîne immédiatement avec une superbe tranche de vie, maritime, intense et pourtant – on  le sait aussi, friande coïncidence, depuis la récente et si belle « Traversée » de Francis Tabouret, dont le faucon par intermédiaire était l’une des pièces maîtresses du n°6 de La moitié du fourbi, « Bestiaire » – presque immobile, comme hors du temps. Éloïse Lièvre (« La vie écrite ») parvient, en cinq pages saisissantes, à cuisiner, à partir d’une bouleversante anecdote, une poignante réflexion sur la place physique des bibliothèques personnelles dans nos vies.

Peu importe la disposition des livres dans l’espace de la bibliothèque, leur rangement, leur ordre, leur classement concret. Lorsque je considère chacun d’entre les miens, je suis capable de le replacer dans une portion assez précise de temps, de l’associer à d’autres qui ont, non à l’aune de l’histoire culturelle mais à la mesure de ma propre vie, le même âge. Chaque livre est ainsi un instant de vie.
Dans les inventaires après décès, les livres tiennent une place particulière. Ce ne sont pas des objets comme les autres – à bien des égards, mais d’abord parce que les autres objets, fabriqués, taillés, fondus, assemblés, tissés, ne sont pas écrits. Les livres, eux, le sont. Nos livres sont la vie écrite, la vie à l’état écrit. La bibliothèque est une (auto)biographie.

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Aubry

C’est en bande dessinée que Pauline Aubry (« L’autre bout du monde ») s’exprime, avant de s’expliquer brièvement, en entretien avec Christophe Burine et Frédéric Fiolof, à propos de sa découverte de l’Argentine et de la manière dont le pays s’insérait, avec fluidité parfois ou au contraire cahin-caha, à d’autres moments – dans la légende familiale. Renouant de son côté avec la beauté intense et analytique dont il nous avait gratifiés dans son « L’écrouloir » de 2008, à propos d’un dessin du poète, Nicolas Rozier (« Artaud à l’Orangerie ») poursuit son investigation personnelle de la folie artistique. Nous surprenant vigoureusement, comme dans presque chaque numéro de la revue, Hugues Leroy (« J’y vais pas ») convoque Achille, le héros de L’Iliade, pour tenter de discerner la vérité de son combat comme de son refus de combattre, en un travail de psycho-biographe à la perspicacité redoutable.

Deux destinées – deux Kères – ont été proposées à Achille : mourir vieux, dans sa patrie, oublié de tous ; ou bien mourir jeune, devant les murs de Troie, pour une gloire immortelle. Les résumés de l’Iliade affirment que le guerrier choisit la seconde ; il est permis de contester cette lecture. Pour autant que, chez les Grecs, on puisse choisir quelque chose, c’est bien à la première Kère, celle de l’oubli, que nous voyons Achille se vouer. Il l’embrasse délibérément, sous l’effet d’une colère dont ses alliés, non ses ennemis, sont les victimes : elle consiste à déposer ses armes, à ne plus s’inquiéter des pertes grecques, et à vouloir rentrer chez lui.

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Amsterdam, 1971 (® The Estate of Bas Jan Ader)

Anne Maurel (« La fille du bois ») croise avec un extrême brio les figures d’André Breton, d’Alejandra Pizarnik et de son propre grand-père, pour en extraire au pied levé une curieuse poésie de l’estran, de la forêt et des trottoirs de Buenos Aires. Thomas Giraud (« À la recherche de Bas Jan Ader »), en déchiffrant les possibles messages – sinon secrets, en tout cas discrets – d’un performer inclassable de la chute photographiée, tente avec brio de donner à cette expérience familière à chacun une résonance dépassant la contingence et rejoignant une forme subtile de nécessité.

Cette modestie de la chute dérisoire est le signe d’une vigilance particulière à l’égard de tous. C’est aussi un aveu émouvant de la vie où tout est difficile à nommer – notamment de ce qui ne se possède pas, comme l’air dans lequel on ne fait que passer. Bas Jan Ader offre une expérience à chacun, à tous, de l’invisible de l’intervalle, de la gravité caressée. S’il ose cette transgression sociale et morale folle de tomber, il refuse de prendre une place disproportionnée par une chute trop spectaculaire que personne ne pourrait raisonnablement envisager. Si c’est donc lui qui est filmé, et une partie de sa vie qu’il nous donne à voir, ce pourrait être aussi quelqu’un d’autre ; tout le monde peut se mettre à sa place, l’empathie est immense.

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Frédéric Fiolof (« Débordements ») nous propose un détour à la fois subtil et enlevé pour mieux approcher peut-être, entre autres choses, certaines implications de l’expression Larger than life, popularisée ces dernières années par toutes sortes de discours semi-hagiographiques, ressortant du quotidien et du banal comme de l’officiel et du médiatisé. De l’écuyer Gourdoulou d’Italo Calvino aux carcasses de Raymond Federman en passant par la « coupe longitudinale » effectuée par Édouard Levé, voici une singulière tentative pour saisir le mystère du trop plein et du trop peu des existences. Perrine Rouillon, (« Instants amoureux ») explore en de saisissants croquis, beaucoup moins simples que leur apparence suggérée, la part du cliché et du sensible en amour. Pierrick de Chermont (« Ces grands cétacés de la littérature mondiale ») esquisse, en beauté et en humour, la part de folie et de fascination que dégagent, presque nécessairement, les grands – dont ici la part de gros est consubstantielle – romans, et la manière dont leur poids et leur temporalité interagissent avec les nôtres (musculairement comme émotionnellement). Grâce à Anthony Poiraudeau, un vrai-faux entretien croisé prend forme entre les deux maîtres de la transfiguration du matériau biographique que sont Arno Bertina (« La borne SOS 77 », « Numéro d’écrou 362573 », « Je suis une aventure » ou « J’ai appris à ne pas rire du démon » comptent parmi ses incursions dans le registre biographique) et Alban Lefranc (qui explore ainsi notamment les vies – et les morts – de Rainer Werner Fassbinder, de Mohamed Ali, de Nico, de Maurice Pialat ou de certains membres de la Fraction Armée Rouge).

L’écuyer et le chevalier : deux manifestations extrêmes de l’existence, qui se dissolvent par le trop plein et le trop peu… Deux points limites et antithétiques entre lesquels se déploie la selva oscura de toutes les autres vies. Les nôtres, disons, pour aller vite.

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Zoé Balthus (« Seppuku ou le climax de Mishima ») livre un compte-rendu incisif (sans jeu de mots) des trois dernières heures du romancier Yukio Mishima, mêlant avec habileté contexte et détail, sens voulu et hasards du déroulement d’un suicide rituel et politique. Aglaé Bory (« Figure mobile – Portraits de Magdi Elzain »), en sept planches photographiques judicieusement paisibles, restitue mieux que bien des discours l’écart tragique entre la réalité des guerres que fuient les réfugiés et le doute systématique qui les accueille ou les repousse. Hélèna Villovitch (« La plus vieille story du monde ») questionne en mêlant rire inévitable et larmes potentielles la manière dont le matériau biographique, trituré au quotidien, devient fiction. Hélène Gaudy (« Accroche l’ombre (Trois images) »), en rapprochant trois photographies de son grand-père de nombreux autres clichés, absolument pas familiaux, « qui leur ressemblent » (dont celui d’une singulière expédition polaire de 1896-1897), nous ouvre tout à coup les possibilités – théoriques et poétiques – d’univers alternatifs que recèlent nos existences. Julia Kerninon (« La légende »), à partir d’entretiens littéraires historiques issus de The Paris Review, détricote superbement le sens de l’explication biographique et artistique, fournie – consciemment ou inconsciemment – par les artistes même. Éléonore  de Monchy (« Biopsy ») conclut ce huitième numéro par un poème sériel joliment dédié à des instants fugaces devenus emblématiques, célèbres ou plus intimes, qui font éclater sous nos yeux les couleurs arrangées de nos mémoires devenues sédiments officiels.

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On peut se perdre des heures dans la lecture des entretiens, sans jamais, semble-t-il, épuiser la richesse de cette étonnante galerie de portraits. Reste que, dans l’abondance de ces pages, le véritable cœur du sujet poursuivi par les créateurs de la revue et qui donne son titre à la série, l’art de la fiction, semble rester hors de portée, comme s’il devait conserver son mystère, au point que même ses praticiens les plus éminents ne peuvent le formuler ni le désigner pleinement, restant toujours à la marge, stupéfaits, muets, en dépit de tout, comme en présence d’un secret impossible à percer. Ce que ces entretiens nous offrent, ce n’est donc pas tant un accès direct au bureau de l’écrivain, qui nous permettrait de percer à jour ses méthodes de travail et ses secrets d’atelier, mais plutôt le spectacle de la création de figures de l’écrivain, par les écrivains eux-mêmes. Face à l’interviewer, ceux-ci puisent à la source de leur compétence la plus singulière, l’art de la fiction, pour se raconter et se réinventer, démontrant ainsi leur maîtrise technique mais trahissant aussi leurs mythes, leurs repères, leurs conceptions de ce qu’est la littérature. Dès lors, ils disent moins en quoi consiste le métier d’écrivain qu’ils ne le pratiquent brillamment sous nos yeux, avec la complicité des rédacteurs. Et c’est peut-être paradoxalement là que nous pouvons le mieux saisir l’essence de l’art de la fiction.

En refermant ce huitième numéro, enchanteur, un constat devrait s’imposer plus que jamais à la lectrice ou au lecteur, et la ou le conduire à un doux prosélytisme éventuellement légèrement outrancier : les meilleures revues littéraires de création, dont La moitié du fourbi constitue assurément l’un des fleurons récents, sont des laboratoires phénoménaux, permettant aux autrices et auteurs d’essayer des choses, de se risquer à des spéculations techniques, formelles ou thématiques avant d’envisager des publications en recueil ou développées plus longuement, le cas échéant. Mais elles permettent au moins autant aux lectrices et au lecteurs d’expérimenter à bon compte : découverte de voix nouvelles, révélation de visages inconnus de plumes par ailleurs connues, échantillonnage précieux d’un état de l’art foisonnant à un instant t. Et tout cela pour quelques euros… Plus que jamais, achetons et lisons des revues, l’une des meilleures garanties qui soient pour une création littéraire vivante, loin de la reconduction de recettes ! Voilà.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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