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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Hôtel rouge » (Maria Efstathiadi)

Une fabuleuse mobilisation poétique d’un être à facettes pour surmonter les silences de la mémoire d’enfant.

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« Hôtel rouge » est peut-être un récit d’enfance, celui d’une fillette de la bourgeoisie athénienne, nichée au sein d’une famille où les convenances semblent – mais en est-on certain ? – avoir eu depuis longtemps raison de l’amour. C’est en tout cas ce que voudrait nous faire croire La Voix qui accumule pour nous les remémorations, les souvenirs parcellaires et souvent contradictoires, les inventions ou les masques de la mémoire, aussi, le cas échéant, racontant ce qui a peut-être eu lieu, y substituant autre chose lorsque nécessaire. Mais La Voix n’est pas seule ici : multipliant les incursions brèves, certes empathiques mais impitoyablement résolues, Le Souffle, comme un tenace antipsychiatre lancé à l’assaut de doubles contraintes résiduelles, suggère d’autres tenants et aboutissants au récit primitif, dénonce avec gentillesse les écarts et les manquements, propose à demi-mot d’autres chemins d’explication du passé, tandis que Les Oreillyeux, judicieusement nichés en surplomb de cette intense conversation cathartique, semblent disposer à volonté d’un matériau objectif, vérifié, certifié, matériel, qui fait désespérément défaut à La Voix (ou qu’elle se refuse à absorber intégralement), plongée dans sa reconstruction d’un passé dont le degré de fiction lui demeure mystérieux.

Le Souffle. – Et l’école, c’était aussi une chambre close ?
La Voix. – Cette école-là, la première, non, pas du tout. C’était une oasis avec ses bédouins, ses chameaux et…
Le Souffle. – Qu’est-ce que c’est, ces souvenirs ?
Les Oreillyeux. – Elle va parler du handball, du jeu de billes où elle jouait avec les deux ou trois garçons qu’il y avait à l’école de filles, du football, de son écriture déplorable et de ses fautes d’orthographe, de la rédaction sur le thème Racontez comment s’est déroulée votre excursion à Kriekouki, elle n’avait écrit qu’un seul mot sur son cahier : Bien, et elle avait eu zéro, elle va dire qu’elle était bonne en dessin et qu’un jour d’un seul coup en 6e elle a arrêté de dessiner mais elle ne dira pas pourquoi, elle va parler du grand écart et qu’elle rêvait de devenir acrobate ou contorsionniste, elle va se souvenir du loukoum à la rose, du pain au sésame et des fromages en forme de triangle, des cahiers qu’il fallait recouvrir de papier bleu et sur lesquels il fallait coller une étiquette, de ses cahiers qui étaient de vrais torchons, peut-être qu’elle va parler de Dolly et de ses premiers émois érotiques, des bonnes notes qu’elle devait rapporter en guise de monnaie d’échange, elle se souvient qu’elle courait dans la rue pour échapper à Clio qui l’accompagnait, de son opération de l’appendicite, de l’anesthésie qu’elle a adorée, de sa surprise quand elle a entendu l’écho pour la première fois, un jour, pendant une sortie scolaire, de l’exhibitionniste en face de chez elle, dès qu’elle rentrait de l’école, elle courait à la véranda pour le regarder, et de sa tristesse quand il a disparu, elle ne dira rien de ce que c’est que d’attendre que quelque chose ait lieu et que cela n’advienne pas, de son désespoir quand elle a compris qu’elle ne plongeait pas le monde dans le noir quand elle fermait les yeux, elle parlera peut-être des pages du livre de catéchisme qu’elle jetait dans les toilettes, de…
La Voix. – Stooooop, ça suffit !
Le Souffle. – Mais qu’est-ce qui t’a pris, subitement ?
La Voix. – Il m’a pris que tout ça, ce sont des inventions pour contes de fée, alors que les vrais souvenirs d’enfance, ça n’a rien d’un rêve, c’est tout le contraire.
Le Souffle. – Un cauchemar, tu veux dire ?
La Voix. – Non, non, un village lointain rempli de tours et de détours, voilà ce que c’est, sans aucune carte pour t’orienter. Une imbrication de choses dont on ne parle pas, une imbrication de nuits.

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Publié en 2008, traduit en 2018 chez Quidam par Anne-Laure Brisac, « Hôtel rouge », deuxième roman de la dramaturge grecque et traductrice (on lui doit notamment, vers sa langue maternelle, celles de Jean Genet, de Nathalie Sarraute, de Henri Michaux ou encore de Joris-Karl Huysmans) Maria Efstathiadi, s’impose dès ses premières pages – et confirme cette impression jusqu’à la 122ème et dernière – comme un texte majeur, d’une intensité rare et d’une ruse narrative encore magnifiée par le trio théâtral qui s’affaire à gérer, par le vrai-faux dialogue et le sourd contrepoint choral, la résolution d’un cas de schizophrénie qui est peut-être bien celui de tout adulte tentant à l’arraché de se réapproprier ses jours d’enfance enfuis, devenus flous, morcelés et pour tout dire inexplicables.

Le Souffle. – Mais pourquoi ce déchaînement de rage ? Vu que de toute façon, ta vie à toi n’a jamais été comme ça.
La Voix. – Oui, mais c’est ainsi qu’ils voulaient que je sois, c’est ce qu’ils essayaient de faire de moi. Sauf lui.
Le Souffle. – Mais ils n’y sont pas parvenus.
La Voix. – Pas tout à fait, mais ils m’en ont fait voir de toutes les couleurs, ils m’ont mutilée.
Le Souffle. – Comment ça ?
La Voix. – Le résultat, ce que je suis devenue, c’est un être totalement bâtard.
Le Souffle. – Une enfance inachevée, d’un côté surarmée, de l’autre complètement désarmée.
La Voix. – Oh, comme c’est mignon ! La femme-enfant des surréalistes ! Si au moins j’avais été cette femme-là, ce pourrait être l’aspect sympathique des choses. Ce n’est pas de ça dont je parle. Pas avec ces mots-là.
Le Souffle. – Avec lesquels alors ?
Les Oreillyeux. – Un visage sans visage, vide en son centre, demeure en elle, insistant, prisme oblong, aveuglant. Un visage qui se désagrège tandis qu’elle franchit cette béance mouvante qui sans cesse les sépare et se dissout comme un nuage dans un ciel pur. Un visage de la distance qui n’occupe plus de lieu visible. Elle est de nouveau coincée. De nouveau des pensées désordonnées, confuses. Elle essaie d’en isoler quelques-unes, de les élaborer, d’en faire des mots. Révolution et irrésolution, force et lâcheté, hésitation, recul, altérité et adaptation, intégration, etc. etc. Rien de tout cela. Et toujours ce sentiment qu’une caméra espionne le moindre de ses mouvements et qu’il faut la déjouer, lui échapper.
La Voix. – Je ne sais pas, les mots me font défaut. Toutes les pensées qui ont laissé la porte à demi ouverte ou à demi fermée, peu importe, et qui ont engendré de petits monstres inadaptés.
Le Souffle. – Ne sois pas trop impitoyable avec toi-même. Pourquoi en rajouter à leur dureté à ton égard, ça ne te suffit pas ?
La Voix. – Et moi qu’est-ce que j’ai fait de tout ça, tu peux me le dire ? Je me suis rogné les ailes toutes seules et je me suis retrouvé le cul entre deux chaises, à transformer les dix-huit en vingt sur vingt sur le bulletin scolaire pour ne pas qu’ils fassent la tête et me privent de mes minables bénéfices.

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Chez La Voix de Maria Efstathiadi, ce ne sera pas tant les états séparés d’une conscience éclatée qu’il s’agirait de recoller, comme chez Daniel Keyes (« Les 1001 vies de Billy Mulligan », 1981), Walter Jon Williams (« Aristoi », 1992) ou Antoine Bello (« Scherbius (et moi) », 2018), mais bien les effets à soigner, rémanents et à distance, d’une accumulation de silences familiaux devenus autant de blancs sur la carte mentale, carte dont le remplissage semble maintenant si aléatoire, malgré l’aide des yeux et des oreilles, presque froids, développant subrepticement leur poésie de la démythification du passé en reconstruction, malgré le soutien du souffle vital, inexorable, insatiable, mais plein de compassion et toujours disponible pour fournir des excuses à ce qui fut peut-être : la voix, perdue, se retrouvera-t-elle, au long de ce jeu du silence et du théâtre, du souvenir et de l’imagination, ou restera-t-elle confinée dans un jeu de décors amovibles vidés de leur signification ? « Hôtel rouge », servi par une écriture exceptionnelle et une traduction qui a su se porter à la hauteur nécessaire, s’affirme comme l’un de ces grands textes, construits pour marquer la lectrice ou le lecteur, et pour être, d’une manière indéfinissable, étrangement aimés d’eux.

Le Souffle. – Mais il y a des photos qui disent tout autre chose.
La Voix. – Tu parles. Des photos de famille harmonieuses, on en trouve même chez les monstres.
Le Souffle. – Mais ne ressens-tu pas la moindre indulgence envers eux ?
La Voix. – Tu sais, l’autre face de l’indulgence, non son contraire, c’est la haine qui n’a ni voix ni visage, qui vit, qui persiste, pourvu qu’elle s’accumule.
Le Souffle. – Et… ça te mène où, de thésauriser la haine ? Dépense-là, à la fin, partage-la.

Nous aurons la joie d’accueillir Maria Efstathiadi, en compagnie de sa traductrice Anne-Laure Brisac, à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le jeudi 11 octobre à partir de 19 h 30.

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