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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Crocs » (Patrick K. Dewdney)

Libre, sauvage et sans espoir, dans la forêt limousine. Impressionnant.

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J’avance entre les arbres dégoulinants sur le lit d’aiguilles brunes. La pluie tapote un staccato rapide, jeux liquides dans les frondaisons. Mes pas sont devenus légers et précautionneux depuis que les coutures d’une basket ont lâché, vers le sixième ou septième jour. J’étais trop pressé. Je vois maintenant mon erreur. Je paye pour ma précipitation. J’ai rafistolé la chaussure avec un fil de nylon bleu et j’en ai ceint mon front pour me rappeler la patience. Cela prendra du temps, le temps qu’il faudra, et il ne faut plus que je force. Je dois m’économiser, sans quoi, à la fin, il ne me restera plus rien à leur donner.

Dans la forêt profonde, encore sauvage ou peut-être le redevenant, et parfois à ses lisières domestiquées lorsque le conifère conquérant annonce déjà l’asphalte, un homme marche, progressant dans la douleur par foulées et par bonds. En compagnie d’un cabot et d’une pioche. Ce n’est que très lentement, au rythme du vivant se dégageant des contingences intériorisées ou automatisées, que son flux de conscience – ou ses brefs soliloques – nous diront, se dégageant comme de plusieurs gangues antagonistes, ce qu’il fait là, et pourquoi il est là, dans ces espaces faussement vierges, certes, mais paradoxalement hospitaliers au fugitif ou au désespéré, que recèle le plateau de Millevaches, non loin du village de Tarnac, devenu si emblématique depuis 2008.

Le cabot me rappelle à la raison d’une secousse, me laisse en bouche comme un goût de réglisse. Ses flancs ondulants me disent qu’il faudra des forces. Si je dois courir pour traverser l’asphalte, puis affronter la rivière, je dois me préparer. Ces moments viendront, de plus en plus. Le joug humain qui voudra courber ma trajectoire, comme il veut courber le reste. Il faudra composer, feindre et se remplir de ce qu’on peut. Je n’aime pas l’idée de voyager de jour, mais c’est un mal nécessaire. Cela changera, bientôt, mais je repousse, depuis un certain temps déjà.

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Publié en 2015 dans la collection Territori de La Manufacture de Livres, le troisième roman de Patrick K. Dewdney, croisement forcené et magnifique de roman noir (très noir), de manifeste social et politique et d’ode à une certaine nature, impressionne la lectrice ou le  lecteur par son implacable détermination narrative – ne se laissant pas un instant distraire par, précisément, ce qui pourrait survenir -, par sa maîtrise de l’écriture poétique projetée sur le trivial des existences, et par sa subtilité critique jouant avec ruse des motifs de la radicalité en retrait du monde. Bien loin d’un « Traité du rebelle » ou d’un recours aux forêts à la Ernst Jünger, même si les moyens physiques apparemment utilisés, bien après Thoreau, pourraient initialement laisser croire à une parenté technique, Patrick K. Dewdney explore en 170 pages, et ce d’une manière résolument non programmatique, le rapport toujours plus complexe qu’entretiennent les deux notions qu’il est convenu d’appeler civilisation et sauvagerie, les passant incidemment dans les multiples filtres de la soumission et de la révolte, de la rage et de la résignation, de l’impensble et du trop pensé. La phrase et le rythme portent ici une bouillonnante source intérieure qui, menaçant sans doute en permanence de submerger son unique personnage réel, oscille entre volonté et folie, entre réalité et représentation, en une course hallucinée et étonnamment réjouissante – malgré et à cause de, sans doute, sa noirceur fondamentale. Développant une poétique et une stylistique dont s’irrigueront puissamment les deux premiers tomes du cycle de Syffe, tous deux publiés en 2018, « L’enfant de poussière » et « La peste et la vigne », « Crocs » frappe fort – très fort -, et l’immersion dans ce brasier forestier redoutablement métaphorique en même temps qu’extrêmement charnel et concret, se fait aux risques, aux périls et à la joie de la lectrice ou du lecteur.

D’ici, à mon souvenir, nous serons tranquilles pour le restant de la journée, et peut-être même pour un bout de la suivante, jusqu’à la vallée de la Vienne. Quelque part au nord se trouve Tarnac, qu’il faudra contourner. Je grimace à l’idée d’être ici. Il y a des vestiges, des formes antiques qui attendent, et je ne souhaite pas les croiser, même en souvenir. Il doit exister une limite. Il est des ramifications mémorielles qui ressemblent à des frontières gardées. Qu’il est prudent d’hésiter à franchir, quand on sait que la mitraille pourrait partir depuis des tranchées qu’on a soi-même creusées. Lorsqu’on sait que le plomb peut rendre fou.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Écume  (Patrick K. Dewdney) | «Charybde 27 : le Blog - 28 septembre 2018

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