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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Lieux infinis – Construire des bâtiments ou des lieux ? » (Collectif)

Dix friches et ex-friches analysées brillamment en symboles d’espaces transformables et transformants du lien social concret.

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Lieux infinis

Les pavillons de la Biennale d’architecture de Venise semblent depuis toujours condamnés à être inégaux dans la durée, que ce soit vis-à-vis d’un public de profanes curieuses ou curieux, ou d’un public de spécialistes. La voie n’est pas toujours aisée à trouver (au-delà du thème proposé, chaque fois différent, par les organisateurs de la Biennale) entre une démonstration trop purement conceptuelle, lorgnant du côté de l’art contemporain mais s’y perdant souvent, et un contenu trop micro-technique, hésitant entre le fastidieux, le répétitif et l’incompréhensible au public en général. Sous la houlette du collectif d’architectes Encore Heureux, le pavillon français de cette édition 2018 (dont l’ouvrage « Lieux infinis : construire des bâtiments ou des lieux », publié en juin dernier dans une somptueuse édition bilingue français-anglais aux éditions B42, constitue le reflet et l’accompagnement) échappe brillamment à cette double contrainte, et nous offre sans doute l’une des plus stimulantes interventions de ces dernières années.

Les lieux infinis sont peut-être des endroits auxquels ont été ajoutées suffisamment de qualités pour que la vie, comme dans un relais, aime à s’y développer encore et encore. Mais il faudrait résister à la tentation de définir les lieux infinis. Il s’agirait plutôt de les indéfinir, d’en dresser simplement l’inventaire en regroupant ceux qui partagent cette caractéristique principale : l’ouverture sur l’imprévu pour construire sans fin le possible à venir. (Encore Heureux)

Après les quatre brèves préfaces des partenaires institutionnels de l’exercice en question, c’est sous le titre « L’urgence d’espérer » (qui semble davantage ici qu’un simple clin d’œil au « Principe Espérance » de l’utopie opérationnelle d’Ernst Bloch) que Nicola Delon, Julien Choppin et Sébastien Eymard, du collectif Encore Heureux, exposent le principe même du regroupement des dix lieux emblématiques qu’ils ont choisi, pour en susciter la mise en perspective historique, sociale et – mais oui – politique, les heurs et malheurs du développement, les fils conducteurs et les sérendipités, en associant à ce récit analytique un maximum des acteurs effectifs de leur réalisation. En parcourant les couloirs, les salles et les cieux ouverts de l’Hôtel Pasteur à Rennes, du Cent Quatre et des Grands Voisins à Paris, du Tri Postal à Avignon, du 6B à Saint-Denis, de la Convention à Auch, de la friche La Belle de Mai à Marseille, des Ateliers Médicis à Clichy-sous-Bois, de la Ferme du Bonheur à Nanterre et de la Grande Halle à Colombelles, c’est à un singulier et passionnant voyage parmi les utopies concrètes, modestes, ouvertes, intelligentes et honnêtement expérimentales que nous sommes conviées et conviés.

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L’étalement et l’éclatement des espaces, des temps sociaux et des mobilités, alliés à l’accélération, posent la question du « vivre-ensemble ». Où, quand et comment faire famille, organisation, ville ou société ? Les événements qui se déploient partout et à toutes les échelles – des Nuits blanches aux vide-greniers – ne semblent pas suffisants pour faire vivre ensemble les habitants d’un archipel métropolitain qui a du mal à socialiser. Malgré les discours, il n’y a plus guère de place pour le rêve, l’imagination, l’improvisation, le hasard et la créativité dans ces univers saturés. Pour le commun des mortels, le métropolitain qui s’ignore, le non-spécialiste, les marges de manœuvre semblent infimes. Les possibles leviers paraissent lointains et inaccessibles. Tout semble imposé d’en haut dans les boîtes noires de la fabrique urbaine, entre grands élus, ingénieurs et « starchitectes ». Si, dans l’Antiquité, l’on reconnaissait le citoyen « à ce qu’il avait part au culte de la cité », combien sont-ils aujourd’hui dans nos métropoles sans lieux ni bornes ? De quelles marges de manœuvre, de quels terrains de jeu et d’aventure disposent-ils pour participer, prendre part à la fabrique de la ville, améliorer leur quotidien et celui de leurs enfants ? Coincés entre la lourdeur de l’exigence mémorielle, la fin des grands récits et la peur des futurs apocalyptiques, bloqués dans un présent métropolitain hurlant, nous serions réduits à survivre entre urgence et proximité, obligés d’accepter cette forme d’enfermement et de « servitude volontaire », de renoncer à « habiter », au sens d’un « mode de connaissance du monde », ce « type de relations affectives loin d’une approche abstraite ou technocratique de l’espace ». (Luc Gwiazdzinski)

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Gilles Barbier à la Belle de Mai

Précédant les présentations graphiques, techniques, photographiques de chacun des lieux, commentés par leurs actrices ou acteurs même (par plusieurs d’entre eux lorsque nécessaire ou approprié), pas uniquement par les architectes, mais aussi par les porteurs de projet, les associatifs ou les autres parties prenantes (« Faire »), l’ouvrage propose neuf articles englobants et particulièrement précieux pour la compréhension de cet ensemble mouvant et inventif : « Localiser les in-finis » par le géographe Luc Gwiazdzinski, « Des lieux en recherche » par le sociologue Pascal Nicolas-Le Strat, « Pour des espaces transitionnels » par l’économiste et urbaniste Raphaël Besson, « Un service public du sensible » par la créatrice de lieux Fazette Bordage, « De l’usage des lieux » par l’enseignante-chercheuse en philosophie Joëlle Zask, « Le désir et le déjà-là » par l’architecte et anthropologue Patrick Perez, « Deviens le territoire que tu défends » par la journaliste Jade Lindgaard, « L’humanité : un infini à explorer ? » par le philosophe Patrick Viveret, « L’inconnu à venir » par le jardinier et écrivain Gilles Clément (« Dire »), complétés par une perspective globale des dix projets sous la forme d’un entretien avec le maître d’œuvre et scénographe Patrick Bouchain, « Au risque de l’expérimentation ».

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Fazette Bordage : Le Confort Moderne, Poitiers

Là peut s’introduire une digression sur le patrimoine industriel, une question qui a porté nombre de nos réflexions parce que, d’emblée, nos lieux se sont inscrits dans une relation avec la mémoire collective. En 1983, dire que l’on avait investi des lieux du « patrimoine industriel, portuaire ou marchand » faisait rire tout le monde dans les collectivités territoriales et les ministères. Des bâtiments techniques utilitaires, sans architecte renommé, ne pouvaient appartenir au « patrimoine ». La notion de « patrimoine industriel » a grandi avec nous. Mais, en la faisant revivre par nos propres moyens, en emmenant plus loin un passé qui a déjà eu lieu, en passant le relais d’une histoire humaine à une autre à l’intérieur de l’édifice, nous avons fait évoluer la conception même de patrimoine. Il est ce que l’on pourrait appeler un « matrimoine », dans le sens où la friche industrielle devient une matrice accueillante. Ainsi, sa valeur se reconstruit sur l’immatériel de sa mémoire et de son hospitalité créative à l’art et à la vie.
En cette fin de XXe siècle, ces bâtiments dévalués, ces matériaux dépréciés, ces œuvres d’art qui sont des expériences in situ non marchandables décuplent leur valeur à l’infini en ne se valorisant que d’une seule qualité : donner envie de vivre. (Fazette Bordage)

Un travail à facettes, d’une rare richesse théorique et concrète, imaginative et pragmatique, autour de l’art politique toujours et plus que jamais à remettre sur l’ouvrage que constitue le vivre (et non seulement le survivre) ensemble.

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Encore Heureux

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