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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « La vérité sur l’affaire Savolta » (Eduardo Mendoza)

Arrivistes, anarchistes et profiteurs dans la poudrière barcelonaise de 1919-1920.

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J.D. – Avez-vous facilement localisé Pajarito de Soto ?
M. – Je le localisai, mais ce ne fut pas facile.
J.D. – Racontez-moi comment vous avez fait.

À quoi bon ? Ce furent de longues journées de marche fatigante, de conversations réticentes, de pots-de-vin infructueux, de planques épuisantes, de filatures sans but et stériles, jusqu’au moment où je trouvai enfin la bonne piste. Je voulais réussir à tout prix, non pas tant pour me faire bien voir de Cortabanyes que pour satisfaire Lepprince, dont l’intérêt pour moi m’ouvrait les portes sur des expectatives imprévues, sur des espérances insensées. Je voyais en lui une possible issue au marasme qu’était le cabinet de Cortabanyes, à ces longs après-midi monotones et improductifs et à cet avenir médiocre et incertain. Serramadriles était ma conscience, mon signal d’alarme lorsque mon courage tombait ou que je me laissais dominer par l’aboulie ou l’abattement. Il disait que Lepprince était « notre loterie », le client qu’il fallait choyer et satisfaire, avec lequel il fallait être empressé et utile jusqu’à l’obséquiosité, efficace en apparence et loyal par intérêt, quoi qu’il en coûtât. Il me brossait un avenir sordide et haïssable aux ordres d’un Cortabanyes de plus en plus vieux, de plus en plus irritable et de plus en plus abandonné par la fortune. Il me peignait au contraire un splendide panorama du côté de Lepprince, dans les hautes sphères de la finance et du commerce barcelonais, dans le grand monde, avec ses automobiles, ses fêtes, ses voyages, son vestiaire et ses femmes, de vraies fées, et un trésor en bon argent brillant, sonnant, de cet argent qui sortait des pores de cette bête rampante qu’était l’oligarchie catalane.

Barcelone, 1919. Surchauffée par les énormes profits industriels et financiers issus de la neutralité de l’Espagne pendant la première guerre mondiale, la capitale catalane est en ébullition, entre mouvements ouvriers socialistes et anarchistes fermement décidés à obtenir leur part du gâteau, maniant la grève ou l’attentat « terroriste », patrons locaux au moins autant décidés à ne rien lâcher à ces « partageux » criminels, pègre tissant ses manigances aux frontières des différents réseaux, et simples passants attirés de toute l’Espagne par le rêve généralement vite détrompé de s’arracher ici à la misère. C’est ainsi que le jeune Javier Miranda, venu sans le sou de sa lointaine Valladolid natale, modeste employé ici d’un avocat de deuxième zone, croit tenir sa chance lorsqu’il est contacté par Paul-André Lepprince, aventurier français des premières heures du conflit mondial précédent, désormais quasiment à la tête de l’entreprise Savolta, prospère fabricant d’armes, pour lui servir d’intermédiaire dans une chasse dissuasive aux leaders ouvriers qui menacent de grève sa principale usine et dans le retournement potentiel d’un journaliste par trop favorable aux thèses socialisantes.

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– Cortabanyes est un grand homme, dit un jour Lepprince, mais il a un grave défaut : il éprouve de la tendresse pour lui-même et cette tendresse engendre une pudeur héroïque qui le fait se moquer de tout, à commencer par lui-même. Sons sens de l’humour est trop sec : il repousse au lieu d’attirer. Il n’inspirera jamais confiance, et rarement de l’affection. On peut être tout ce qu’on veut dans la vie, sauf un pleurnichard.
– Comment se fait-il que vous le connaissiez si bien ? lui demandai-je.
– Ce n’est pas lui que je connais, c’est son masque. La nature crée des types humains infinis, mais l’homme, depuis ses origines, n’a inventé qu’une demi-douzaine de masques.

C’est en 1975 qu’Eduardo Mendoza publie ce premier roman, véritable roman noir qui entremêle avec brio les sommets de la Barcelone des riches et les bas-fonds du rêve, où grouillent les pauvres, mais aussi authentique tour de force littéraire, par une construction narrative qui provoquera l’admiration des lectrices et des lecteurs de l’époque, et qui nous réjouit toujours autant plus de quarante ans après parution. Traduit en français en 1986 chez Flammarion par Jean-Marie Saint-Lu, « La vérité sur l’affaire Savolta » compte parmi ces textes légèrement miraculeux dans lesquels un jeu parfaitement abouti avec les points de vue et les angles morts crée l’émotion et la surprise de l’intelligence, jusqu’au bout de ses presque 400 pages.

Y aura-t-il quelqu’un pour ‘écouter avec des oreilles qui ne soient pas celles de la froide raison ? Je sais, je sais. Par dignité, j’aurais dû mépriser les flatteries de ceux qui avaient provoqué, directement ou indirectement, la mort de Pajarito de Soto. Mais je ne pouvais pas payer le prix de la dignité. Quand on vit dans une ville démesurée et hostile ; quand on n’a pas d’amis, ni les moyens de s’en faire ; quand est pauvre et qu’on vit dans la crainte et l’insécurité, qu’on est fatigué de parler avec son ombre ; quand on déjeune et dîne en cinq minutes et en silence, en faisant des boulettes avec la mie de pain, et qu’on quitte le restaurant la dernière bouchée à peine avalée ; quand on souhaite que le dimanche s’achève une bonne fois pour que reviennent les jours de travail et les têtes connues ; quand on sourit aux receveurs en les entretenant durant quelques secondes d’un commentaire improvisé, plat et futile, alors on se vend pour un plat de lentilles accommodé d’une demi-heure de conversation. Les Catalans ont l’esprit de clan, Barcelone est une communauté fermée, Lepprince et moi étions des étrangers, à un degré plus ou moins grand, et nous étions tous les deux jeunes.

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C’est en effet depuis les bancs d’un procès américain, prenant place beaucoup plus tard (et pour des raisons qui nous seront expliquées en temps et en heure), que les événements de 1919 nous sont racontés : par l’échange de questions et de réponses entre Javier Miranda et le juge new-yorkais, par les récits directs de l’Espagnol sur invitation du magistrat, et par les monologues intérieurs de ce témoin qui choisit fréquemment de ne pas dire exactement toute la vérité, rien que la vérité – sans compter de ce qu’il ignore à un moment donné, et dont ses pensées intimes ne nous feront part que plus tard. Le procédé peut initialement dérouter la lectrice ou le lecteur, car la chronologie du récit est ainsi soigneusement malmenée, jouant d’une partition de flashbacks qui ménagera son lot de coups de théâtre tout au long du roman, avec une redoutable logique. C’est par la voix et le regard distants, à géométrie et implication variables, de Javier Miranda que nous apprendrons peu à peu à connaître le rôle exact, dans cette aventure en toile  gluante d’araignée implacable, de l’aventurier Lepprince, de l’industriel Savolta, du chef du personnel Claudedeu, de l’homme de confiance Parells, de l’héritière María Rosa, du garde du corps Max, de l’avocat Cortabanyes, du journaliste Pajarito de Soto, de sa femme Teresa, du commissaire Vázquez Rios, de l’acrobate gitane María Coral, de l’indic Nemesio, de l’ami Serramadriles, de l’anarchiste Julián, ou encore du mestre Roca, tous actrices ou acteurs, à divers titres, d’une incroyable machination à tiroirs, tissée de roman-feuilleton reconstruit en tout autre chose.

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Cela n’intéressait pas le commissaire de savoir qui avait tué Pajarito de Soto. L’attentat mortel perpétré contre Savolta accaparait toute son attention et presque toute son énergie. Ce n’était pas d’un simple assassinat qu’il avait à s’occuper, mais de l’ordre social, de la sécurité du pays. Vázquez était un policier méthodique, tenace et peu enclin aux examens fantaisistes. Si quelqu’un avait classé l’affaire Pajarito de Soto, c’était qu’elle devait être classée. Pour le moment, ses préoccupations étaient tout autres. D’autre part, Nemesio Cabra Gómez n’avait pas l’air d’un individu digne de confiance. Il se contenta de lui accorder une certaine considération et de faire la sourde oreille à toutes les sottises que voulut proférer l’importun.

Nous décrivant ainsi avec force une Barcelone lointaine ancêtre de celle, post-franquiste, de son « Sans nouvelles de Gurb » (1991), Eduardo Mendoza nous invite dans les sombres coulisses d’une prospérité, dans les recoins malodorants d’une bourgeoisie et d’un arrivisme qui haïssent les revendications sociales, et pour qui la pauvreté n’est qu’un moyen de pression pour trouver à bon compte les hommes de main nécessaires à leurs triomphes économiques et politiques, en toute démocratie le cas échéant. En épousant littérairement le registre langagier des dominants et leur cynisme intempérant, l’auteur réussit aussi une prouesse technique, à laquelle se laisse largement prendre par exemple le préfacier Gérard de Cortanze, qui se fend d’une dénonciation pêle-mêle, à peine voilée, des anarchistes et des communistes, ce qui n’est bien évidemment pas le propos ici d’Eduardo Mendoza, qui laisse lectrice ou lecteur apprécier, en connaisseurs potentiels, le terreau déjà là d’où jaillira, une grosse dizaine d’années plus tard, la terrible guerre civile espagnole.

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