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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « La mélancolie des Carpathes » (Laurent Maindon)

Pas seulement une mélancolie, mais un esprit du lieu saisi en poèmes acérés.

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Dramaturge, directeur du Théâtre du Rictus, Laurent Maindon, dont le journal de voyage et d’écriture, « Voïvodina Tour », m’avait déjà beaucoup captivé, publiait la même année, en 2015, ce recueil de poèmes aux éditions du Zaporogue, sous le titre « La mélancolie des Carpathes ».

Rappel d’une présence humaine
Au coin d’une rue sans cesse rebaptisée
une silhouette vagabonde
sans visage semble-t-il
sarcasme d’outre-tombe
méprise d’un passé trouble
À mes côtés tes yeux sibyllins égarent nos frontières

Appel aux paysages, appel aux personnages, appel aux mythes discrets ou écrasants, ce recueil est celui, humble, d’un vrai maître des carrefours, et de cette zone de confluences frontalières, tout particulièrement, entre Hongrie, Voïvodine serbe et Roumanie, peut-être plus encore qu’aux confins ukrainiens, polonais ou slovaques des montagnes est-européennes. Jouant habilement d’une narration globale qui passe par les titres inscrits en lettres capitales en haut de chaque page, qui tissent une histoire spécifique, un instant magique, que confirment, ignorent ou démentent tour à tour les poèmes individuels qui prétendraient à la résonance directe, Laurent Maindon dévoile ici des secrets séculaires et pourtant terriblement contemporains, secrets assassins, secrets policiers, secrets guerriers, mais aussi secrets amoureux, tous enrôlés dans une gigue qui mobilise en effet toute une nostalgie historique et personnelle. Lorsque les suppliques à l’aimée se teintent de remords, lorsque la balade si musicale résonne tout à coup du bruit des chenilles blindées, lorsque les ruelles murmurent leurs délations, lorsque des monstres réputés uniquement légendaires, dans leur soif perpétuelle de sang, pointent la dent au détour d’un muret, la mythologie s’embrase, l’histoire se déverse, la poésie englobe et panique.

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Il se frottait les mains à intervalles réguliers,
Le fleuve
encore lui toujours lui
Trait d’union entre soi et au-delà
Boussole des leurres et piège des songes
J’écoute sans fin toutes les langues charriées dans le tumulte
Comme autant d’alluvions secrètes aux clapotis murmurés

À l’affût
Persuadé de dîner en ta présence
Je dialogue à deux voix
Heureux de recueillir tes caresses
Je sens à peine le couteau me déchirer le doigt

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Frozen Danube River

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Il faut assurément un œil toujours en alerte pour inscrire ainsi dans un bosquet, dans un versant de colline, dans un défilé montagneux, mais aussi dans un boulevard, une rue ou une place, une telle connivence avec ce que, faute de mieux, on appellerait une âme (ou un  genius loci, peut-être ?), esprit pourtant insaisissable fabriqué de charnières, de passages et de télescopages tout au long de longs siècles et d’années encore si récentes. C’est qu’au milieu, aussi, coule un certain fleuve, celui dont Claudio Magris sut faire si brillamment le symbole de la Mitteleuropa dans son ensemble, celui qui hante aussi à sa manière le « Notre Est lointain » de Sébastien Ménard, celui qui n’est jamais bien loin lorsque les auteurs du cru, serbes, hongrois ou roumains, se manifestent.

En alerte assurément
Les chars réveillèrent un matin les rages enfouies
Je me souviens d’une statue équestre d’un héros jadis vainqueur
dans les décombres d’un supermarché en démolition
il me semblait entendre la voix du père fantôme
exhortant tous les Hamlet de fortune à la vengeance

Entre les branches en lambeaux plaintifs.
Cimetière des statues noires
L’élan prolétarien rouillé jusqu’en dedans
Quand je tends l’oreille
J’entends le bruit des chars
Me revient pourtant le souvenir d’une fraternité éthylique
Confuse et chaleureuse
Pourquoi est-il donc si difficile de vouloir vivre ensemble ?

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Unknown

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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