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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Les carnets de Gherla / Fumer provoque » (Lionel Osztean)

Une belle envolée de mythes poétiques hors du village transylvanien natal.

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Poème sac-à-malices

J’ai dans ma besace des tas de volapüks
Raides arc-boutés tendus vers l’infini
Qui fouille ma poche trouvera un capucin
Singe moqueur qui danse le rigodon
Au son de la cloche ils paieront l’addition
Un crêpe sombre sur tes paupières
On donne à l’aveugle, braves gens

Gherla est une petite ville de Transylvanie roumaine, à quelques dizaines de kilomètres de Cluj-Napoca. Elle pourrait certainement entrer en résonance historique et métaphorique avec « La vallée de la Sinistra » d’Ádám Bodor – du moins l’imagine-t-on volontiers -, mais ce n’est pas ainsi que Lionel Osztean entend s’en servir comme matériau poétique.

Si dans ses « Notes brouillées » précédentes vibraient les accents ou les silhouettes de François Villon, d’Alfred Jarry, de Francis Carco, de Paul Verlaine ou de Guillaume Apollinaire, ces « Carnets de Gherla », publiés au Zaporogue en 2008, par distillation de singes savants et amuseurs (toujours plus tragiques que leur simple apparence) notamment, trafiquent en beauté un décor nourri d’imaginaire voyageur voué à la route, aux fantômes d’Hector Malot mâtinés de ceux de Blaise Cendrars, à une marge cheminante, projetée sans façons de l’Est vers l’Ouest, tissé de figures potentiellement mythiques habilement détournées (les travaux d’Elli Kronauer ne sont peut-être pas si loin). En tissant d’allègres ou sombres allers-retours entre des déferlements barbares passés, des hordes d’or s’échouant à demi-mot aux berges pannoniques, des cosaques esquissés, d’une part, et de cahotantes roulottes voyantes, saltimbanques, ostracisables et pélerines, Lionel Osztean, en transfigurant si joliment et si profondément ce qu’il confiait ailleurs compter parmi ses racines personnelles, psychologiques et mythiques, nous offre une bien belle ouverture par les mots vers des formes habitant notre inconscient collectif – et c’est bien de cela qu’il est question, dans toute une partie de la poésie que l’on aime ici.

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La cathédrale arménienne de Gherla

Corps exténués

L’œil est douloureux
Le voile se déchire
Les gestes sont vains
C’est encore trop tôt
C’est toujours trop tard
Avant l’éclipse il n’y avait rien

Je nage dans les torrents de la superstition
Avec énergie, je reste à la surface
Dessus visible pour ne pas couler
Sur la ligne de flottaison
Au-dessus des langueurs
De la fatigue qui aspire décompose
Le voile se déchire
Un geste trop pressé
Stimulation mécanique ou faute de goût ?
L’œil s’anémie
Et la vitre sans tain

En complément subtilement logique de cette composition symétrique et rusée du « Notre Est lointain » de Sébastien Ménard, Lionel Osztean nous offre un deuxième recueil, « Fumer provoque », au titre délicieusement échappé de la surface des paquets modernes de cigarettes, comme en écho, déjà, au célèbre fumeur de havanes (ou plutôt de leurs équivalents dominicains et haïtiens) qu’est, non pas Dieu (n’en déplaise à Serge Gainsbourg) mais certain loa gibsonien (dans plusieurs représentations populaires en tout cas), qui introduit bien, avec force, le vaudou dans ce rituel initiatique du départ que constitue ce recueil-ci. Et c’est bien ainsi aussi que la poésie tisse pour nous, lectrices et lecteurs, des toiles insoupçonnées et néanmoins nécessaires.

À se procurer sur lulu.com, ici (c’est gratuit, comme toute la production électronique du Zaporogue).

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Gherla

Fumer provoque

La cigarette sacrificielle
Brûle d’un feu empyreumatique
Baron Samedi vient te botter le derrière

Space in a Nutshell

Il s’extirpe du taxi pour nulle part
Brise la coquille
Il s’expatrie d’intention
Le voilà qui se déchausse
Se dépiaute
Se dilue chimiquement
Il ne laisse que l’écaillure
Il s’ébaudit du départ
Il a fait son deuil
Et réglé ses arriérés
Il peut foutre son camp

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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