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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Du polar » (François Guérif & Philippe Blanchet)

Joie passionnante d’un parcours dans le polar en compagnie d’un grand lecteur et éditeur.

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RELECTURE

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Ce livre passionnant, publié en 2013 chez Rivages, représente le montage, quasiment au sens cinématographique du terme, des dizaines d’heures d’entretiens conduites tout au long de l’année 2012 par Philippe Blanchet auprès de François Guérif, mêlant considérations autobiographiques, réflexions, références externes, autour du polar au sens large, roman noir, roman policier, ou même, en partie, roman d’espionnage ou roman d’aventures. Exploration de souvenirs éditoriaux (et ce bien avant la grande aventure de Rivages Noir) ou de mémoires de libraire (que fut longtemps François Guérif), l’ouvrage se lit sans doute avant tout comme une formidable somme critique et exploratoire, tant au plan théorique qu’au plan technique, riche en comparaisons et en anecdotes significatives, à bâtons rompus mais néanmoins très orchestrée, sur le mauvais genre le plus connu aujourd’hui.

Quelle était l’image du polar, dans les années soixante ?
Le polar était à la fois assez méprisé, standardisé, mais en même temps les lecteurs étaient nombreux, et une espèce d’élite littéraire le défendait beaucoup. Des gens comme Giono, ou Cocteau s’étaient fait les avocats du roman policier. André Gide écrivait dans son journal que les jeunes auteurs français feraient bien de s’inspirer de Dashiell Hammett pour écrire leurs dialogues. Au début des années soixante, la production éditoriale était importante. La Série Noire publiait huit romans par mois. La collection Un Mystère, aux Presses de la Cité, sortait également plusieurs romans par mois. Il y avait aussi la collection de Pierre Nord qui publiait des auteurs très bien, ainsi que Le Masque, où il y avait quelques signatures intéressantes. Bref, j’essayais de rassembler les titres des auteurs que j’avais envie de suivre. Chandler, la plupart étaient en Série Noire, mais il y en avait quatre aux Presses de la Cité. Goodis, il y en avait un au Masque, va savoir pourquoi… La seule chose que je ne pouvais pas savoir à l’époque, c’est que ces collections étaient un peu des pièges, dans le sens où les versions qu’elles proposaient étaient souvent édulcorées et tronquées.

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Lacassin

Comme à la lecture du « Journal » ou des « Chroniques » de Jean-Patrick Manchette (dont il est beaucoup question, fort logiquement, tant sa place historique et critique dans le polar contemporain demeure essentielle, tout au long de l’ouvrage), on est frappé par l’étendue et la variété de la culture de l’éditeur, bien au-delà du livre, et bien au-delà du genre « noir » lui-même, toujours aussi contrairement à ce préjugé tenace voyant dans les amatrices et amateurs de mauvais genres littéraires (le préjugé vaut largement autant pour la science-fiction, encore aujourd’hui) des personnes dotées d’œillères et de limitations non négligeables.

On trouvera ici, au fil des pages, de nombreuses considérations historico-littéraires relativement générales quand au genre « polar » lui-même, qui éclairent ou complètent fort utilement, par exemple, le travail ancien de Siegfried Kracauer, de Francis Lacassin, ou de Jean-Patrick Manchette lui-même, rejoignant ce dernier par leur fraîcheur, leur relatif anti-académisme, et leur approche volontiers iconoclaste, pas toujours aux endroits les plus attendus.

Il y avait donc une grosse demande de romans policiers.
Oui, mais la demande n’avait rien à voir avec la personnalité de tel ou tel auteur. Elle avait à voir avec le polar considéré comme roman de gare. Et à ce niveau-là, je trouve que les choses se sont franchement arrangées. Je me souviens que, quand j’ai ouvert ma librairie, des collègues me disaient que les représentants du Fleuve Noir débarquaient, jetaient un oeil aux deux mètres de Spécial Police, prenaient sur l’étagère les cinquante centimètres qui n’avaient pas été vendus, et remettaient les deux mètres de rayon quels que soient les auteurs. Et le problème des gens comme André Héléna, c’est qu’ils avaient l’impression de se noyer perpétuellement dans une espèce d’anonymat, de faire partie d’une machine où plus personne ne faisait la différence entre un bon roman et un torchon.

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Jean-Patrick Manchette

Les interactions de François Guérif avec les auteurs (ceux qu’il a édités, bien sûr, mais d’autres également) sont passionnantes. Racontées avec une simplicité désarmante et une familiarité qui n’exclut évidemment pas le respect – sans complaisance ou presque -, les rencontres avec James Lee Burke, avec Robin Cook (celui, britannique, de « J’étais Dora Suarez », bien entendu, pas l’auteur américain de thrillers médicaux répétitifs), avec Edward Bunker, avec James Ellroy, évidemment et au premier chef, mais aussi avec Jean-Patrick Manchette, avec Tony Hillerman, avec Donald Westlake, avec Emily St. John Mandel, avec Cesare Battisti, avec David Peace, avec Paco Ignacio Taibo II, et avec bien d’autres : dans la relation établie, profonde ou fugace, un mélange décisif de confiance, d’engagement, d’honnêteté critique, de sensibilité et d’amour de la vie et de ses moments semble toujours à l’œuvre, surtout pour établir un contact entre un auteur et un public rêvé ou deviné.

À quelle époque as-tu fait la connaissance de Manchette ?
Je l’ai rencontré à l’époque de la librairie. Puis on s’est revu au moment de faire un numéro de Polar qui lui était consacré. Pour moi Manchette, plus que d’avoir renforcé brutalement l’arrière-plan social dans le roman noir français, est le premier auteur qui, tout en publiant dans une collection de romans policiers populaires, affirme depuis le début l’importance absolue de l’écriture. Alors qu’ils semblaient être aux antipodes l’un de l’autre, je savais que Léo Malet, d’une certaine façon, admirait Manchette, parce que Manchette écrivait bien. Alors que Léo trouvait que la plupart des jeunes auteurs écrivaient comme des pieds. En plus, Manchette analysait constamment le roman policier, son importance historique, etc. Il se posait des tas de questions.

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James Ellroy

Comme beaucoup d’ouvrages qui jouent de facto le rôle de guide de lecture – quand bien même ce ne serait pas leur vocation première -, lorsqu’ils sont réussis – ce qui est manifestement le cas ici -, « Du polar » fournit à la lectrice ou au lecteur quantité d’éclairages particulièrement précieux sur des titres déjà connus, et donne envie d’en lire des dizaines d’autres. C’est aussi ce qui fait la richesse d’un texte à géométrie variable, enquête discrète sur les ressorts intimes d’un grand éditeur, réflexion sur une conception d’un métier et d’un monde, filtre permettant de séparer – avec des critères le plus souvent remarquablement explicites – certains bons grains de certaines ivraies. En bonus, en fin d’ouvrage, une liste « officielle » des 100 titres de polar (au sens large) que l’auteur juge les plus importants pour lui fournit une ultime piste d’envol vers d’autres horizons. Et l’on ne peut donc que remercier à nouveau François Guérif (qui poursuit désormais ses aventures chez Gallmeister) de s’être prêté à ce dévoilement, et Thierry Corvoisier et Sébastien Wespiser, libraires d’un soir chez Charybde en juin 2018, de nous avoir opportunément rappelé la roborative puissance de ce texte.

Au-delà de tout cela, tous ces polars constituent le meilleur reflet de la société, dans toute sa complexité. Je pense que si aujourd’hui on veut parler du monde, il faut entrer dans le monde du polar. Au moment où on a l’impression que le monde déraille complètement, le roman noir s’attache à décrire cet instant. Les adversaires du roman noir vont dire que ce succès tient au fait que c’est facile à lire – ce qui n’est bien sûr pas toujours le cas. En fait, ce qui fait la richesse inépuisable du roman policier, c’est qu’il s’est adapté à toutes les époques sans jamais faiblir. Corneau, dans la préface qu’il m’avait écrite pour un bouquin sur le film noir américain, disait : « Peu importe la sauce à laquelle on veut me le fourguer, SF, fantastique, épouvante, drame psychologique, au goût du jour, je ne dis jamais non. Le polar est un virus qui s’infiltre partout, même dans les citadelles apparemment les mieux protégées. » Je partage cette idée. En fin de compte, j’aurais tendance à faire la même remarque que Robin Cook : je me rends compte que, personnellement, 80 % de ce qui m’intéresse dans mes lectures, c’est du roman noir. Voilà…

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PHIL4

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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