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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Groenland » (Bernard Besson)

Un thriller plutôt médiocrement écrit, sur un contexte géopolitique potentiellement passionnant, celui de l’Arctique contemporain.

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Devenu dans les années 1990, la cinquantaine passée, l’un des premiers experts français en intelligence économique, tant au ministère de l’Intérieur qu’à travers ses divers postes d’enseignant, Bernard Besson est aussi auteur de nombreux romans, généralement présentés comme des « thrillers sur les risques et les enjeux géopolitiques ». Publié en 2011, le neuvième d’entre eux, « Groenland », propose le scénario général d’un réchauffement climatique accéléré, provoquant un début de fonte relativement brutale de l’inlandsis groenlandais, prétexte utilisé par l’auteur pour évoluer, sous couvert de fiction, dans un océan Arctique dont les enjeux géopolitiques se trouvent ainsi en remaniement soudain, entre États (autour du Groenland nouvellement indépendant, on retrouvera ainsi le Canada, l’Islande, la Norvège, la Russie, l’ancienne puissance coloniale danoise, mais aussi, presque logiquement, les États-Unis et la France) et multinationales, alors que les perspectives économiques du secteur changent radicalement, attisant convoitises et nationalismes (l’aspect catastrophe écologique du phénomène ne semble pas en soi passionner l’auteur, ou en tout cas n’est pas central dans le roman).

Lars Jensen sentit le sol trembler sous la neige et abandonna sa position avant de se redresser, pétrifié par ce qu’il voyait à l’ouest, en direction du Canada. La dernière phase du réchauffement climatique commença juste après le passage du gros hélicoptère rouge en provenance de l’est. Sans doute un appareil de Terre Noire, le parapétrolier franco-danois de prospection géologique.
Depuis les pentes rocailleuses de l’Affner Bjerg, les événements prenaient un tour inimaginable et dantesque. Dans un craquement de fin de monde, la région du Lauge Koch Kyst quittait le Groenland pour rejoindre la baie de Baffin. Une monstrueuse crevasse, profonde de deux kilomètres, s’élargissait au milieu de l’île-continent. La tranchée courait sur des dizaines de kilomètres. Une hache invisible venait de séparer la calotte glaciaire en deux morceaux.
Terrifié, Lars recula, oubliant ce qu’il était venu faire sur le toit du monde. Il avait bien deviné que sa présence sur les pentes de l’Affner Bjerg était lié à la mort de l’Arctique. La somme qu’on venait de lui verser à titre d’avance sur un compte anonyme à Jersey était aussi incroyable que le cataclysme en cours.

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Jona Astrid Lambastein

Ces premières phrases in medias res, réminiscence difficile à masquer des premières images du film « The Day After Tomorrow » (2004) de Roland Emmerich, donnent une idée assez juste de la manière de procéder de Bernard Besson dans sa composition de thrillers : hélas, il y a parfois une distance infranchissable entre l’écriture d’essais, de notes de synthèse ou de cours et celle de romans un tant soit peu littéraires, et ce « Groenland » offre de facto une sévère illustration de ce grand écart potentiel. Plutôt que de s’infliger ces clichés à répétition et ces péripéties romanesques dignes des romans d’espionnage populaires des années 1950 (et plutôt pas des meilleurs d’entre eux), on préfèrera donc à bon droit plonger dans les excellents « Journal intime d’une prédatrice » (2010) de Philippe Vasset  et « Rivières de la nuit » (2014) de Xavier Boissel, deux romans mettant remarquablement en scène diverses géopolitiques arctiques alternatives liées au réchauffement climatique, d’une manière nettement plus pernicieuse et plus imaginative que celle retenue par Bernard Besson. Pour une compréhension plus intime et là aussi moins caricaturale des finesses politiques, économiques et historiques du Groenland, le si bizarrement poétique (dans sa pourtant réelle violence) « Smilla et l’amour de la neige » (1992) de Peter Høeg offre à mon avis une bien plus pénétrante porte d’entrée.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Groenland » (Bernard Besson)

  1. Dimitri Nasrallah à lire pour comprendre les émigrés

    Je vais commencer par « Niko », le second livre de Dimitri Nasrallah, auteur libanais, maintenant installé à Toronto. Il a tout d’abord quitté le Liban à 5 ans pour la Grèce en 1982, avant d’aller à Montréal et se stabiliser enfin en 1990 à Toronto. « J’y ai vécu 10 ans avant de revenir m’installer ici tout seul, comme un grand ».
    « Niko » donc, traduit par Daniel Grenier (2016, La Peuplade, Chicoutimi, 408 p.), on l’a compris, va raconter l’histoire d’un petit garçon libanais de six ans, Nakhle, dit Niko, qui ne quitte pas son balcon de l’appartement de ses parents à Beyrouth, d’où il voit le monde extérieur s’écrouler. Un attentat à la voiture piégée va tout changer, au sein de sa famille. Son père, Antoine Karam prend la décision de l’envoyer au Canada chez sa tante. Long trajet entre Chypre et la Grèce, qui finalement le conduira à Montréal. Là, chez Sami et Yvonne, il va petit à petit, retrouver un peu de calme, mais reste avec ses questions sur « Où est mon père ? Est-il encore vivant ?», sur la perte des racines, séparé de son « baba ».
    Il va donc doucement se reconstruire. «Ce travail de trouver une maison, ça prend environ 10 ans», mais cela veut aussi dire oublier tout ce qui précède, même si Niko découvre une nouvelle vie, une modernité qu’il ne connaissait pas. Il lui faut oublier « L’Histoire perd la trace des gens sans arrêt ». La vision du père, Antoine, est similaire. A t-il finalement fait le bon choix en se séparant de son fils ? Le livre devient une « Odyssée » à l’envers. « Pour des gens comme lui, il faut oublier pour pouvoir recommencer. Sinon c’est impossible. Antoine est l’élément mythologique de l’histoire, une référence à l’Odyssée».

    Un roman prenant, sur un thème très actuel, non pas celui des migrants, mais sur la reconstruction qui doit s’effectuer. Découverte d’un pays différent , son père l’en a averti, mais le choc avec la réalité est plus fort. « Là-bas, l’avertit-il, tu vas voir des choses que tu ne vas peut-être pas comprendre, que moi-même je ne suis pas sûr de comprendre. Personne ne sait ce que nous réserve le futur. Le seul choix qu’il nous reste, c’est de vivre, de continuer à vivre, et de découvrir ce qui va arriver ensuite. Tout ce qu’on peut faire, c’est espérer ». Se greffe là-dessus la reprise d’une vie sociale. Quand il arrive enfin à Montréal, cela fait trois ans qu’il n’a pas été à l’école. Découverte aussi de sa nouvelle famille. Elle aussi en capilotade. Sami et Yvonne se sont mariés pour émigrer au Canada. Lui a le double de son âge à elle. Famille qui bringuebale, qui n’a plus non plus de souvenirs. « Ce n’est pas nous qui sommes partis, c’est notre maison qui a disparu. On n’a plus rien vers quoi retourner ». Quant à Antoine, le père, on n’en a plus de nouvelles. Avec un passeport libanais périmé, il traverse l’Atlantique dans un cargo. Qui fait naufrage. Recueilli par des pêcheurs chiliens, il va sombrer dans le coma. Deux ans. Perte de tout, y compris de la mémoire. Et au bout ? « Sa vie et les décisions qu’il a prises n’ont pas toujours été parfaites. Mais parfois, un homme doit s’incliner. Parfois, un homme est incapable de prévoir les répercussions, et certaines décisions se prennent au milieu d’un brouillard spirituel. C’est pour ça que les gens sont faits pour porter leurs propres erreurs, et c’est aussi pour ça que les gens doivent garder une petite pièce au fond de leur âme, une petite pièce pour les choses qu’ils auraient pu faire autrement».
    Pour finir, ce mot de Dimitri Nasrallah, qui résume l’histoire « L’exil, c’est souvent une accumulation de choix faits vite alors que tu n’es pas dans un moment idéal de ta vie, et après tu vis avec les regrets. Pour moi, la stabilité, c’est d’avoir le luxe de réfléchir avant de décider».

    Après cela, j’ai jeté un œil sur son premier livre « Blackbodying » (2005, DC Books, 224 p.) dont le titre fait référence au corps noir, qui absorbe tous les rayonnements. J’ai jeté un œil seulement, car ce que j’en ai lu ne m’a pas très emballé. C’est l’histoire de deux émigrés libanais, en route vers le Canada.
    L’un a été exilé jeune, et a donc assimilé les codes de son pays d’adoption. Pour son ami, l’écriture serait un moyen d’exister, mais cela ne va pas de soi. « Avec une copine, il découvre un cheval en train de mourir, sur des terrains au-delà des lotissements désaffectées. Ils s’agenouillent avec les oreilles contre son cœur qui bat, mais le cheval meurt. C’est un tournant pour eux deux. Elle, est obsédée par le cheval et sa disparition, tandis que l’enfant Libanais s’éloigne d’elle. Plus tard le remord le poursuivra». Il se réfugie alors dans les bras de sa mère, abandonnant son projet d’écriture. Il reprendra son projet plus tard, résultant en un manuscrit court de 80 pages.
    Le second Sameer Gerdak, a plus de difficultés à s’intégrer. En fait le rêve américain, ou canadien, n’est pas pour lui. Il fait le chauffeur de taxi à Toronto, petit métier alimentaire. Et ce après d’autres petits boulots, autant de galères.
    Je l’ai dit, je n’ai pas accroché avec ce livre. Peut-être est-ce après avoir lu « Niko » qui m’a semblé plus structuré, et centré sur un seul personnage, plutôt que ce double aspect des choses qui ni ne s’emboitent, ni ne s’opposent.

    « The Bleeds » (2018, Vehicle Press, 202 p.) est un livre tout différent de « Niko » dont l’auteur précise « Mon intention était d’aller aussi loin de « Niko » que je pouvais, tout en gardant un même registre thématique ». En ce sens c’est ce qui m’a intéressé dans ce livre qui traite des problèmes de pouvoir, mais aussi de filiation familiale après le « Printemps Arabe ». Les Bleeds, représentent une famille qui a tout dirigé avec une poigne de fer. Contrôlant tout, le trafic d’uranium, avec son lot implicite de corruption de personnes plus ou moins louches, d’intermédiaires étrangers. Mustafa Bleed est malheureusement âgé, et essaye de pousser son fils Vadim à sa succession. Mais ce dernier est plus intéressé par la roulette du casino de Monaco que par un rôle de dirigeant.
    Ce petit roman est très fortement structuré autour des deux personnages principaux, Mustafa et Vadim Bleed qui alternent au cours des chapitres. Deux grandes parties pour un livre de quelques 200 pages. « Choix » et « Complications » qui indiquent bien ce qui va arriver. Dans chaque partie, on a donc les alternances de point de vue par le père et son fils héritier. Entre, et pour faire le point de la situation, autant que pour mettre le lecteur en condition, il y a des fac-similés d’articles de journaux. Extraits d’articles de Nada Ferber, tirés de « The Nation » et de Kaarina Faasol, extraits de « Transfusion Blog », dont les auteurs passent progressivement à « International Tribune » ou sont remplacés. « Kaarina Faasol, the brave journalist who published her work here and revealed the Bleed’s atrocities to so many readers beyond our borders, has gone missing ». Une absence qui en dit long sur l’évolution de la situation.
    Donc, tout commence par un référendum au cours duquel le « New Nationalism Party » (NNP) et les opposants Dahony Bolshoi et Fatma Gavras ont, bien entendu, fomenté des troubles, lesquels se soldent par 60 victimes. Il est surprenant de constater que même dans un pays tenu de main de fer, ce sont toujours les opposants qui fomentent les troubles.
    Mustafa Bleed est un homme sage. Il « aime prendre sont petit déjeuner sur la véranda dans l’air humide du matin et de lire « The Nation » ». Cela lui permet ensuite de savoir comment influencer les éditeurs. « Un journal national doit avoir des priorités ». On croirait entendre un marchand d’avions. « En toute honnêteté, je vous le dit, j’ai été confronté à huit élections. Huit. Deux de plus que mon père, Blanco, qui est pratiquement un saint dans ce pays ». Ma foi, si c’est lui qui le dit… Mais ce matin est un matin spécial. Le référendum est étroitement surveillé par des inspecteurs internationaux. Il ne faudrait pas que le fils Vadim perdre trop sèchement ces élections. Les investisseurs étrangers ont mis trop d’argent dans les mines d’uranium.
    Quant au fils, Vadim, il est content. Il a voté pour lui. La suite est une longue descente ou chute (c’est le cas de le dire) de ce qui reste du pouvoir. Vadim n’est visiblement pas intéressé du tout par la présidence. Même si la mort brutale du père le force à intervenir. Grandeur et décadence des oligarchies.

    Publié par jlv.livres | 29 juillet 2018, 18:19

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