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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Planète vide » (Clément Milian)

Comment Paris devient un monde spécial dans les yeux d’un fugueur de onze ans, pour un conte de Noël pas comme les autres.

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Patrice Gbemba, dit Papa, était né sur Terre, mais il s’y sentait étranger. Au ciel bleu pollué de la ville, il préférait les étoiles. Aux voitures, il préférait les fusées. Aux hommes enfin, il préférait les bêtes.
Depuis tout enfant, timide, il avait souffert des groupes. Il en avait tant souffert, même qu’il se sentait maudit.
Papa ne croyait pourtant pas aux malédictions. Il ne croyait pas au destin.
Il ne pouvait se douter qu’un jour prochain, il tuerait.

Petit garçon de presque douze ans que sa mère élève seule, Papa est un rêveur, un enfant qui préfère dessiner des vaisseaux spatiaux que les jeux habituels de la cour du collège. Chahuté et ostracisé ou pire par les caïds locaux, il porte sur le monde un regard particulier, mélange instable de terreur et d’émerveillement. Persuadé d’avoir tué plus ou moins accidentellement l’un de ses principaux tourmenteurs, au moment où il prétendait le frapper plus salement qu’à l’accoutumée, le voici qui fuit à perdre haleine, quasiment au hasard, pour échapper à la vengeance qu’il devine obligatoire.

Papa avait fermé les yeux et attendu la violence.
Une seconde avait passé. Réalisant qu’il n’était pas encore mort, il eut comme un sursaut.
Dans un élan désespéré, il poussa Eyob qui en arrière trébucha, chavirant tout surpris alors qu’une voiture apparut dans son dos. Le petit frère du Caïd heurta de plein fouet le pare-brise, jambes contre pare-chocs, coude contre capot, enfin tête contre vitre. Il y eut un bruit de freins comme un hurlement en même temps que le passage d’un train, puis le premier rebond du corps. Après un nouveau heurt, Eyob s’en alla rouler sur le goudron plus loin, où il resta immobile.
La voiture était stoppée au centre de la rue.
Derrière le pare-brises en miettes, le conducteur était invisible. Il ne donnait signe de vie. Les deux valets sidérés se tournaient en direction de Papa qui était déjà loin.
Il courait avec son sac cognant contre son dos, déviant du passage habituel en direction des terrains vagues. Il ne pouvait fuir chez sa mère. Bientôt, il aurait à ses trousses le grand frère, le Caïd, et ses chiens de combat. Il ne voulait pas déchaîner l’Enfer contre elle.
Papa ne pensait plus. Il courait simplement avec son coeur qui battait à tout rompre. Il n’arrivait pas à respirer sinon par à-coups. Il était un corps pur, un qui se meut tout droit, une masse lancée vers l’infini et que la peur avait transformée en flamme.
Tout était perdu.
Il venait de tuer le frère de l’homme le plus dangereux du monde.

Premier roman de Clémént Milian, publié en 2016 dans la Série Noire de Gallimard, cet étrange conte de Noël, malicieusement et joliment réalisé entièrement à hauteur d’enfant – ou presque – tient à la fois de la fable légèrement onirique, du mini-road novel délicieusement sombre, de travail d’interprétation forcené du paysage architectural et humain, et du réenchantement fort paradoxal d’un monde en effet bien vide, sinon – pour un résultat très curieusement attachant.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Planète vide » (Clément Milian)

  1. Laszlo Krasznahorkai The Paris Review (avec en prime quelques auteurs hongrois)

    Acheté juste avant de revenir, la dernière livraison de « The Paris Review », essentiellement car il y avait une interview d’une dizaine de pages sur Laszlo Krasznahorkai. J’adore cet écrivain dont le dernier ouvrage traduit « Seiobo est descendue sur terre » traduit par Joelle Dufeuilly (2018, Cambourakis, 410 p.) est un pur régal pour qui connait un peu le Japon.
    Voir https://charybde2.wordpress.com/2016/05/21/note-de-lecture-tango-de-satan-laszlo-krasznahorkai/#comments

    Bref une interview de Laszlo Krasznahorkai, qui parle de ses lectures initiales en Hongrie sous le régime encore communiste. D’emblée il cite Péter Hajnóczy, écrivain alcoolique, tel que Laszlo les aime. Dans son tout dernier ouvrage, mi-texte, mi photos « The Manhattan Project » en collaboration avec le photographe Ornan Rotem (2017, Sylph Editions, 92 p.), il part à la recherche de Malcolm Lowry, et son inspirateur Herman Melville. « Only Melville interested me. Only Melville although I did not know why» qui figure sur le dos de la couverture. Tous deux des grands buveurs, pour ne pas dire plus. Et Laszlo Krasznahorkai rencontre l’architecte Lebbeus Wood qui l’enthousiasme, après une visite de photos de ses œuvres au MOMA PSI, à New York. Ils se mettent à boire (modérement). « Well then. I reflect, now I have three genius drunks, each of whom had his own route to Manhattan. Woods, Melville, Lowry. Dear God, I am on the right track».
    Il avoue avoir poursuivi ses études, surtout en latin et grec, ne serait-ce que pour échapper au service militaire, deux ans obligatoires. Il est actuellement citoyen allemand car cette citoyenneté signifie pour lui « la liberté politique en réaction contre l’agressivité stupide qui est maintenant le dieu de l’Europe de l’Est ». Son nom de famille initial, Korin, d’origine juive, il l’a changé en Krasznahorkai, celui d’un nationaliste indépendantiste hongrois. C’est aussi le György Korim, 44 ans, archiviste dans un « Centre des Archives » plus que non défini que l’on retrouve dans « Guerre et Guerre » (2013, Cambourakis, 368 p.). Figure déjà présentée dans « La Venue d’Isaie »(2013, Cambourakis, 32 p.) où il apparait avec une main trouée « il allait se tirer cinq balles dans la peau. Il y aurait cinq balles en tout ».

    Donc pour en revenir à ses lectures de jeunesse, j’ai pensé que lire ces auteurs hongrois ne seraient surement pas une punition. Péter Hajnóczy, avec seulement deux ouvrages traduits (et commandés). « Dialogues de ventriloque » (1998, Le Passeur, 154 p.) et « La Mort a chevauché hors de Perse » (2016, Vagabondes Editions, 144 p.). Mais il y a d’autres titres en hongrois dont un « L’épouse de Jésus » ou un « Mari demi-marin ». Cela ne devrait pas être mal.
    En attendant « Dialogues de ventriloque » est un recueil de 14 nouvelles souvent de moins d’une dizaine de pages chacune. C’est assez disparate. Par contre la narration est assez typique des années d’occupation soviétique. On ressent toute la pseudo-hiérarchie bureau-étatique de la fin de cette époque, les années 70. La première nouvelle « Les Tulipes » exprime assez bien cette ambiance. Un jardinier demande à un ami de surveiller sa toute jeune plantation de tulipes, pendant qu’il va prendre un demi au bistro voisin. Bien entendu cette pause n’est pas explicitement prévue dans le règlement. Mais l’ami s’exécute, jusqu’à ce deux paysannes « la mère et la fille », arrivent et viennent piétiner les plates bandes. Evidemment, le charme de la jeune femme va agir. « Il ferma les yeux et vit les jambes nues de la fille, ses seins ronds bougeant sous la blouse. […] Puis lentement il tourna la tête vers les femmes, comme s’il avait enfin pris une décision, mais dans le champ de tulipes piétinées, il ne vit personne ». Dans toutes ces nouvelles, on retrouve « l’injustice criante et révoltante » qui se définit « au nom du droit et de la loi ». Un monde régi de partout par des règles que l’on ne comprend pas, ou qui n’ont pas lieu d’être. Dans « Voiture de service » une explosion soudaine provoque une série d’évènements qui s’enchaînent sans que l’on puisse bien en voir la logique. Enfin dans « Le chauffeur », la nouvelle que l’on va supprimer la ration de lait quotidien est à la source de tout une enchaînement de faits qui aboutissent à ce que Mihaly Kolhasz qui « avait démissionné de son poste » revienne un beau jour et demande pardon à l’ingénieur principal, au mécanicien en chef et au délégué syndical de son « comportement stupide » ».

    Et Laszlo Krasznahorkai cite encore Gyula Krúdy « Sept Hiboux », « N.N. », « Sindbad ou la nostalgie » et Sándor Weöres. De quoi remplir encore bien des posts, avant d’aller vider des pots.
    « Courses d’automne » de Gyula Krúdy, traduit par Ibolya Virag et Jean-Pierre Thibaudat (1993, Editions Ombres, 72 p.) narre l’histoire de « Ben, le jockey renvoyé » qui erre maintenant toujours aux abords des champs de course et observe les gens. Souvenirs du passé pour ces rencontres furtives, avec leurs histoires particulières, au cours des 5 courts chapitres. Histoires qui finissent un peu comme telle ou telle course dans laquelle Ben a perdu la victoire. Récits fort bien écrits avec des descriptions minutieuses. Scènes de la vie des gens de tous les jours, de petite fortune en grande déchéance « comme les princesses retirées dans les cloitres : je cousais du linge pour les pauvres » avoue l’une d’elle.
    « N. N. », titre assez bizarre, avec un N pour Nostalgie, un autre pour Nyírség, (le pays des bouleaux), province du Nord-Est de la Hongrie, presque à la frontière avec l’Ukraine. Une autre interprétation fait référence à « nomen nescio », (je ne connais pas le nom) en latin. Allusion à la naissance de Gyula Krúdy, fils d’un avocat, petit notable et d’une domestique d’origine paysanne. Le couple se cache pendant longtemps « dans une longue maison sonore au toit de chaume et aux petites fenêtres dont il ne reste plus trace aujourd’hui » avant de régulariser leur situation à la naissance de leur septième enfant. Livre écrit et terminé en 1919, alors que la première guerre est achevée et que l’immense empire austro-hongrois s’est effondré. Région des bouleaux et des chênes, qui poussent volontiers dans ces sables récents. « C’était la nouvelle lune – un jour de carnaval – et N. N., le héros anonyme de cette histoire, passait son temps au Loup Blanc, une auberge située en dehors de la ville ». Ainsi s’ouvre le livre.
    « Ces individus manqués (dont N. N. fait partie) continuent à porter de vieux manteaux de fourrure rongés par les mites et des états d’âme quasiment ressuscités du tombeau. Avec le barbier, ils discutent chaque fois du même sujet et se font coiffer comme il y a trente ans. Ils ont gardé une certaine opinion des femmes, puisée dans les livres de monsieur Vörösmarty. L’amitié est un serment sacré, et le but de la vie, c’est le cimetière… A quelque moment que vous les rencontriez, leur humeur est toujours semblable, ils tiennent toujours les mêmes propos. Ils portent longtemps le même chapeau. Sur leur cravate, l’épingle est éternelle. Leur montre ne s’arrête jamais, bien qu’ils l’aient d’ordinaire héritée de leur père. A peine si leur tête s’incline un peu plus vers le sol, à peine s’ils bâillent plus longuement. Ils ne s’étonnent ni de l’hiver ni de l’été. Les soirs bleus avec leurs jardins enneigés, leurs vieux arbres immobiles, leurs nids d’oiseaux qui se cachent dans les branches, leurs ombres à la nouvelle lune, leur savant mutisme, ne dérangent pas plus leur bonne humeur ou leur tristesse que le clair de lune et le sortilège des nuits d’été. Êtres chers, heureux et silencieux, qui apprennent, impassibles, le bruit des haches des bûcherons qui résonne au loin dans la forêt, la mort d’un ami ou d’une connaissance. Puis, dans leur grisaille de glace – vers la fin de la vie -, ils restent assis dans un silence tel qu’on les croirait en train de dissimuler leur existence à la mort. Ce sont des gens ordinaires. Oh ! combien de fois les ai-je observés ! À quoi peuvent-ils bien penser ? Parce qu’au temps des anciens marchés de Pest elle était le repaire des forains et des brigands de grand chemin, N. N., déjà bien avancé en âge, fréquentait l’auberge à l’enseigne du Loup Blanc dans les faubourgs. Il s’en était raconté des vies de voyageur dans cette buvette malpropre et obscure. N. N. aimait la variété : il portait ses deux chapeaux à tour de rôle ». Tout est dit ou presque dans cet extrait.
    « Je ne jetai un regard en arrière que dix ans plus tard, lorsque je me sentis fatigué. Les années s’étaient éloignées hâtivement comme l’écume du fleuve, les feuilles des arbres avaient éventé nos visages tendrement, refusant de trahir le grand secret: nous devrions bientôt nous quitter; les années étaient mortes à tour de rôle, comme de bons amis dont on ne reconnait les qualités que lorsqu’on les enterre ».

    J’y ajouterai Dezső Kosztolányi, de la même veine, plus ou moins mélancolique, mais avec une bonne dose d’ironie. Lui aussi étudiant à Szeged, au sud de la Hongrie, mais bientôt fondateur de la revue « Nyugat sous le pseudonyme de Ilona Görög. En 1918, il soutient, avec d’autres écrivains et auteurs la « République des Conseils de Hongrie » dite « La Commune ». En 1933, il publie « Le Traducteur cleptomane », recueil de 11 nouvelles, traduit par Traduit par Adam Peter et Maurice Regnaut (1994, Viviane Hamy, 154 p.). C’est une suite d’aventures, sans liens d’ailleurs entre elles de Kornél Esti, probable alter ego de l’auteur.
    Ce pseudo héros fait partie de l’élite de Budapest, cultivée, qui se retrouve « au café Torpedo », et qui fréquente les salons et les cercles littéraires de la ville. Son statut d’écrivain et de conférencier mondain lui fait fréquenter toutes sortes de gens, qui vont se retrouver dans ces nouvelles.
    Dans la première nouvelle, qui donne le titre à l’ouvrage, Gallus est poète, pauvre et affamé. Kornél Esti lui à donner à traduire un roman policier. « Mais il avait un défaut fatal. Non, il ne buvait pas. Mais il raflait tout ce qui lui tombait sous la main ». Malheureusement, le manuscrit ne sera jamais publiable, le traducteur ayant déjà subtilisé bien des passages à son profit. Mais n’est ce pas le sort des poètes de rester pauvre « un poète riche, chez nous ? C’est une absurdité ».
    Dans « Le Président » Kornél Esti raconte sa fréquentation des clubs littéraires de Darmstadt, durant ses études. Il raconte surtout ce qui se passait durant les conférences, pendant lesquelles le baron von Wüstenfeld, président du club, s’endormait dès que l’orateur prenait la parole. Il est vrai qu’il se réveillait tout juste pour remercier l’orateur à la fin de sa conférence. « Oui, son sommeil était l’accomplissement même du devoir national et du devoir humain. En dormant objectivement, sans parti pris, sans préjugé, sans prévention, à l’égard de la droite comme de la gauche, des femmes comme des hommes, des chrétiens comme des juifs, bref, en dormant sans distinction d’âge, de sexe et de culte, il paraissait fermer les yeux sur toutes les faiblesses humaines, et non seulement “il paraissait”, mais il le faisait réellement. Croyez-moi, le sommeil, c’est l’approbation par excellence. Celui qui dort opine de la tête et, par là même, il approuve tout ». La grande question est de savoir à quoi révait le président pendant ces oublis.
    Il y a aussi cette incroyable discussion entre le héros et un voyageur dans « Le Contrôleur bulgare » «Moi aussi quand je voyage, c’est avant tout les gens qui m’intéressent. Beaucoup plus que les pièces de musée. Si je ne fais que les entendre parler sans les comprendre, le sentiment me saisit d’être en quelque sorte atteint de surdité intellectuelle, comme si on projetais devant moi un film muet, sans accompagnement musical et sans panneaux explicatifs ». Mais il y a la réalité « Je ne comprenais rien à la situation. […] J’ai empoigné fermement le contrôleur par les épaules, afin de lui redonner de la force d’âme, à son oreille j’ai crié par trois fois en bulgare : « Non, non, non! »Lui, suffoquant de sanglots, a balbutié un autre mot, également monosyllabique, qui pouvait signifier: « Merci de votre bon cœur »,vmais pouvait signifier aussi « Sale cabot, vile canaille » ».
    « La mort a chevauché hors de Perse » traduit par Charlotte Karady (2019, Vagabonde, 144 p.) est relativement atypique, entre un roman court et une nouvelle longue. Tout d’abord le titre, il est en fait tiré d’un poème de Sadegh Hedayat, poète et écrivain iranien, auteur notamment de « La Chouette Aveugle » traduit par Roger Lescot (2000, José Corti, 195 p.) et de « Enterré Vivant » traduit par Derayeh Derakhshesh, également paru chez Corti (2016, José Corti, 93 p.), excusez du peu. Une de ses premières œuvres concerne « La magie en Perse » en 1926 dans lequel il a étudié les origines de la magie dans l’Iran ancien, c’est-à-dire la Perse.
    Le style de ce petit livre est aussi peu banal. Rien que de considérer le premier paragraphe. Cela tombe bien il est court, deux lignes et demi. « La voici la terrible page blanche, vierge, sur laquelle je dois écrire, pensa-t’il. Il allait déjà un peu mieux, il essaya de se mettre au travail ». Qui parle ou qui écrit ?, délicieux mélange de la première et troisième personne. Le reste sera à l’avenant, avec en prime un mélange savant entre présent et passé. Il y a de quoi dérouter le lecteur.
    Le fait que le narrateur sorte d’une interminable beuverie n’explique rien. « A présent, il feuilletait les notes qu’il avait écrites durant la période où il se saoulait et les deux cent soixante-dix pages dactylographiées qu’il savait devoir jeter. Tout au plus, pourrait-il en conserver un ou deux paragraphes ou quelques phrases ». cela rappelle évidemment ce que fera Malcolm Lowry plus tard. On comprend aussi l’intérêt de Laszlo Krasznahorkai, du moins dans sa jeunesse.
    Donc retour à la réalité tempérée. D’ailleurs le narrateur est sous « Anticol », que sa femme le force à prendre « avec lequel il est déconseillé de prendre de l’alcool ». Sa nouvelle copine, Krisztina, une fille rencontrée à la piscine, ne boit ni ne fume. Elle lui fait d’ailleurs sentir son haleine chaque fois qu’il va en douce à la buvette, mais ne le quitte pas pour autant. On constate donc que l’histoire est extrêmement compliquée, entre présent et passé, femme légitime ou non, narrateur ou souvenirs…. Et ce n’est que le premier tiers de ce court livre. Suit une visite à la mère de Krisztina à « l’hôpital des Israélites Hongrois ». C’est après que le narrateur rentre chez lui et a des visions. « D’abord il vit un chacal crevé gisant sur une voiture qui avait percuté un arbre ; le sang s’égouttait lentement de sa gueule entr’ouverte ; sa tête pendait du capot de la voiture ». Puis des réclames pour des fusils de compétition et dans l’arrière plan, « se tenait une putain serrant dans son poing droit un objet ressemblant à un poignard ». Puis « il vit un Noir barbu en uniforme de grand apparat, portant fourragère et bardé de décorations ». Cela n’est pas sans rappeler l’épisode de la tempête sur un bateau qui transporte un cirque et sa ménagerie dans « Lunar Caustic » de Malcolm Lowry. Bill Plantagenet, alors au Bellevue Hospital se rappelle sa traversée sur le « Providence » qui transporte « son chargement de bêtes sauvages. Il n’y avait pas que des lions, mais aussi des éléphants, des tigres, des jaguars, tous destinés à un zoo ». A signaler que Laszlo Krasznahorkai fera à New York, dans « The Manhattan Project », le pèlerinage au Bellevue Hospital, où Malcolm Lowry a fait une cure de désintoxication.
    Mais ce ne sont pas que des délires d’ivrogne. Il se soigne par ailleurs. « il lui vint à l’esprit que ce serait bon de boire encore une bouteille de vin, bien entendu avec de l’eau gazeuse riche en substances minérales et à effet thérapeutique, comparé à laquelle le vin n’est qu’une sorte de liquide d’accompagnement […] il acheta deux litres de pinot gris, puis au supermarché du coin deux bouteilles d’eau gazeuse. Évidemment, je ne vais pas boire les deux bouteilles de vin, pensa-t-il, j’ai juste besoin de savoir qu’elles sont là et, de toute façon, le pinot gris, c’est avec de l’eau gazeuse bénéfique pour la santé et riche en sels minéraux que je vais le boire. Il essaya de temporiser, de retarder le moment ; il ne voulait pas déboucher une des bouteilles immédiatement ».
    Par la suite, le narrateur va citer ses auteurs favoris. On retrouve bien entendu les classiques Edgar AllanPoe et E.T.A. Hoffmann, Ambrose Bierce et Malcolm Lowry, mais aussi Jack London et Ken Kesey. Surprenant de trouver là l’auteur de « Et quelquefois j’ai comme une grande idée » (2015, Monsieur Toussaint Louverture, 900 p.). Mais il cite également les auteurs hongrois Gyula Krudy, Géza Csáth et Laszlo Cholnoky.
    Alors que vient faire la Perse ? Dès le début du livre, on parle de Rákoscsaba. C’est un ancien quartier à l’Est de Budapest où Attila, fils du roi Hun le prince Csaba, aurait fondé lors des grandes migrations. On parle également « d’une ville inconnue habitée autrefois par des Perses et qu’elle avait été détruite par une guerre cent trente ans auparavant ». Mais en fin de livre il a cette vision « Devant ses yeux clos dansaient des cercles jaunes, puis, à partir de ces cercles, un ville jaune, morte, habitée autrefois par des Perses, prit forme. Au-delà de la ville, il le savait, coulait un ruisseau d’eau douce, et le vent d’ouest faisait trembler les feuilles vertes d’arbres aux noms inconnus».

    De Géza Csáth, on trouve traduits plusieurs recueils de nouvelles dont les 22 qui composent « Le Jardin du Mage » traduit par Éva Brabant Gerő et Emmanuel Danjoy (2006, L’Arbre Vengeur, 272 p.). Nouvelles souvent très brèves, morbides, dans lesquelles la mort et la drogue sont omniprésentes. « L’essence de l’existence est une denrée si précieuse que des générations entières n’en jouissent qu’une heure par siècle ». D’ailleurs, le livre s’ouvre sur « Le Jardin du Mage » et se clot sur « La Mort du Mage ». Un peu trop d’opium. On pourra lire traduit par Thierry Loisel, chez l e même éditeur « Dépendances » (2009, L’Arbre Vengeur, 272 p.) son journal, celui d’un « Érotomane / Graphomane / Morphinomane ».

    Publié par jlv.livres | 25 juillet 2018, 08:53

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