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Notes de lecture 2018

Note de lecture bis : « Nocturne du Chili » (Roberto Bolaño)

À propos notamment du Chili de 1973, le somptueux et inquiétant souvenir muet d’un silence complice, et davantage.

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RELECTURE

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Comme le dit en substance ma collègue et amie Charybde 7 dans sa superbe note de lecture sur ce même blog (à lire ici), cette vraie-fausse confession monologuée, d’où le remords est particulièrement absent, constitue l’une des belles portes d’entrée possibles dans l’oeuvre à facettes de Roberto Bolaño.

Maintenant ma mort est là, pourtant j’ai encore beaucoup de choses à dire. J’étais en paix avec moi-même. Muet et en paix. Mais tout à coup les choses sont apparues. C’est ce jeune homme aux cheveux blancs qui est le coupable. Moi, j’étais en paix. Maintenant je ne suis pas en paix. Il faut éclaircir certains points. Je m’appuierai donc sur un coude, lèverai la tête, mon noble chef tremblant, et rechercherai du côté des souvenirs ces actions qui me justifient et démentent donc les infamies que le jeune homme aux cheveux blancs a répandues pour mon discrédit en une seule nuit étincelante d’éclairs. Mon prétendu discrédit. Il faut être responsable. Cela, je l’ai dit toute ma vie. Chacun a l’obligation morale d’être responsable de ses actes et aussi de ses paroles et même de ses silences, oui, de ses silences, parce que les silences montent aussi au ciel et Dieu les entend, et seul Dieu les comprend et les juge, attention donc avec les silences.

À l’extrême soir de sa vie, alors que l’obsédante hallucination d’un « jeune homme aux cheveux blancs » le hante de plus en plus, même hors de ses simples cauchemars, Sebastian Urrutia Lacroix, ecclésiastique chilien membre de l’Opus Dei, poète et critique littéraire, se remémore cruellement – mais sans aucune culpabilité – les années qui ont précédé et suivi le coup d’État de 1973, la mort d’Allende et l’instauration de la dictature militaire. Nul repentir en effet : encore et toujours prudent jusque dans la précision parfois insensée de ses souvenirs de soirées privées littéraires et mondaines, chez le patriarche Farewell comme chez l’épouse d’un instructeur Condor américain, dans la cave duquel on apprendra incidemment, plus tard, que des tortures d’opposants avaient lieu avant convoyage vers la « disparition », le père Icabache – puisque tel est son nom ecclésiastique – demeure obsessionnellement discret, jusqu’au bord de la tombe qui l’attend, chenu, à propos des événements de 1973, et, tel un Brás Cubas du versant océan Pacifique, reproche encore son tourment actuel, dans les interstices de son récit, à ses anciens adversaires au fond si peu coopératifs.

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Unknown

Contre l’un des murs s’empilait ce que la poésie et la narration chiliennes avaient produit de meilleur et de plus remarquable, chacun des ouvrages étant dédicacé à Farewell par son auteur, avec des mots ingénieux, aimables, affectueux, complices. Je me dis en moi-même que mon amphitryon était sans doute l’estuaire où se réfugiaient, pour des périodes courtes ou longues, toutes les embarcations littéraires de la patrie, des yachts fragiles jusqu’aux grands cargos, des odoriférantes embarcations de pêche jusqu’aux extravagants cuirassés. Ce n’était pas par hasard que quelques instants plus tôt sa demeure m’était apparue pareille à un transatlantique ! En réalité, me dis-je intérieurement, la demeure de Farewell était un port. Ensuite j’entendis un bruit léger, comme si quelqu’un rampait sur la terrasse. Piqué par la curiosité, j’ouvris une des portes-fenêtres et sortis. L’air était de plus en plus froid, et il n’y avait là personne, mais dans le jardin je  distinguai une ombre oblongue comme un cercueil qui se dirigeait vers une sorte de décor de branchages, plaisant clin d’œil grec que Farewell avait fait élever à côté d’une étrange petite statue équestre en bronze, haute d’une quarantaine de centimètres, qui sur son piédestal de porphyre paraissait être éternellement en train de surgir de ce fond de branchages. Dans le ciel sans nuages la lune se détachait avec netteté. Le vent fit voltiger ma soutane. Je m’approchai d’un pas décidé de l’endroit où s’était cachée l’ombre. Je le vis auprès de la fantaisie équestre de Farewell. Il me tournait le dos. Il portait une veste de velours, une écharpe et, sur le crâne, un chapeau à bord étroit rejeté vers l’arrière et d’une voix profonde il murmurait des paroles qui ne pouvaient être adressées à personne d’autre qu’à la lune. Je me figeai sur place comme si j’avais été le reflet de la statue, avec la patte gauche suspendue en l’air. C’était Neruda.

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Nocturne

Publié en 2000, traduit en français en 2002 par Robert Amutio chez Christian Bourgois, « Nocturne du Chili », comme les « nouvelles » de « La littérature nazie en Amérique » quatre ans plus tôt, aborde les racines du mal par la face de la complicité des intellectuels et des esthètes, et le pratique avec cette élégance farceuse et légèrement fébrile qui enchante si souvent l’écriture de Roberto Bolaño. Les fastes et les affres de ce prêtre chilien en soutane, amateur de poésie et bientôt critique littéraire talentueux, reconnu, embarqué comme « à l’insu de son plein gré » par deux incontournables émissaires nommés Eniah et Etniarc (jolies trouvailles du traducteur, au passage) dans une rocambolesque mission d’étude en Europe, si joliment métaphorique, portant sur les méthodes de sauvegarde des bâtiments religieux, concentrée de facto sur la lutte contre les pigeons (communistes, donc) – mission qui résonne en toute ruse avec le « Vies de saints » (1993) de Rodrigo Fresan, ami de l’auteur -, convoqué plus tard – une fois le putsch, comme l’on pourrait dire, « prononcé » – pour une savoureuse leçon de marxisme auprès des hauts dirigeants de la junte (pour améliorer leur compréhension de l’ennemi), proposent un éblouissant et sombre résumé de la force d’inertie de l’acceptation d’un certain type de mal – pourvu qu’il réponde à certains présupposés idéologiques et qu’il ne faille pas s’y confronter trop directement.

Peu après je partis pour Paris, où je passai environ un mois à écrire de la poésie, à fréquenter des musées et des bibliothèques, à visiter des églises si belles qu’elles me mettaient les larmes aux yeux, à jeter sur le papier, lors de mes moments de loisir, les grandes lignes de mon rapport sur la protection des monuments d’intérêt national, en insistant particulièrement sur l’emploi des faucons, à adresser mes chroniques littéraires et mes comptes rendus, à lire des livres que l’on m’envoyait de Santiago, à manger et à me promener. De temps à autre et sans aucune nécessité, monsieur Etniarc m’adressait quelques mots. Une fois par semaine je me rendais à l’ambassade chilienne, où j’avais l’habitude de lire les journaux du pays, de bavarder avec le conseiller culturel, un type sympathique, très chilien, très chrétien, pas excessivement cultivé, qui apprenait le français en faisant les mots croisés du Figaro.

Dans le superbe numéro de la revue Europe récemment consacré à Roberto Bolaño (note de lecture ici), Karim Benmiloud écrivait, à propos de « Nocturne du Chili » : « Et la peur de Lacroix (face aux puissants, puis à la mort) et la haine rageuse du jeune homme de se confondre soudain ». D’une furieuse actualité, ce roman d’à peine 150 pages serait ainsi également une terrifiante illustration de la manière insidieuse dont, aujourd’hui plus que jamais, et pour reprendre l’heureuse expression de Serge Quadruppani, les politiques de la peur, résonnant avec ces effrois intimes que sait si bien convoquer le Hugues Jallon de « Zone de combat », sécrètent la haine, la dictature et la la guerre.

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Roberto Bolaño par Tommaso Pincio

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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