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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Omniscience » (André Ourednik)

Une belle fiction métaphorique d’un futur possible des océans de données et des enjeux de leur exploration.

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L’Omniscience s’infiltrait quand même un peu par la jointure du scaphandre, il la sentait, la coquine. Ça lui coulait sur la nuque. Renvoyait des flashs de sa sœur assise dans une chambre blanche, ses yeux noir vert rivés sur lui. Coupable de quelque chose, la sœur, de quoi ne lui revenait plus ; l’image flashait seulement en boucle : ce regard et la chambre blanche. Il suivait le fil. La voix de l’opératrice grésillait dans l’oreillette avec le ton d’un flash info d’outre-tombe.
– Et alors, cet E#26 ?
– Ça avance Laje Com, je suis le fil.
Il était conscient qu’elle enregistrait. Surtout pas évoquer la faille ; se donner le temps d’en apprendre davantage. Il les savait capables d’organiser une commission de recadrage pour lui tout seul s’ils en prenaient connaissance et même de le muter. On n’aimait guère les contacts entre l’Omniscience et les plongeurs, dans l’OfMem.
– Votre scaphandre, ça va Goan Si ?
– Oui, ça va.
– Rapportez tout contact avec le Médium. Vous savez que les instances regardent.
– Il en est ainsi.
– Je sais que vous le savez, dit-elle.
Goan Si savait.
Goan Si ne s’appelait pas Goan Si mais Ancel Gombo, du Services des immersions. On avait fabriqué son nom de fonction à partir des premières lettres de son vrai nom et de celui de son unité. On appelait ça un uanid, en d’autres mots un unique anonymous identifier pour les initiés mais ouanid pour l’écrasante majorité de ceux qui oubliaient le sens de l’acronyme. Dans les anciennes bases de données, on numérotait ainsi les lignes des tableaux et ça permettait de retrouver de l’information contenue dans ces lignes. Grâce à son uanid, un humain devenait un sachet de données servile et prêt à s’ouvrir sur demande. Certains appréciaient pour peu que ça les déresponsabilise de leur propre contenu. Tout le monde recevait maintenant ces uanid dans l’Office de la Mémoire.

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Un nombre non précisé d’années dans notre futur, la nécessité de disposer, à l’échelle mondiale, de toujours davantage de mémoire de stockage de données, et la volonté d’y accéder d’une manière à la fois riche et pratique, permettant aisément les connections à la fois logiques et circonstancielles qui forment une bonne part de l’essence du « deep learning » et de cette branche de l’intelligence artificielle, ont conduit à inventer l’Omniscience, véritable bouillon de culture de données, liquide, que des plongeurs spécialisés sont seuls habilités à parcourir pour en suivre les câbles spontanés, mémoriels et associatifs, qui la parcourent. Goan Si, l’un de ces plongeurs, se pose toutefois des questions, et ses discrètes investigations l’amènent insidieusement, de quête technique en rencontre hasardeuse, d’interrogation philosophique en mise en perspective insoupçonnée, à un regard inattendu sur cette évolution technologique inexorable, sur son usage et sur ses modalités.

Jessica Landberg, quant à elle, vivait avec son mari et leur blonds jumeaux précocement érudits dans un village dortoir à quarante minutes en train de la Mémoire. On l’enviait d’y vivre. La surface impassible d’un lac suburbain y reflétait la fumée des barbecues et les chaises longues, les ruelles de gravillons, les rangées d’ifs et les drapeaux du pays qui pendouillaient le long des mâts. Dans le miroir de ce lac se formaient inévitablement, la nuit tombée, des mirages obscurs et des îlots de fantasmes noirs. Jessica Landberg n’aurait su expliquer à personne en quoi la mort compactée était désirable, mais elle y pensait plusieurs fois par semaine, en variant les partenaires : tantôt Goan Si, tantôt un autre, de préférence des plongeurs qu’elle rêvait en sueur dans leurs scaphandres au fond de l’Omniscience. Les concernés ignoraient leur passe-temps morbide dans l’esprit de Laje Com.
Elle n’imaginait jamais son mari dans le Compactus ; la noirceur de ce destin était réservée aux collègues de travail. La profession, où Jessica Landberg devenait Laje Com, était l’envers de l’avers ; elle rendait possible la lumineuse vie de famille au bord du lac, dont la lumière se nourrissait, justement, du revenu associé à ses tâches de communication interne. Le travail salarié subvenait ainsi non seulement aux besoins de la lumière, il épongeait également les idées glauques.

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Forêt d’Aokigahara

Géographe spécialisé dans les représentations de l’habitat, chercheur et enseignant à l’EPFL de Lausanne, data scientist pour le gouvernement suisse, né à Prague voici trente-neuf ans, André Ourednik poursuit avec ce deuxième roman, publié chez La Baconnière en 2017 (dans une traduction du tchèque de Ondřej Sýkora), le chemin fictionnel très personnel et fort intéressant entamé en poésie en 2002 et poursuivi en prose de plus en plus développée ces dernières années. N’hésitant pas à utiliser les formes de pensée souvent propres à l’expérience science-fictive, il leur applique des grilles narratives rusées, qui peuvent emprunter au fantastique comme au conte kafkaïen, à l’esthétique cyberpunk et à ses tropes gibsoniennes comme aux labyrinthes linguistiques et métaphoriques borgésiens. Capable de convoquer aussi bien une variante de la poésie punk du raid hacker une fois transposé (et l’on songera peut-être parfois à l’excellent « Toxoplasma » de Sabrina Calvo) que la fascination liquide d’un Philippe Annocque pour certaines formes de seconde vie, des réflexions retravaillées une fois échappées de chez Michel Serres ou de chez Peter Sloterdijk, des intuitions esthétiques rejoignant le jeu de Iain M. Banks avec les mémoires physique et virtuelle dans « Efroyabl Ange1 », des fables intemporelles et futuristes (les raids contre les archivistes en étant emblématiques) qui évoqueront sans doute Jean-Marc Agrati ou Léo Henry, des forêts noires dignes de Romain Verger, des toiles d’hyper-liens même résolument improbables dignes de Sandra Lucbert, et même la trouble poésie des langages de programmation caractérisée par Hugues Leroy, André Ourednik nous propose un roman à la fois robuste et envoûtant, ambitieux et  subtil, dans lequel les conférenciers médiatiques et demi-gourous sans causes réelles et sérieuses ou les fonctions faussement mathématiques de direction et d’ambition sont ensevelies joliment par les vertus de l’imagination, à l’intérieur d’un réseau serré de métaphores et de sur-métaphores joyeusement englobantes, servies par le formidable jeu d’intertextualité entre les titres relativement ésotériques des chapitres et les récits ou échanges le plus souvent assez prosaïques (en première apparence) qu’ils recouvrent, roman de géographe informaticien qui ne pouvait mieux se terminer que par un hommage à la chambre des cartes de Julien Gracq.

Metaphoroi signifie aussi « transport en commun ».

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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