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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Bibliuguiansie » (Nicolas Auzanneau)

La traque d’une bulle d’obstination lexicographique au cœur de la guerre et du meurtre.

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C’est grâce à la belle chronique de Claro dans Le Monde des Livres (à lire ici) que j’ai découvert ce bref et intense texte de Nicolas Auzanneau, publié en mai 2018 aux éditions PhB.

En vérité, il y a beau temps que je sais à quoi m’en tenir, les jours de mon exemplaire du Latviski-franciska värdnica sont comptés mais je m’étais promis de commander une série de photos avant opération, garder son image tel que le hasard me l’avait livré, tel qu’il avait subi, aussi, depuis une quinzaine d’années, mes ardeurs épisodiques de traduction. Et puis raconter un peu à son propos et autour. Car il était comme neuf quand je l’avais découvert, sans doute chez le bouquiniste de la Riharda Vägnera iela (rue Richard Wagner) ou celui de la Ģertrüdes iela (rue Gertrude) – tous deux disparus. Ce devait être en 1997 ou 1998. J’ai tardé, mais les photos ne sont pas si mal, n’est-ce pas. Devraient faire l’affaire.

C’est par le truchement de son vieil exemplaire défraîchi, et pour tout dire, à bout de souffle, de son dictionnaire spécialisé, que l’auteur, traducteur du français au letton et réciproquement, ouvre tout à coup une étonnante fenêtre sur un univers presque improbable, parallèle, bifurcatoire, un univers de l’époque du mal presque absolu, celle de l’écrasement des Pays Baltes entre le marteau nazi et l’enclume soviétique, finissant par l’un des plus massifs assassinats des communautés juives de toute l’Histoire, celle qu’abordent, avec précautions mais néanmoins sans fard inutile, aussi bien l’Emmanuel Ruben de « La ligne des glaces » que le Eiríkur Örn Norđdahl de « illska ». Et cette fenêtre s’ouvre en effet par le plus étonnant des chemins, étroit et touffu, celui de l’identification et de la (re)connaissance des trois auteurs (ou autrices ? – les initiales ne permettent guère de certitude, lorsqu’en letton la marque du féminin ne s’impose pas au nom de famille) du dictionnaire, mobilisation d’un savoir réticulaire profondément érudit, entre Paris, Riga et les autres bibliothèques, physiques ou numériques, dépositaires possibles d’un savoir aussi spécialisé qu’anecdotique, dans la tourmente de 1941, justement. Un livre fort surprenant, et étonnamment attachant, qui parvient comme sans y toucher à faire de l’érudition individuelle et collective – et de la curieuse solidarité qui l’accompagne le cas échéant – une véritable arme mémorielle à l’utilité toujours renouvelée, contre ces prophètes même, si prompts à enterrer le gratuit, l’inefficace et l’improductif, au propre comme au figuré.

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Ceci étant, je ne pense pas avoir mis le nez dans le paratexte avant 2005 – qui donc s’aventure à lire les préfaces des dictionnaires ? Je ne suis sûr de rien mais, dans mon cas, l’enchaînement fut sans doute celui-ci : on est alors à Luxembourg, dans le bureau en mansarde de la prétentieuse bâtisse rosâtre que nous habitons provisoirement route d’Arlon, je range ou dérange vaguement quelque chose, je griffonne ou je traduis, je rêvasse, nez en l’air, l’ouvrage me passe entre les mains, je m’arrête et m’attarde soudain sur la date, 1941. Et puis cette sorte de stupéfaction – comme une secousse – je prends la mesure, bon sang. 1941. Riga. Publier un dictionnaire letton-français en 1941. Une histoire de malades ? L’étau. Les Russes d’un côté, puis les Allemands de l’autre, peu après, aussitôt. N’y avait-il pas autre chose à faire d’abord ? Tuer, être tué, disparaître, jouer des coudes, sauver sa peau. Faire pousser des patates ou des choux. Pas crever de faim. Prendre ses jambes à son cou. Juin 1940 – juillet 1941, l’année pour la Lettonie la plus abominable d’une histoire dans son ensemble outrageusement abominable, celle où la grande marée sanglante a fait sauter toutes les digues. C’est l’an de la terreur, l’an de l’horreur, le « Baigais gads » (l’année terrible).
En 1941, se dit-on, publier un dictionnaire est à la fois absurde, splendide, gratuit et probablement désespéré. Une bulle d’obstination lexicographique abstraite du jeu de la guerre et de l’idéologie. Qui faut-il donc être pour s’acharner à ça ?

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Bibliuguiansie » (Nicolas Auzanneau)

  1. Madeline Miller crit

    Retour aux mythes grecs avec le nouveau « Circé » qui suit le délicieux « Le Chant d’Achille ». Donc, qui appellent à relire « L’Odyssée », mais aussi ses commentaires que sont « L’odyssée de Pénélope » de Margaret Atwood (2005, Flammarion, 159 p.) et « L’Odyssée Intérieure de Pénélope » de Marie-Laure de Shazer (2014, Editions Dédicaces, 262 p.), réécriture assez bizarre du mythe (comme quoi il ne faut pas toujours faire confiance au titre).

    « Le Chant d’Achille » de Madeline Miller traduit par Christine Auché, (2014, Editions Rue Fromentin, 390 p.) raconte à sa façon, la jeunesse d’Achille, son éducation avec Patrocle par le centaure Chiron sur l’ile du roi Pélée, et la fin de la guerre de Troie.
    Non pas une nouvelle écriture, en digest, des récits d’Homère et de « L’Illiade », bien que Madeline Miller soit professeur de latin et grec. Née à Boston, elle grandit tout d’abord à New York, puis Philadelphie. A Boston, lors d’un Master of Arts, elle met en scène « Troïlus et Cressida » de Shakespeare, dans laquelle elle joue le (modeste) rôle d’Achille, (le bouillant Achille, bouillantachille, bouillantachille). Cela diffère de l’opinion de Christa Wolf dans « Cassandre » (2003, Stock, 452 p.) qui ne voyait, et ne l’appelait, que « Achille la bète », après son combat contre Penthésilée, la chef des Amazones. On sait que Troïlus, fils de Priam, et accessoirement amoureux de la belle Cressida (ou Chryséis selon « l’Illiade »), est à l’origine de la mort de Patrocle, alors amant d’Achille. C’est une autre princesse du camp troyen, Briséis qui en fait sera involontairement à l’origine de la mort de Patrocle. Pour le venger, ce dernier va provoquer Hector, le tuer et trainer son corps devant les remparts de Troie. L’histoire se termine par le combat d’Achille contre les Amazones. Et c’est Penthésilée (d’autres, dont Madeline Miller, disent que c’est Paris) qui lui enverra la flèche fatale qui l’atteindra au talon. Il faut relire « Penthésilée », la pièce de Heinrich von Kleist, traduite par Julien Gracq (1954, José Corti, 122 p.). Toute une vision, quasi freudienne de la guerre de Troie, revue avant les manifestations féministes, et bien avant le mouvement « balance ton porc ». Pirouette facile pour en arriver à « Circé ».
    Donc « Le Chant d’Achille », ou comment le jeune Achille est élevé avec Patrocle par le centaure Chiron. Patrocle est là, fils de Ménœtios, car il a malencontreusement tué un enfant avec qui il jouait aux osselets. Exilé à 9 ans chez Pélée, et pris en charge pour son éducation sur le mont Pélion, par Chiron vers 13 ans. « Pélée, son roi, était l’un de ces hommes aimé des dieux : sans être divin, il était intelligent, courageux, beau, et aucun des ses pairs ne pouvaient égaler sa piété ». Le roman débute par la narration de Patrocle. Education sans problème pour ces deux enfants qui retiennent tout, et auxquels Thétis, la mère d’Achille rend visite de temps à autre. « Elle veut savoir à quoi je m’occupe et comment je me porte. Elle me parle de ma réputation parmi les hommes. Et pour finir, elle me demande si je veux la rejoindre ».
    L’éducation de Chiron est pleine de sagesse. « Chiron nous avait appris un jour que les nations étaient la plus stupide et la plus mortelle des inventions. « Aucun homme ne vaut plus qu’un autre, d’où qu’il vienne », avait-il expliqué. « Et si c’est ton ami ? », lui avait demandé Achille en faisant les pieds au mur dans la grotte rose. « Ou ton frère ? Faut-il tout de même le traiter en étranger ? » / « Les philosophes se disputent au sujet de cette question », avait repris Chiron. « Peut-être vaut-il plus pour toi. Mais cet étranger est aussi l’ami ou le frère de quelqu’un. Quelle vie doit primer ? » Nous étions restés silencieux. Nous avions quatorze ans, et ces problèmes nous dépassaient. À vingt-huit, ils nous dépassent toujours ». Mais cet enseignement les forme « À présent, je sais ce que je répondrais à Chiron. Je lui dirais qu’il n’y a pas de réponse. Qui que tu choisisses, tu as tort ».
    Retour à Phtie, chez Pélée. Hélène, la belle Hélène, à qui Patrocle avait été présenté, sans succès car à peine une dizaine d’années, et qui avait épousé Ménélas, vient d’être enlevée. Agamemnon (le roi barbu qui s’avance, buquisavance, buquisavance), mais aussi le frère de Ménélas (l’époux de la reine, poudelareine, poudelareine) veut venger cet affront. Ce sera la guerre de Troie. Et arrive le départ des guerriers, les fameux Myrmidons, avec la flotte qu’Agamemnon a rassemblée. Les vents sont contraires, et il faudra le sacrifice d’Iphigénie, sa fille pour y remédier. C’est aussi le mariage d’Achille et d’Iphigénie, mensonge inspiré par Ulysse pour décider ce dernier à partir en guerre. Sacrifice qui a bien lieu « la pointe du couteau fondit sur la gorge de la jeune fille, le sang jaillit, dégoulinant sur sa robe ». Point de biche mise là en ultime simulacre. Achille, qui s’était déguisé en fille, part en guerre avec Patrocle.
    A peine arrivé sur les côtes de Troie, c’est lui qui de loin tue le premier troyen d’un coup de lance « sa pointe noire transperça la poitrine de l’archer, que l’impact renversa en arrière ». Devant Troie, le rôle de Patrocle n’est pas très clair. Ce n’est pas vraiment un combattant, plutôt quelqu’un qui sert de messager pour Achille. C’est là que le point de vue de Madeline Miller devient fort intéressant. Il y aura l’épisode de Briséis, princesse troyenne enlevée, convoitée par Agamemnon, mais revendiquée par Achille. Elle va poursuivre tranquillement sa vie dans le camp grec, profitant des conseils de Patrocle appris chez Chiron, pour guérir les blessés. « Elle est l’une des nôtres maintenant ».Cela va être source de tension antre Achille et Agamemnon, avec en plus des interrogations sur les motifs de la guerre. Achille se retire sous sa tente, apprend t’on. C’est-à-dire, il refuse d’aider Agamemnon. Revers des grecs et peste sur l’armée en réaction à Agamemnon qui s’est autorisé des vues sur Chryséis, fille du devin Chalcas. Colère des dieux, d’où la peste et annonce de la prophétie « le meilleur des Myrmidons sera mort avant deux ans ». Ce qui force Patrocle à aller au combat revêtu de l’armure d’Achille. Il tue Sarpédon, fils de Zeus et compagnon d’Hector, qui en retour le tue.
    Patrocle continuera néanmoins la narration. Désespoir d’Achille, qui provoque Hector, le tue, et « traine le cadavre d’Hector autour des murs de la ville devant tous les troyens. Il recommence à midi et le soir ». Puis, à nouveau les combats avec la réserve de l’armée troyenne, les cavaliers, les amazones, Penthésilée. Et enfin Pâris, qui abat Achille d’une flèche. Achille et Patrocle à nouveau réunis, mais cette fois dans la mort. Briséis les pleure.
    Il est intéressant de voir Achille, généralement présenté comme étant fier, querelleur, voire violent, être ici un amant gentil et doux. Le quasi dieu solaire et le compagnon pratiquement lunaire. Mais dans ce jeu de rôles, l’un et l’autre sont complémentaires. Cela contraste évidemment avec le portrait ou l’interprétation qu’en fait Christa Wolf dans « Cassandre », où Patrocle est absent (Freud est alors banni de RDA). A ces portraits, on peut ajouter celui de Briséis et de Chryséis, personnages féminins dans un monde de brutes. Lesquelles seront par la suite plus ou moins confondues, à la suite d’Ovide et de ses « Métamorphoses » dans « La Briséide » au Moyen Age lors des romans courtois. En résumé, une autre lecture –réécriture de « l’Illiade » qui donne envie de relire les deux récits d’Homère.

    « Circé » du même auteur traduit également par Christine Auché (2018, Editions Rue Fromentin, 436 p.) commence par la jeunesse de Circé dans le palais souterrain de son père Hélios. Et de suite, on assiste à la condamnation de Prométhée, qui a donné le feu aux humains. La très jeune Circé est apitoyée, et lui demande « As-tu faim ? Je peux t’apporter à manger ». C’est le début de Circé, qui ne se reconnait pas dans le monde des dieux. « J’étais simplement une créature vivant à l’intérieur ».
    A partir de là, Madeline Miller va passer en revue les différents épisodes de la vie de Circé. Son exil sur l’île d’Æaea, où elle commence son apprentissage de la sorcellerie « Pharmakeia », puis elle est appelée au chevet de sa sœur Pasiphaé au palais de Minos, où elle va l’aider à accoucher du Minotaure. Elle deviendra l’amie de Dédale et de ses enfants, Ariane et Icare. Dédale qui lui donnera en cadeau un superbe métier à tisser de son invention. Au passage, superbe portrait de Dédale, en ingénieur-bricoleur-créateur, loin des affres du pouvoir. Retour de Circé sur son île, où elle apprivoise les animaux, et accessoirement transforme les marins qui accostent et l’importunent en pourceaux. Visite régulière de Hermès qui lui apporte les nouvelles des dieux et lui prédit l’arrivée d’Ulysse. On connait pratiquement tous ces épisodes tirés de « L’Odyssée », mais qui sont repris de façon agréable. Avant Ulysse il y aura l’épisode de Jason et de Médée, autre sorcière de la mythologie. On en arrive à la moitié du livre.
    Avec Ulysse, c’est très différent. Elle change bien les marins en pourceaux, mais annule les sorts, et tout le monde vit en harmonie, bien qu’il y ait toujours le châtiment d’Athéna qui plane et empêche Ulysse de rentrer chez lui à Ithaque. Finalement, il pourra repartir, mais mettra encore 7 ans avant de rentrer et de retrouver Pénélope et Télémaque. Il aura du entre temps, aller voir Tirésias aux portes de l’Enfer pour saluer les morts de la guerre de Troie. Entre temps Télégonos, le fils de Circé et Ulysse est né, qui va bénéficier des sorts de Circé pour le protéger. Circé le poussera à aller à Ithaque, retrouver son père. Episode malheureux au cours duquel Télégonos tue Ulysse avec un javelot armé du dard mortel de la raie. Ce n’est plus « l’Odyssée », mais la « Télégonie », autre cycle de la suite de la guerre de Troie. Télégonos reviendra à Æaea avec Pénélope et Télémaque, qui ne se sentent plus heureux à Ithaque. La fin du roman raconte la vie des quatre personnes sur Æaea.
    Une réécriture de « L’Odyssée » et de la mythologie ? Oui, si l’on veut au sens de la narration. Non au sens de la réinterprétation. Quoiqu’il soit intéressant de voir l’écriture de Madeline Miller. C’est très en délicatesse et finesse. Intéressant aussi de voir les notions de temps. Temps « normal » pour les mortels qui grandissent et vieillissent. Par contre Circé, en tant que fille de Hélios, est éternelle et garde tout au long du livre le même espoir et enthousiasme de la jeunesse. Il en va de même pour Hermès ou Athéna, « la déesse aux yeux gris ».
    Revisiter les différents épisodes (Jason, Médée, Minotaure, retour d’Ulysse, Scylla…) est également porter un autre regard sur ces différents épisodes. Il est vrai qu’on les retrouve à des stades et interprétations différentes dans de nombreux ouvrage récents (Jorge Luis Borges bien sûr, Seamus Heaney, Christa Wolf). Mais à chaque fois, l’éclairage est différent.
    De Christa Wolf « Cassandre, le récit et les prémisses » traduit par Alain Lance, (1985, Alinéa, 272 p.) qui met en filigrane la dualité des lieux, Colchide d’où Médée est originaire et Corinthe où elle est. Ce qui fait implicitement référence à la dualité allemande, entre RDA et RFA. De Borges, de nombreux retours à « L’Odyssée », et qui reprend la visite d’Ulysse à Tirésias. Ou de Seamus Heaney qui a traduit le livre VI, celui de la descente d’Enée aux Enfers « Aeneid Book VI » (2016, Farrar, Straus and Giroux. 112 p.). Remarquable chef d’œuvre de traduction poétique. Qui reprend d’ailleurs « New Selected Poems 1988-2913 » (2015, Faber & Faber, 240 p.). Il décrit des chaines humaines: chaines d’ouvriers, chaines de soins médicaux, chaines de vie telles que le mariage et la famille. En particulier, le poème « Route 110 » comporte 12 suites de 12 vers (c’est comme dans l’Enéide), dans lesquels Seamus Heaney narre le trajet du bus qu’il prenait lorsque, étudiant, il rentrait chez lui entre Belfast et « Cookstown via Toome and Magherafelt». L’allusion à la mythique Route 66 qui va de Chicago à Santa Monica en Californie, traversant les Etats Unis d’Est en Ouest, est manifeste. Tout comme les 12 poèmes font penser aux 12 chants de l’Enéide. Et dans un genre très différent, que je préfère presque, le « Ariane dans le Labyrinthe » de Philippe Bollondi (2015, Le Nouvel Attila, 252 p.), où le mythe est replacé dans un labyrinthe, parc d’attractions. C’est évidemment très iconoclaste. Mais j’aime bien. Ne pas oublier bien entendu la superbe traduction de « L’Enéide » de Virgile par Paul Veyne (2012, Albin Michel, 432 p.) et « Les Métamorphoses » d’Ovide traduites par Marie Cosnay (2017, Editions de l’Ogre, 518 p.).

    « L’odyssée de Pénélope » de Margaret Atwood, traduit de «The Penelopiad » par Lori Saint-Martin & Paul Gagné (2005, Flammarion, 159 p.). A vrai dire, je préfère le titre anglais. Ce roman fait partie d’une commande par l’éditeur écossais Jamie Byng, de chez Canongate, pour une série « Canongate Myth Series » ayant pour but de revisiter les anciens mythes. Et effectivement les premiers titres apparaissent, avec « A short history of Myth » de Karen Armstrong, l’ouvrage d’introduction, publié simultanément en 28 langues dans 33 pays en 2005, et traduit en français par Delphine et Jean Louis Chevalier en « Une brève histoire des mythes » (2005, Flammarion, 140 p.). Puis « The Penelopiad » de Margaret Atwood qui reprend le mythe de Pénélope, « Weight » de Jeanette Winterson traite d’Atlas et de Héraclès, et ensuite « The Helmet of Horror » de Victor, sur Thésée et le Minotaure, « Lion’s Honey » de David Grosmann à propos de Samson, et de « When three roads meets » de Salley Vickers, sur Oedipe. Plus intéressant, des mythes non grecs comme celui de Binu, de Norvège ou encore de l’Amazonie avec « Orphan of Eldorado » de Milton Hatoum poursuivent la série. A noter que deux titres ont été traduits et parus dans la même collection. « Une brève histoire de mythes » de Karen Armstrong et « Minotaure.com » de Viktor Pelevine, traduit par Galia Ackerman (2005, Flammarion, 161 p.).
    Retour donc, non pas d’Ulysse, mais de l’histoire de Pénélope, avec l’aide de Télémaque, et surtout d’Argos, le brave chien, qui dort, mais lève la tête et dresse l’oreille en entendant la voix de Ulysse parlant avec Eumée. Donc le maitre des lieux est parti. Combien de marins, combien de capitaines, qui sont partis joyeux pour des courses lointaines. Et pendant ce temps, que faisiez-vous au temps chaud ? Vous brodiez, j’en suis fort aise.
    Un roman globalement en deux parties (mais en trois ou quatre histoires). Disposition intéressante dans la mesure où on a droit à de la narration, entrecoupée de poèmes ou lamentation du chœur, de chansons de marins ou du « procès d’Ulysse, filmé en vidéo par les servantes ». En fait c’est une histoire sur les raconteurs d’histoire. Donc cela commence (presque) comme l’Odyssée. Ulysse revient à Ithaque, après une vingtaine d’années (10 d’Illiade et autant d’Odyssée). Il arrive de chez Circé, la magicienne, avec qui il a passé une année complète. Donc retour à son palais, envahi par les prétendants qui en profitent pour tour dilapider. Ulysse a changé, c’est maintenant un mendiant que Athéna a su transfigurer pour qu’on ne le reconnaisse pas. Le premier à qui il se fait reconnaitre est son fils Télémaque. « Ulysse, il est temps que tu parles sans mensonge à Télémaque, afin qu’ayant organisé le meurtre des prétendants vous gagniez l’illustre cité », sage conseil d’Athéna. Mais ce n’est pas si facile, « je suis ton père ». Mais Télémaque, bien en peine de le reconnaitre, lui qui était encore un bébé à son départ: « tu n’es pas mon père ». Et Ulysse enchaine « il ne viendra pas d’autre Ulysse que moi, c’est moi qui suis Ulysse, ayant beaucoup souffert, beaucoup erré, qui reviens au bout de vingt ans dans ma patrie ». Puis il y aura Argos, le brave Argos, trop vieux pour se lever et qui va mourir. La troisième scène de reconnaissance, c’est entre Ulysse et Pénélope. Celle ci ordonne aux servantes de lui laver les pieds, comme il est d’usage avec les mendiants. C’est Euryclée, la vieille nourrice qui a pris soin d’Ulysse enfant qui s’en charge. En le lavant elle reconnaît la cicatrice sur sa jambe, trace de la blessure d’un sanglier lors d’une chasse. « Beaucoup d’hôtes infortunés sont venus au palais, mais je dis que pas un ne ressemblait autant que toi par la taille, la voix et les pieds, à Ulysse ». Et elle le touche et reconnait son corps « mais oui ! tu es Ulysse, mon enfant !… Je n’ai pas su te reconnaître avant de t’avoir touché !… ». Retour ensuite auprès de Eumée, le porcher et Philétios le bouvier, à qui Ulysse promet maison et femme pour leur fidélité « « une femme, des biens et une bonne maison près de chez moi ; et à mes yeux, vous serez les amis et les frères de Télémaque ». Fin des retrouvailles intimes. Cette partie est toute en douceur. On sent l’écriture de Margaret Atwood.
    Et on passe au problème des 12 servantes. Tout d’abord une digression sur le nombre 12. Qu’est ce que cela vient faire là ? Y compris la référence aux sept nains de Blanche Neige. Tout cela pour expliquer que ces servantes n’étaient pas consentantes mais ont été victimes des prétendants. Alors pourquoi Ulysse fait il pendre ces « douze vierges lunaires ». L’odyssée de Pénélope part un peu en eau de boudin. Selon sa théorie, les récits épiques seraient masculins alors que la nouvelle ou les récits courts seraient féminins. D’où son petit opuscule et son insistance sur le sort des 12 servantes. Toute l’opposition entre Ulysse avec son épopée et Pénélope et les femmes, sans honte, peut être menteuses. D’où la différence de traitement entre les prétendants pour lesquels la boucherie réalisée par Ulysse est omise, tandis que les pendaisons sont mises en exergue. Même si Pénélope est peut être elle aussi coupable. En fait on ne sait pas si Pénélope a succombé à un ou plusieurs prétendants. Tout cela pendant qu’Ulysse allait rendre visite à Tirésias et aux âmes des morts. On voit de suite l’antinomie entre le mythique et la vie quotidienne. « Il est difficile de savoir quoi croire ».
    Ce qui m’a quelque peu agacé dans ce roman, c’est un peu sa structure. Non point le découpage avec chansons et procès en vidéo. Mais il y a un problème de langage, ou alors c’est un problème de traduction. Dès qu’il y a poème, à propos de Pénélope, on peut s’attendre à avoir la rime correspondante de salope. Eh bien elle y est, au chapitre XXI « Les périls de Pénélope ». Pourquoi pas isotope, interlope ou escalope, rimes tout aussi riches. Il y a des passages tout aussi ternes et quasi vulgaires dans cette mythologie là.
    Bref, cela m’a beaucoup déçu. Du coup je me suis remis à douter de ma critique de « La Servante écarlate » traduit par Sylviane Rué (2017, Robert Laffont, Pavillon Poche, 346 p.). Dystopie sur les « Servantes » qui servent à la reproduction dans la République de Gilead. En fait la règle telle qu’elle est énoncée par le commandant est simple « Mais je ne tolère pas qu’une femme donne des leçons à un homme, ni usurpe sur son autorité; qu’elle demeure dans le silence. / Car Adam fut créé le premier, puis Ève. / Et Adam ne fut pas trompé, mais la femme qui le fut était dans le péché ». On est loin du negro spiritual traditionnel « There is a balm in Gilead » tire d’un psaume de Jérémie, baume censé cicatriser les blessures de l’âme. Pour se réconcilier, écoutez Archie Shepp dans « Blasé », album avec la superbe voix de Jeanne Lee. Alors « La Servante écarlate », livre culte, ou simplement bonne reprise plus ou moins commerciale d’un concept actuel (concept d’ailleurs tout à fait défendable).

    Enfin « L’Odyssée Intérieure de Pénélope: Les rescapés de l’ouragan Katrina » de Marie-Laure de Shazer (2014, Editions Dedicaces, 262 p.). au vu de la première moitié du titre, je pensais avoir affaire à un livre intéressant. La biographie de l’auteur m’a quelque peu refroidi. J’y apprends qu’elle « appartient à la famille du célèbre thérapeute et auteur, Steve de Shazer, pionnier de la Thérapie brève centrée sur la solution ». On a beau être fille de, voire lointaine petite cousine…. Mais j’ai le tort de ne point connaître, ni pratiquer « la Thérapie brève centrée sur la solution ». Je connaissais des thérapies centrées sur l’intérêt du patient, sur celui du thérapeute, des pas centrées du tout, des solutions ultimes ainsi que des insolubles problèmes.
    Dépassant ces préjugés, le quatrième de couverture indique « Ce récit s’adresse à tous ceux et celles qui ont eu peine et misère à se remettre de la perte d’un être cher ». Voilà donc Pénélope veuve. Ultime victime de l’ouragan Katrina ? Ce n’était pas dans Homère. Que nenni. Ulysse était bien en mer, il en revenait d’ailleurs toujours. Quant à Pénélope, et sa fille, elles étaient à Athènes. A leur retour, point d’Ulysse. C’est là que devrait intervenir « la Thérapie brève centrée sur la solution ». Sauf qu’il n’est pas évident que la solution ne soit pas le problème, ou inversement comme dirait Pierre Dac.
    Bref, un roman, certainement à clés, mais bien dissimulées. Effectivement il y a bien un Monsieur Espoir, qui doit être le Steve déjà nommé. Mais le roman se poursuit dans lequel on confond aussi l’aède et Homer Simpson, ainsi que Ulysse avec Ulysse Grant. Déception tout de même, je n’ai pas trouvé le bulletin d’inscription à la thérapeutique (même brève). Heureusement il reste le livre (2009, Editions Satas, 234 p.). Comme quoi, le recyclage des mythes grecs, même sous leur forme ouraganesque (Ouranos et Thanatos sont dans un bateau. Thanatos tombe à l’eau, perd ses clés…. )

    Publié par jlv.livres | 23 juillet 2018, 08:11

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