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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : Europe n°1070 : « Roberto Bolaño » (Revue)

Quinze ans après la mort de Bolaño, un magnifique numéro spécial de la revue Europe.

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Il y a quinze ans presque jour pour jour, Roberto Bolaño s’éteignait dans un hôpital de Barcelone, en attente d’une greffe de foie qui ne devait jamais arriver, terrassé par la grave maladie hépatique qui le minait depuis de nombreuses années déjà. Après avoir arpenté l’Amérique latine, du Mexique au Chili de 1968 à 1977, il s’était jeté à corps perdu dans l’écriture, forcenée, depuis la station balnéaire catalane de Blanès où il résidait depuis 1985, publiant huit romans et cinq recueils de nouvelles entre 1984 et 2003, laissant de surcroît d’innombrables inédits dont ses ayant-droits nourrissent son lectorat (et ses éditeurs) depuis lors.

En commémoration de ce triste anniversaire, et reflétant le travail critique croissant qui entoure l’auteur chilien, la précieuse revue Europe lui consacre son triple numéro 1070-1071-1072 de l’été 2018, donnant la parole à toutes sortes de spécialistes universitaires, d’amis écrivains et traducteurs, de poètes compagnons de route, de passionnés de l’œuvre, ou de curieux avertis, l’ensemble du dossier étant proposé avec un angle particulier, celui qu’expose Anne Picard dans son article liminaire, en forme d’avant-propos (« Un type avec une étrange prédisposition à survivre ») :

« Les critiques ont toujours été très généreux envers mes romans et mes nouvelles, et ce serait sans doute abuser de leur patience ou de la patience du dieu des critiques, d’exiger ou de demander une générosité similaire envers ma poésie », ironisait Bolaño en 2001. Il nous fallait donc échapper à un regard myope et, au fil de notre dossier, nous avons eu à coeur de montrer que Bolaño, nourri de poésie, était avant tout un poète qui avait peut-être trouvé dans la prose et le roman une manière d’élargir les territoires du poème.

C’est à cette mission-là que se consacrent ainsi plus particulièrement, ici, Cristián Warnken (« Sans timon et dans le délire – Entretien avec Roberto Bolaño », Florence Olivier (« Pas de roman sans poésie ni vaillance – Entretien avec Roberto Bolaño »), Miguel Casado (« Littéralement et dans tous les sens – À partir de la poésie de Roberto Bolaño »), Olvido Garcia Valdes (« Le poète Roberto Bolaño »). L’échange d’influences et de désaccords, aussi, avec d’autres poètes, fait la part belle également à ce jeu littéraire à distance qui importait tant à l’auteur, même lorsqu’il s’en défendait, et c’est ce que nous montrent Luis Felipe Fabre (« Poètes perdus / poèmes perdus / poèmes retrouvés »- Le cas de Mario Santiago Papasquiaro »), Armando Gonzalez Torres (« Adversaires à distance – Roberto Bolaño et Octavio Paz »), Roberto Brodsky  (« Dans un moment d’urgence verticale – Roberto Bolaño et Enrique Lihn »), ou encore Ignacio Echevarria (« La sagesse ne viendra jamais – Roberto Bolaño et Nicanor Parra »).

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Plusieurs autres contributeurs insistent, chacun à leur manière, sur l’importance de la conversation, amicale ou ironique, mais toujours profondément littéraire, dans l’appréhension du monde par Roberto Bolaño, et ce y compris lorsque les stades avancés de sa maladie le minaient de plus en plus gravement. C’est nettement le cas de Juan Villoro (« La bataille à venir »), de Javier Cercas (« Une amitié »), ou encore d’Antoni Garcia Porta (« Roberto Bolaño, Barcelone 1977-1980 »). C’est aussi le propos, sous une forme parfois détournée,  de Sergio Gonzalez Rodriguez (« Roberto Bolaño, détective (et artiste) »), de Carmen Boullosa (« L’agitateur et les fêtes »), voire de Francisco Goldman (« Un grand livre du chagrin »).

Les remarquables entretiens de Roberto Bolaño sont l’équivalent de la boîte noire de l’avion. Des propos tenus avant l’accident. Il ne s’agit pas d’un testament prémédité mais d’une voix qui traverse les turbulences dans un ultime élan de courage.
Si j’ai utilisé l’image de la chasse pour parler des conversations avec Roberto, c’est parce qu’il s’agit d’un des actes de survie individuelle qui correspond le mieux à sa manière de raconter. Le narrateur disposait un piège et le cachait soigneusement sous des feuilles sèches. Il parlait en anticipant les conséquences, tel un homme qui laisse des leurres sur la route d’un lieu dangereux. Plongé dans les détails, les odeurs, l’heure exacte des événements, son auditeur se laissait emporter par ce piège jusqu’à se rendre compte, trop tard, qu’il était lui-même la proie : « Comment est-ce que tu as pu te laisser prendre ? », s’écriait le joyeux Peau-Rouge.
Les entretiens qu’il a accordés comportent des embûches de ce genre. Inflexible sur le terrain des affects – un militant viscéral, avec des phobies et des loyautés de fer – Roberto déplaçait la conversation littéraire vers le terrain des conjectures. Il partageait avec Nabokov l’idée de l’écriture comme simulacre, n’acceptant les conditions du réel que s’il pouvait les réinventer.

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D’autres contributeurs ont su, en se concentrant sur un texte précis (ou un échantillon très restreint de l’œuvre), faire émerger certains angles mystérieux, mal connus, toujours davantage à éclairer, du labyrinthe joueur et songeur créé par Roberto Bolaño : c’est manifestement le cas d’ Ursula K. Le Guin (« La plante grimpante de l’imagination – Monsieur Pain »), d’Éric Bonnargent (« On ne badine pas avec la mort – Troisième Reich »), de Karim Benmiloud (« Visages du mal dans Nocturne du Chili »), de Vern Broichhagen et Matei Chihaia (« L’Allemagne rêvée de Roberto Bolaño »), ou encore de Melina Balcázar Moreno (« Dire l’horreur – La partie des crimes de 2666« ).

C’est peut-être toutefois lorsqu’ils resituent Roberto Bolaño, qu’il ait été leur ami proche ou distant, ou qu’ils l’aient connu uniquement à travers ses textes, dans un paysage littéraire global et subtil, que les contributeurs rassemblés par Europe m’ont sans doute le plus touché, proposant des places encaissées, des chemins de traverses, des correspondances énigmatiques, pour, entre miroirs et labyrinthes, donner toute sa place littéraire au disparu : il faut absolument lire, si l’on s’intéresse un tant soit peu à Roberto Bolaño, les textes apportés à ce moulin-là par Enrique Vila-Matas (« Les écrivains d’avant »),  par Menchu Gutierrez (« Une grotte dans le désert »), par Patricio Pron (« L’écrivain de Santiago et la tradition »), par Chris Andrews (« La détection sauvage »), par Robert Amutio (« Un poco raro »), traducteur français de Bolaño, au texte particulièrement mélancolique puisque l’on y apprend aussi une surprenante décision éditoriale mercantile de la part de l’agent des ayant-droits de l’auteur ici encensé et expliqué, et enfin – surtout, peut-être – par Hedwige Jeanmart (« La géographie de l’âme »).

Le 2 novembre, il recevait le prix Hermide pour Les détectives sauvages, roman qui semblait avoir été écrit dans des délais si brefs qu’ils en sont surprenants – un nouveau temps record – et qui de toute façon ne sortait pas du néant, mais de la machine implacable de l’anonymat : Bolano a utilisé le vaste matériau accumulé tout au long des années pendant lesquelles il se fortifia dans le silence. (Enrique Vila-Matas« Les écrivains d’avant »)

Les indices littéraires pullulent chez Bolaño comme autant de petites flèches chez Gombrowicz (encore), des morceaux de bois posés le long d’un jeu de piste, sauf qu’il y en a tant qu’on finit par se demander si telle ou telle flèche en est vraiment une, si elle est là pour nous ou pas. Flèches ou non-flèches, on est condamnés à les suivre, tant pis pour celles qu’on aura cru voir ou au contraire qu’on n’aura pas vues, le tout c’est d’avancer, tracer son propre passage vers la dimension suivante, où à nouveau on chute. (Hedwige Jeanmart« La géographie de l’âme »)

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Roberto Bolaño, par Tommaso Pincio

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  1. Pingback: Note de lecture bis : « Nocturne du Chili  (Roberto Bolano) | «Charybde 27 : le Blog - 24 juillet 2018

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