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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Eureka Street » (Robert McLiam Wilson)

Le Belfast déchiré par les bombes des années 90, par les yeux étonnants de trentenaires presque ordinaires.

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J’ai erré dans les pièces de mon appartement désert. J’aimais bien cet appartement. Mais parfois, quand je m’y retrouvai seul, j’avais le sentiment d’être le dernier homme sur Terre et mes deux chambres devenaient un luxe humiliant. Depuis le départ de Sarah, je n’avais guère brillé. La vie avait été lente et longue. Elle était partie depuis six mois. Elle en avait eu assez de vivre à Belfast. Elle était anglaise. Elle en avait soupé. Il y avait eu beaucoup de morts à cette époque et elle a décidé qu’elle en avait marre. Elle désirait retourner vers un lieu où la politique signifiait discussions fiscales, débats sur la santé, taxes foncières, mais pas les bombes, les blessés, les assassinats ni la peur.
Elle était donc rentrée à Londres. Chuckie m’avait réconforté en me faisant remarquer que les Anglaises constituaient une perte de temps. Elle n’a pas écrit. Elle n’a pas appelé. Elle n’a même pas faxé. Elle avait eu raison de partir, mais j’attendais toujours son retour. J’avais attendu d’autres choses dans ma vie. L’attente n’avait rien de nouveau pour moi. Mais aucune attente ne m’avait jamais fait cet effet. Il me semblait que j’allais devoir attendre plus longtemps que jamais. L’aiguille de l’horloge filait bon train, mais je n’avais pas encore quitté les starting-blocks. Les gens se trompaient complètement sur le temps. Le temps n’est pas de l’argent. Le temps, c’est de la vitesse.

Belfast, 1994. Jake a été élevé parmi les catholiques des bas quartiers, où il a appris à se battre en véritable professionnel, avant d’obtenir une bourse universitaire anglaise, puis de laisser tomber, de revenir au pays pour y vivre un beau chagrin d’amour. Chuckie est censé être du côté protestant, prolétaire bon teint lui aussi, lorsqu’il décide un beau matin que cela suffit, et qu’il est temps maintenant pour lui de gagner de l’argent. Les deux amis si résolument improbables, le dur paradoxalement romantique travaillant comme collecteur de dettes ou comme manœuvre en bâtiment, le gros et jusqu’ici mou entrepreneur en herbe laissant désormais pulser son imagination mercantile débridée, sont les deux narrateurs (l’un à la première personne, l’autre à la troisième personne, les raisons de ce choix apparaissant en temps utile) désignés par Robert McLiam Wilson pour nous plonger dans les affres de la guerre civile irlandaise, en une exceptionnelle comédie tragique, travaillée au ras du terrain social et politique, du côté des spectateurs et des victimes de l’affrontement séculaire entre les différentes milices armées, les forces de sécurité et les diverses vindictes à l’œuvre depuis 1916 au moins.

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Je me sentais aigri. Je bossais dans la récupération des marchandises impayées. Qu’aurais-je pu me sentir d’autre ? La récup me calmait pendant la matinée et, nous autres, on bossait toujours la matin. C’est là qu’on faisait notre meilleur score. Le matin, les gens étaient déboussolés, à moitié habillés, malléables, peu enclins à castagner. Un pantalon est apparemment nécessaire pour exhiber ses talents pugilistiques. Nous ne travaillions jamais après la tombée de la nuit : difficile, dans l’obscurité, de jauger la corpulence d’un type ou la quantité d’alcool qu’il a bu ; il était aussi plus difficile de trouver des femmes seules après la tombée de la nuit et les gens nous prenaient sans cesse pour des membres de l’IRA.
Eh oui, les gens nous prenaient sans cesse pour un commando de l’IRA. Il était facile, j’imagine, de confondre un trio de salopards machos avec un autre. Mes collègues étaient des êtres humains très frustes, vraiment. Crab était gros, gras et laid. Hally était gros, gras, laid et vicieux. J’essayais de ne pas haïr les gens. Haïr les gens était trop fatigant. Mais parfois, juste parfois, c’était difficile.

Publié en 1996 (et traduit en français en 1997 par Brice Matthieussent chez Christian Bourgois), deux ans après le cessez-le-feu généralisé entre factions qui augurait d’une lente mais réelle sortie de crise, le troisième roman du Nord-Irlandais prend joyeusement (mais très sérieusement) à contrepied la majorité des discours politiques et littéraires ayant entouré depuis longtemps cette guerre civile. Si les tenants des thèses majoritaires de la « Résistance irlandaise » ont bien ici leurs porte-paroles (largement chahutés par le protagoniste Jake, en revanche), si les exactions des milices sont le plus souvent renvoyées dos à dos, si les discours enflammés se voient forcés de céder le pas, tout au long du roman, face aux réalités de la vie matérielle et de son cortège de souffrances comme de petits bonheurs ténus, c’est bien dans la confrontation – des réalités vécues par une bande de personnages à l’épaisseur réjouissante, bien loin de se limiter aux deux narrateurs, aux dogmes et aux surplombs de toute nature – qu’explose page après page la richesse réjouissante, drôle au cœur même de la tragédie, de cet « Eureka Street ». Malgré quelques défauts éventuels, et en tenant compte de la notable levée de boucliers qui a salué sa publication, justement du côté des divers tenants de la justice « divine » de chacun des combats en présence à Belfast, c’est bien un grand roman, subtil et ramifié sous ses rudesses directes apparentes, qui nous est ainsi offert.

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J’ai vidé mon verre d’un trait.
« Alors, Max, dis-je, de quelle partie des États-Unis venez-vous ?
– Ne changez pas de sujet ! beugla Aoirghe. Comment pouvez-vous laisser un flic vous battre comme plâtre et ne pas vous mettre en colère ?
– Eh bien, ça n’était pas vraiment politique.
– Quoi ? » hurla-t-elle – au moins j’amenais de l’eau à son moulin. « C’est toujours politique. »
J’ai encore bu un demi-verre de vin. Je serais bientôt chez moi et tout irait bien.
« Je le méritais. »
Maintenant elle était furieuse. Je crois qu’elle a pris feu ou quelque chose comme ça.
« Je le méritais, a-t-elle répété. Oh, pauvre connard. C’est ça, pour vous, être irlandais ? Ce genre d’ignominie se poursuivra éternellement jusqu’à ce que tout la pays soit réuni et que nous formions une seule Irlande. »
À moitié levée de sa chaise, elle me dévisageait comme si elle s’attendait à ce qu’un orchestre accompagne sa tirade dramatique. Les autres convives nous regardaient maintenant sans se gêner et même les serveurs semblaient inquiets. De telles envolées n’étaient jamais bien vues dans les lieux publics de Belfast, même chic, même bourgeois. Les gens devenaient nerveux. Les gens s’agaçaient.
J’ai pris la parole.
« Écoute-moi, Casse-Couillarghe, ou quel que soit ton nom, pourquoi ne pas nous lâcher les baskets et nous laisser finir de dîner en paix ? »
Elle a reniflé d’un air méprisant. Compte tenu des circonstances, sa moue était étonnamment excitante.
« Vous ne désirez donc pas l’unité de votre pays ?
– Quel pays ?
– Vous ne vous considérez pas irlandais ?
– Chérie, je ne me considère absolument pas. Voilà jusqu’où va mon humilité. »
Enfin, elle a eu l’air écœuré.
« Ne m’appelez pas « chérie », espèce de goujat. »
Ensuite, ç’a été la débandade générale, la soirée est vraiment partie en eau de boudin.

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Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Eureka Street » (Robert McLiam Wilson)

  1. Il y a longtemps que je n’avais pas écrit (ni lu, ou alors par episodes, mais sans trop finir mes posts). Mais cela viendra (sans doute).
    Richard Wagamese « Embers » et « Keeper ‘n me » un livre du début de Wagamese, et des « braises » de pensée de méditation Ojibwé « One Ojibway’s Meditations ». Un autre auteur canadien, Dimitri Nasrallah dont le « Niko » (2016, La Peuplade, Chicoutimi, 408 p.) raconte l’histoire (la sienne), qui doit quitter le Liban en guerre pour le Canada, et met une dizaine d’années pour se reconstruire. Très beau livre sur les personnes en exil. Un autre livre de lui, très différent « The Bleeds » (2018, Vehicle Press, 202 p.) raconte l’histoire d’une oligarchie (la famille Bleed) qui met le pays sous sa coupe.
    Puis j’ai (re)sombré dans la mythologie avec le superbe « Circé » de Madeline Miller, auquel il faut ajouter « Le chant d’Achille ». Titres qui disent bien de quoi il va être question, j’y reviendrai pour faire bon poids, j’y ai ajouté « The Pelenopiads » de Margaret Atwood. Idem, le titr donne le ton. Mais c’est du Atwood. C’est-à-dire une première partie qui reprend beaucoup du récit d’Homère, mais qui ensuite, avec les vengeances d’Ulysse sur les prétendants et la pendaison des 12 servantes, devient du Atwood, celle de « La Servante Ecarlate ». Idem je ferai un mot de ces textes.

    En attendant, je recycle (pas tout car il me rest en stock « Ripley Bogle » et La Douleur de Manfred ». encore que dans le roman irlandais je lui préfère, de loin Desmond Hogan « Le Garçon aux Icônes » (2015, Grasset, 256 p.) ou Les Feuilles d’Ombre » traduit par Serge Chauvin (2016, Grasset, 224 p.)

    Robert McLiam Wilson représente bien cette nouvelle génération d’auteurs irlandais. Il adopte le nom supplémentaire de McLiam, qui signifie Wilson en fait pour le différencier des « dix mille Robert Wilson dans le monde entier ». Il nait dans un quartier catholique de Belfast, la précision est importante et nécessaire. Etudes à Cambridge, retour à Londres puis Belfast, il vit maintenant à Paris et contribue à « Charlie Hebdo ». Plusieurs romans à son actif.
    « Ripley Bogle », traduit par Brice Matthieussent (1996, Christian Bourgois, 462 p)
    « Eureka Street » traduit par Brice Matthieussent (1997, Christian Bourgois, 544 p.)
    « Les Dépossédés », traduit par Brice Matthieussent (2005, Christian Bourgois, 350 p.)
    « La Douleur de Manfred » traduit par Brice Matthieussent (2005, Christian Bourgois, 276 p.)
    « L’été, je me souviens toujours de tout » nouvelle 1998
    « Maitres de Ballet » reportage,
    Incontestablement c’est « Eureka Street » qui a fait connaître Robert McLiam Wilson, mais je lui préfère presque « Ripley Bogle ». Les deux livres sont dans le droit fil de la nouvelle littérature irlandaise.

    « Eureka Street », c’est l’histoire d’une bande de copains qui vivent à Belfast, pendant la période des attentats aveugles commis par les deux partis et de la guerre ouverte que se livrent catholiques et protestants. Jake Jackson est catholique, non pratiquant. Sa copine Sarah l’a quitté il y a quelques mois. Il travaille à la récupération des objets divers (téléviseur, banquette,…) impayés ou achetés à crédit mais non remboursés. « Et c’étaient des trucs tellement tristes. Commandés par correspondance, achetés sur catalogue ». Il effectue la tournée de récupération avec son copain Chuckie Lurgan. Ce dernier est protestant, mais fréquente les catholiques. Crab et Harry les assiste lors de la récupération. Ce n’est pas un travail valorisant, mais faute de mieux… Le vrai héros du livre c’est la ville, Belfast, et sa violence entre catholiques et protestants, unionistes et républicains. « De manière assez intéressante, les durs à cuire protestants/catholiques adoraient flanquer des raclées mémorables et routinières aux catholiques/protestants, même si ces catholiques/protestants ne croyaient pas en Dieu et avaient solennellement renoncé à leur ancienne foi. Il n’était pas sans intérêt de se demander ce qu’un bigot d’une confession donnée pouvait reprocher à un athée né dans une autre confession. Voilà ce qui me plaisait dans la haine version Belfast. Il s’agissait d’une haine pataude, capable de survivre confortablement en se nourrissant des souvenirs de choses qui n’ont jamais existé. Il y avait là-dedans une sorte de vigueur admirable ».
    Pour passer le temps, la bande travaille un peu, mais surtout se retrouve « une fois encore, nous avons fini au bar de Mary ». Le Wigwam sur Lower Crescent, tout proche de l’université. « Et comme d’habitude le ton est monté – le ton montait toujours dans les bars de Belfast ». Les copains, les filles. Mais Jake est un chat écorché, d’ailleurs il vit avec un chat. « Coucher avec une fille c’est formidable. Mais coucher avec un être bien réel c’est légèrement plus compliqué ». Sarah étant partie, il lui reste Mary, en fait Rosemary Daye « en robe bleue à pois comme les autres serveuses »
    Le roman est aussi un très bel hommage à Belfast. « La ville enfle et retombe comme une musique, comme un souffle.» Toute l’Irlande, enfin du moins celle du Nord. « Belfast, c’est Rome avec d’avantage de collines ; c’est l’Atlantide sauvée des flots »; mais c’est aussi « très littéralement ne décharge […] Les autochtones disent qu’elle est sortie de l’eau comme une déesse, mais en vérité elle a été jeté à la mer et n’a point coulé. ». Belfast, c’est aussi des maisons, et sur ces maisons des inscriptions, des peintures, qui donneront lieu plus tard à ces conservations de « murals ». Au début, slogans pour la libération des prisonniers politiques républicains, les peintures sont devenues de plus en plus des slogans, voire simplement des sigles. Leur but était double, d’une part marquer son territoire, et d’autre part intimider l’ennemi (comme si…) mais aussi susciter une réaction pour les spectateurs quelquefois involontaires. Au début ces sigles affirmaient la primauté d’organisations plus ou moins clandestines (IRA, INLA, UVF, UFF, UDA…). Puis ces peintures ont perdu leur stricte signification politique et sont devenues un point d’attraction touristique. Les maisons en bordure de la séparation entre les quartiers, qui elles aussi avaient été prises comme panneau d’affichage sont devenues objet de visite, voyeurisme de goût douteux, même si les guides semi-officiels sont parfois d’anciens protagonistes en réinsertion comme je me le suis laissé dire. Comme il est écrit dans « Eureka Street » « A quoi cela avait-il servi ? ». Et puis voilà qu’apparait dans le livre, le sigle OTG. Il n’est pas sûr que l’on en donne la vraie signification. Mais ce sigle va suivre tout le parcours du livre.
    Puis il y a cet évènement, qui était prévisible, tant dans le roman que dans la vraie vie. « La lumière de Fountain Place la ramena à une approximation de la réalité. Elle se promenait et achetait des jupes depuis si longtemps qu’elle en avait oublié de déjeuner. Il ne lui restait pas beaucoup de temps. Elle se dirigea vers la petite boutique de sandwiches où elle allait toujours. Elle s’arrêta à la porte pour laisser passer un beau jeune homme à l’air canaille, en costume vert. Frappé par le visage et le cou roses de la fille, le garçon eut un sourire séducteur et lui tint la porte ouverte avec un air vaguement galant. Elle lui rendit son sourire et avança sous son bras. Elle se retourna pour lui murmurer un merci et cessa d’exister. La plus grande partie des présentoirs en verre explosa vers elle. Bien que fragmentés avant d’atteindre Rosemary, les morceaux de métal et de verre furent bien assez gros pour la tuer sur le coup. [..] Le jeune homme qui lui avait tenu la porte […] mit près de vingt secondes à cesser d’exister. ». Il y a aussi l’histoire de Kevin ou de Natalie Crawford « Natalie Crawford aussi avait une histoire. Comme elle avait huit ans, il ne s’agissait pas jusque-là d’une très longue histoire […]. Malgré tout, l’histoire d’une fillette de huit ans ne mérite pas de finir aussi abruptement. ». Bien sûr on est à Belfast où les groupes religieux s’affrontent. Bien sûr on décrète un cessez le feu après l’horreur. Mais qu’est-ce que cela change ?
    « Car les poseurs de bombes savaient que ce n’était pas de leur faute. C’était la faute de leurs ennemis, les oppresseurs qui refusaient de faire ce que les autres voulaient qu’ils fassent ». Mots terribles sur la violence qui ramènent, après tout, cette violence à celle des cours d’école et à leur puérilité. Et puis, surtout il y a les victimes. « Ce n’étaient pas le bombes qui faisaient peur. C’étaient les victimes des bombes. ». Car enfin cela pouvait être, et était de fait, n’importe qui comme Mary ou Natalie. « Egrener leur liste est absurde et impossible ». « Selon leur récit, les Irlandais CATHOLIQUES, innocents et chéris de Dieu, furent soumis et opprimés par les vicieux Anglais et leurs suppôts protestants infiltrés. »
    Et l’auteur l’affirme « Puis j’ai ressenti de la fureur. Rien n’avait changé. Les mecs encagoulé avaient appelé ça une victoire, mais leur situation était exactement la même que vingt-cinq ans plus tôt. Trois mille personnes étaient mortes, plusieurs milliers d’autres avaient été battues, blessées ou amputées et nous avions tous connu une trouille bleue pendant presque tout ce temps-là. A quoi cela avait-il servi ? Qu’avait-on ainsi accompli ? ». Dans toute cette histoire, et là je ne parle pas que de celle du livre, que se passe-t’il ? « Les irlandais tuent des irlandais pour libérer des irlandais ». Mais si Robert McLiam Wilson adore Belfast, il reste marqué par sa violence. « Je suis obsédé par la haine. Je voudrai découvrir la chaleur, la couleur de la haine. En Irlande on devrait décerner des prix pour la qualité de la haine ». Et il s’interroge sur le terrorisme. « Mais Fountain Street constitue un détail mineur. Le site lui-même est futile, l’événement banal à certains points de vue, le tribut une simple information technique. Pareils attentats à la bombe, pareils assassinats n’impliquent pas vraiment les gens impliqués. Les morts et les blessés constituent un sous-produit dénué de sens. Les victimes résultent du hasard, ce sont des obscurs. Personne ne s’intéresse à elles. Et certainement pas les poseurs de bombes. Car c’est nous qu’ils visent. / De tels événements sont autant de messages. Ils sont conçus pour nous dire quelque chose. Pour nous montrer quelque chose, en tout cas. Ces actes ne sont pas des fins en soi. Ce sont des démonstrations. Regardez ce que nous sommes capables de faire, disent-ils. Regardez ce que nous sommes capables de vous faire. / Nous sommes terrifiés. Nous devons être terrifiés. Voilà pourquoi ça s’appelle le terrorisme ». Il n’est certes pas neutre que Robert McLiam Wilson, qui vit maintenant à Paris avec sa femme, ait maintenant une chronique hebdomadaire dans « Charlie Hebdo » depuis les attentats qui ont décimé le journal. C’est tout à son honneur.

    Je reprends alors les articles que Robert McLiam Wilson a écrit pour « Libération » ou « Les Inrockuptibles » au lendemain des attentats, soit de « Charlie Hebdo », soit au Bataclan. Ces articles sont terribles de signification. Ils mériteraient d’être cités en entier et lus en public (dans les écoles par exemple). « Je ne veux plus regarder leurs visages. Je suis frappé par leur jeunesse, je suis frappé par leur beauté. Doux Jésus, quelle publicité pour Paris. Quelle publicité pour la jeunesse, pour la beauté. Pour la mixité aussi, à les voir ainsi, blacks, blancs, beurs. […] Je ne veux plus regarder ces visages. Je ne veux plus lire ces menus, écouter cette musique ».
    Et puis, il raconte d’où il vient et dans quelle ambiance il a grandi. « J’ai grandi dans ce genre d’ambiance, à Belfast, un trou, une micro-ville, marinade de haines ancestrales, comme une maladie chronique perpétuellement en semi-rémission. » Et de rappeler le moteur de cette haine. « Beaucoup ont écrit sur la grande clarté de la haine. Cette vision du monde simple et apaisante. […] Ils ont été les victimes et nous sommes les cibles. Car on ne terrorise pas les morts. » « En venant en France, il y a dix ans, je m’étais libéré des menaces dans la rue. En rentrant en métro le vendredi 13 novembre, j’ai été pris d’une crise de tendresse pour les jeunes Parisiens, pour tout le monde »
    La justification de ces actes barbares. « Ainsi, l’attentat contre Charlie Hebdo, c’était pour le vilain crime de s’être moqué du Prophète ? OK. Et maintenant, ces nouvelles barbaries ont à voir avec l’intervention en Syrie. Vraiment ? Désarroi doctrinaire ou détresse géopolitique ? ». « Mes si cartésiens Français chéris, vous êtes engagés dans une guerre à la con contre des connards sans cervelle. Du vide figé dans une posture, rempli de semi-arguments mal informés, empruntés à d’autres débats, d’autres conflits. A Belfast, j’ai enduré ce genre de balivernes pendant des décennies, par des chefs idéologues nationalistes qui confondaient Marx et Trotski. » Et tout cela pour quoi ? Et c’est aussi la conclusion de « Eureka Street ». « Parce qu’à Belfast, personne n’a gagné. Et rien n’a changé. Par centaines de fois, nous avons répété que nous n’oublierions pas. Et pourtant, à chaque fois, nous avons oublié. » « La plupart des victimes sont des catholiques tués par des catholiques qui essayaient de libérer des catholiques ! Vous cherchez du sens, mais il n’y a rien à expliquer. »
    « Moi, je ne suis pas Charlie. I don’t need to be. I write for them. » (Moi, je ne suis pas Charlie. Je n’ai pas besoin de l’être. J’écris pour eux.). C’est vraiment à ce moment que l’on comprend le poids des mots. Et je pense à ce poème de Seamus Heaney, même si Robert McLiam Wilson en fait un Shague Ghinthoss «injustement célèbre qui ressemblait au père Noël qui écrit sur les grenouilles, les haies et les pelles à long manche».
    « L’imagination est le mot clé ici. C’est un tel composant de l’intelligence, de l’empathie, de la compréhension. Il est peu probable que je te plante un couteau dans la tête parce que je suis capable d’imaginer ce que ça donnerait si tu me le faisais, et que cela me frappe comme quelque chose de désagréable et d’inutile. Tu ne tues pas les gens si tu es capable de ce petit exercice d’empathie. Tu ne les fais pas exploser. » « Ils ont tué des mecs qui dessinaient des Mickey ! Des caricaturistes. Ils ont tué les blagueurs et les farceurs. Ils ont tué des gens qui vivaient pour vous faire rire. Ça mérite d’être répété. C’est la raison pour laquelle ils les ont tués. Ces gens ont été tués par des débiles despotiques parce qu’ils étaient drôles. L’univers de la drôlerie est entré en collision avec les profondeurs abyssales du pas drôle du tout. Ils ont rencontré les privés définitifs d’humour, les infiniment choquables. Et ils ont été massacrés. »
    « J’étais enfant lors de la première campagne de ce genre à Belfast. Je me souviens encore des affiches géantes. «SEVEN YEARS ARE ENOUGH !» (Sept ans ça suffit !). Même enfant, j’ai ri. Vingt-trois ans plus tard, le rire était creux quand ça s’est (plus ou moins) arrêté. ». Il n’y a rien à rajouter après cela.

    Publié par jlv.livres | 16 juillet 2018, 08:44

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