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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Sur l’écriture » (Charles Bukowski)

Les passionnants extraits des correspondances de Bukowski consacrés à la littérature et à l’écriture.

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En 2015, un peu plus de vingt ans après la mort de Charles Bukowski, avec l’aide de son épouse et exécutrice testamentaire Linda Lee Bukowski, l’éditeur américain Ecco (et en 2017 l’éditeur français Au Diable Vauvert, dans une traduction de Romain Monnery) entreprit d’extraire de milliers de pages de correspondance jusqu’ici inédite les lignes précieuses, pénétrantes, hilarantes ou caustiques que l’auteur consacra à la littérature et à l’écriture, entre 1947 et 1993. Si le résultat est forcément inégal, et parfois quelque peu déroutant, il faut bien reconnaître qu’au total cela nous offre un ouvrage réellement passionnant, tout en étant souvent très drôle.

Merci pour votre lettre. Je ne pense pas que je pourrais faire un roman – J’en éprouve pas la nécessité, même si j’avoue y avoir pensé, et qu’un jour je pourrais bien m’y coller. Ça s’appellerait Blessed Factotum, le personnage serait un prolo de bas étage, et ça parlerait d’un tas de trucs comme les usines, les villes, le courage, la laideur et l’ivresse. Je crois pas que ce serait très bon si je l’écrivais maintenant. Ça me foutrait les nerfs en pelote. En plus, j’ai tellement de soucis personnels en ce moment, c’est à peine si j’ai la force de me regarder dans le miroir, alors écrire un livre je vous dis pas. Je suis, cependant, surpris et honoré de voir l’intérêt que vous me portez. (À Whit Burnett, 27 avril 1947)

Les positions souvent jugées provocatrices, tout au long de sa carrière, de Charles Bukowski, et son rejet évident des académismes et des positions acquises, comme son scepticisme vis-à-vis de nombre de « mouvements » et de gloses littéraires, ont souvent alimenté chez les aspirants écrivains, voire chez certains ayant « percé », un spontanéisme mettant en avant les viscères et l’instinct face à la culture et à la technique. Il est de ce point de vue particulièrement salutaire de réaliser que le grand « Buk », même effronté et conscient de ses lacunes en orthographe ou en grammaire (auxquelles il trouve de savoureuses et poignantes « excuses »), était un lecteur infiniment plus vorace qu’il ne l’avouait, et que sa boulimie créative (ses mots à propos de la manière dont l’écriture de poèmes, notamment, s’impose à lui presque sans arrêt sont étonnants et précieux) ne l’empêchait aucunement de disséquer plutôt finement ce que pouvaient apporter concrètement à la littérature le jeune Hemingway, le jeune John Fante, le Céline du « Voyage au bout de la nuit » (et uniquement celui-là), l’immense Dostoïevski, ou encore de noter les impostures partielles de l’écriture de Faulkner, ou les limites de celle d’Ezra Pound.

(…) Je pense que la plupart de nos poètes, du moins les plus honnêtes, reconnaîtront n’avoir aucun manifeste. C’est une confession douloureuse mais l’énergie nécessaire à l’écriture poétique ne supporterait pas d’être fragmentée en revendications politiques. Je ne dis pas que la poésie devrait se résumer à des clowns irresponsables et débraillés balançant des mots dans le vide. Mais un poème abouti contient sa propre raison d’être. Je connais les différents courants de pensée critique, la vieille école, la nouvelle école, le courant « Blue Guitar », l’école britannique de Paris Leary, l’influence visuelle d’Epos et Flame, etc. etc., mais toutes ces théories traitent de questions de style, de manières, et de méthodes plutôt que de contenu. Et l’Art Primaire se passe de commentaires, soit c’est de l’art, soit c’est autre chose. Soit c’est un poème, soit c’est un bout de fromage. (À Anthony Linick, 6 mars 1959)

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On ne trouvera donc pas ici, fort logiquement, et en profonde cohérence avec la vie connue de l’écrivain, de théorie littéraire ou de corpus critique architecturé. Profondément enchâssées dans un humour féroce – et parfois quelque peu désespéré, néanmoins – à propos des conditions matérielles de production (de sa poésie surtout, car même si le succès, notamment international, est venu à travers les récits romancés mettant en scène ou non Henry Chinaski, de « Journal d’un vieux dégueulasse » en 1969 à « Contes de la folie ordinaire » en 1972, c’est sans doute avant tout en poète que Charles Bukowski se voyait lui-même au premier chef – sa lettre de remerciement à la revue Poetry, qui le publie en 1993 après quarante ans de refus, est un petit chef d’œuvre d’humilité sans complaisance et d’humour authentique), ses remarques et réflexions à propos de création dessinent néanmoins une fresque in fine fort serrée, fourmillant d’analyses pointues, même lorsqu’elles affectent d’être jetées sur le papier entre deux ou six bouteilles de vin, qui dressent le portrait d’un écrivain extrêmement attentif, patient et pourtant toujours bouillonnant, capable en permanence de véritables bouffées d’enthousiasme comme de (presque) résignations morbides quant à ce qui fonctionne ou non en matière de littérature.

Il est possible d’être « conservateur » et publier malgré tout de la bonne poésie. La plupart des merdes « modernes » sont des coquilles vides que peut torcher le premier bleu-bite venu sans expérience ni sentiments (il n’y a qu’à voir Hearse). Il y a des faux poètes dans toutes les écoles, des gens qui ne sont simplement pas à leur place (des imposteurs ? Tout simplement ?). Mais ils finissent toujours par disparaître car les forces de la vie les écrasent sous autre chose. Si la plupart des poètes sont jeunes, c’est tout simplement parce que la vie ne les a pas encore rattrapés. Montrez-moi un vieux poète et je vous montrerai, plus souvent que vous croyez, un maître ou un maboul. Et, je suppose, pareil pour les peintres. Là je ne serai pas aussi catégorique, car bien qu’il m’arrive de peindre, ça n’est pas mon domaine. Mais je suppose que c’est plus ou moins la même histoire, et je pense notamment à un vieil agent d’entretien français que j’ai connu dans une des dernières boîtes où j’ai bossé. Agent d’entretien à temps partiel, le dos voûté, sirotant du vin. J’ai découvert qu’il peignait. Peignait au moyen d’une formule mathématique, une conversion philosophique de la vie. Avant de prendre les pinceaux il mettait tout par écrit. Un plan gigantesque, auquel il donnait forme en peinture. Il me rapportait des propos de Picasso. Et je préférais en rire. Nous étions là, un expéditionnaire et un agent d’entretien discutant de théories sur l’esthétique pendant que tout autour de nous des hommes gagnant dix fois notre salaire vendaient leur âme pour des fruits pourris. Qu’est-ce que ça dit du mode de vie américain ? (À Guy Owen, début mars 1960)

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Bukowski par Kuvshinov-Ilya

Si l’on ajoute à tout cela ses notes et remarques, caustiques ou amusées, et parfois les deux simultanément, à propos des lectures publiques, des invitations universitaires, des comités de lecture, des inadvertances de certains jeunes (ou moins jeunes) éditeurs, des réactions de certains publics, des postures de certains confrères, des différences entre ce qu’on écrit et ce qu’on pense, et si l’on souligne aussi les confidences presque chuchotées, comme à demi-mot dans les creux de ces lettres, sur les relations amicales le liant par exemple à son éditeur de City Lights, Lawrence Ferlinghetti, ou de Black Sparrow, John Martin, on obtient bien un objet littéraire rare, dont la forme relativement inhabituelle et le ton résolument peu « classique » ne doivent pas masquer une seule seconde la richesse et l’intelligence des propos.

(…) Je pense qu’on écrit beaucoup trop de poésie pour faire genre au lieu de penser au concept. Je veux dire par là qu’on essaie trop de faire sonner ces trucs comme des poèmes. C’est Nietzsche qui a dit un jour alors qu’on l’interrogeait sur le sujet : « Les poètes ? Les poètes mentent beaucoup trop ! » La forme du poème, par tradition, nous autorise à dire beaucoup en peu de mots, mais la plupart du temps on parle plus qu’on ne ressent, et quand on n’arrive pas à voir ou sculpter des mots, on s’en remet à la diction poétique, sur laquelle le mot ÉTOILE règne en nabab et en directeur général. (À W.L. Garner, 9 novembre 1960)

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À propos de charybde2

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