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Notes de lecture 2018

Note de lecture : Artichaut 2 : « Personne » (Revue)

Mon nom est « Personne » : le deuxième numéro de la revue Artichaut.

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Dans l’évolution de persona à personne, un changement s’est opéré : pour beaucoup, le nom s’est confondu avec le moi. Puis, personne est devenu sacré. Dès lors, il a été question de droits de la personne, de respect de la personne et, comme si personne désignait l’homme dans sa dignité d’être sensible, le mot s’est mué en concept juridique.
Simone Weil refuse de s’empêtrer dans une notion si vague et si trompeuse, elle qui affirme que « ce qui est sacré, bien loin que ce soit la personne, c’est ce qui, dans un être humain, est impersonnel. » Elle s’oppose en tous points à la vision dominante de personne. (…) Elle perçoit bien en quoi la récupération de personne pour en faire le fondement d’un nouvel humanisme est une duperie. (…)
Quant à moi, je suis devant ce mot, cette positivité négative qui désigne tantôt l’identité profonde d’un être dans sa singularité, tantôt la perte de cette singularité dans l’aliénant social. Tout, ou rien. Tantôt l’un, tantôt l’autre. Mon esprit buté pense d’abord qu’il est question de choisir. Je pense à m’inscrire dans le débat, pour fixer personne. Je me sens comme l’esprit captif décrit par Weil. Je lutte. Puis je me souviens : Artichaut traite de création. Uniquement de création. L’incertitude chaotique de personne y est poétique et fertile. Il ne s’agit pas de choisir. Il s’agit de tenter, obstinément et sans espérance, de tout tenir : personne et persona, nom et pronom, vide et plein, en une seule entité. Alors, sans espérance, je me jette contre les parois de ce mot résistant. Et, comme j’ai lu Weil, je rêve qu’au lendemain de la publication de ce numéro, je me réveillerai de l’autre côté du mur.

C’est par ces mots que Justine Granjard, la rédactrice en chef de la revue Artichaut, introduit le deuxième numéro en octobre 2017, sous le signe de « Personne », sept mois après celui consacré aux « Révolutions ». La jeune revue de création littéraire poursuit ainsi son beau concept initial : une artiste invitée (Seung-Hwan Oh, dont l’« Impermanence », puissante série de portraits photographiques organiquement corrodés par l’usage d’un champignon, occupe le cahier central de la revue) et une autrice invitée (Anne-Charlotte Husson, dont la nouvelle « Nom féminin » ouvre le recueil, avec son cinglant parcours d’icônes du féminisme et de la misogynie) pour entraîner à leur suite les sept pièces issues de l’appel à textes organisé pour chaque numéro thématique. Sans oublier les bonus que constituent les accompagnements (musicaux ou graphiques) proposés pour chacun des textes, la bibliographie complémentaire et les divers ajouts disponibles sur le site internet du numéro concerné d’Artichaut.

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Si je prononce mon prénom à voix haute, comme ça, pour l’examiner ; si je répète l’opération suffisamment de fois, ce mot censé me résumer, faire de moi une entité désignable et reconnaissable pour le monde, ce mot ne m’appartient plus. Il suffit de quelques répétitions pour qu’il rejoigne la foule des mots qui ne sont pas moi, pour qu’il se détache de mon corps et vienne se prêter, complaisamment, à ma petite expérience. (Anne-Charlotte Husson, « Nom féminin »

Julien Bounkaï (« Prosopagnosie ») nous propose une saisissante réinterprétation de l’expérience consistant de nos jours à demander à une cabine numérique automatisée de nous fournir les quatre photographies d’identité requises par telle ou telle administration, résonnant curieusement avec les « Visages de la loi » que Hugues Leroy avait confiés au numéro 3 de la revue La moitié du fourbi. À partir d’une maison semi-immergée, voguant lentement à la dérive, d’un crocodile réfugié dans la cave de cette maison, de chansons de Claude Nougaro et d’une géante flottante de rencontre, Yacine Majidate (« Le Carré flottant ») élabore une singulière fable de montée des eaux, sans arche et sans Noé, mais avec un humour décalé et potentiellement théologique que ne renierait sans doute pas le James Morrow de « En remorquant Jéhovah ».

Le lendemain matin, comme chaque matin, j’ai chaussé mes bottes en caoutchouc, j’ai poussé le coffre qui recouvrait la trappe, je l’ai ouverte et je suis descendu à la cave. J’allais vérifier le niveau de l’eau, comme chaque jour. C’était un moment désagréable, alors je commençais toujours par cela. J’ai dit plus haut que j’étais seul au milieu de l’eau. C’est inexact, il y avait un autre habitant dans la maison. Depuis le premier jour de la Dérive, un crocodile habitait la cave, et même si je le tenais en respect, je ne lui accordais pas toute ma confiance. (Yacine Majidate, « Le Carré flottant »)

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Seung-Hwan Oh, Untitled

Sibylle Orlandi ( « 22′ 33 ») imagine en quelques pages une inquiétante montée aux extrêmes de l’engouement populaire pour la course à pied, tissant son improbable métaphore consumériste en redoutable experte des phénomènes de mode et d’obsession, appliqués à un objet social que l’on jurerait désormais être devenu tabou. Vanya Chokrollahi (« Le Sorgueur égaré ») propose un splendide et inquiétant agencement de fantasy possible et de roman noir historique, jouant comme avec une condensation poétique de résonances qui hanteraient le « Gagner la guerre » de Jean-Philippe Jaworski, par exemple, avec une langue redoutablement affûtée.

La nuit est noire. Vous n’y voyez rien. Vous tâtez vos yeux. Ils sont bien ouverts, vous n’en étiez pas sûr. Un pas boiteux s’en vient vers vous. Vous cherchez à tâtons la poignée de votre long couteau ; vous le savez pendu à votre ceinture. Un pas lourd, l’autre traînant, un cliquètement. Ça vient. Vous pensiez arriver au village avant la nuit. Vous auriez dû vous arrêter à l’auberge de voyageurs où l’on vous a servi de ce vin noir que saigne la région. Un pas lourd, l’autre traînant. Vous avez continué votre route, vos jambes n’étaient pas fatiguées. Mais le jour si. Il s’est couché plus tôt que vous ne l’attendiez et vous vous êtes perdu dans cette nuit noire. Un cliquètement, un pas lourd. Vous serrez la poignée de votre long couteau. Une respiration sifflante et proche de vous. Vous tendez l’oreille, plus rien. Une brise légère chargée de sève nouvelle caresse l’herbe rare et la poussière de la route. Une voix sur votre gauche, vieillarde. (Vanya Chokrollahi, « Le Sorgueur égaré »)

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Seung-Hwan Oh, Untitled

Juste après le cahier central et les sept clichés de l’ « Impermanence » de Seung-Hwan Oh, déjà cité, on retrouve Joséphine Lanesem (« Septième des Sœurs ») qui en onze pages d’une belle densité nous présente une famille de sept sœurs, puissamment symbolique, et les interrogations qui viennent peu à peu hanter la septième d’entre elles. Raphaël Sarlin-Joly, dont on avait déjà beaucoup aimé le « Nous irons pieds nus comme l’Ire des Volcans » dans le numéro précédent de la revue, revient ici avec une rare manière d’inscrire en quelques pages une véritable épopée poétique dans les grains de sable accumulés d’une plage, comme une ligne de fuite, de purification et de décombres encore riches des hallucinations passées (« Révélant sur la Grève Quelques Corps immobiles »). Jérémie Descortignies, enfin, conclut ce numéro avec un bref et impressionnant récit, presque volodinien (ou plutôt bassmannien, sans doute) de voyage immobile et d’insomnie ferroviaire éternelle (« Grand Est »).

Ici, sur la grève
Je trace des lignes
Je sais tracer des lignes
L’espoir est nu dans mes yeux pâles
Et je regarde le monde tourner
Sur le sable
Je trace des lignes
Je sais tracer des lignes
(Raphaël Sarlin-Joly,« Révélant sur la Grève Quelques Corps immobiles »)

Un deuxième numéro qui confirme sans équivoque la qualité réellement impressionnante de cette jeune création littéraire obtenue majoritairement par appels à textes.

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  1. Pingback: Note de lecture : Artichaut 3 : « Point  (Revue) | «Charybde 27 : le Blog - 16 juin 2018

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