☀︎
Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « L’Arche de Darwin » (James Morrow)

Une recherche aventureuse de l’origine des espèces, et bien davantage. Un très grand roman foisonnant et maîtrisé.

x

61593

Lorsque Chloe Bathurst avait sept ans et vivait à Wapping avec son père veuf et son turbulent frère jumeau, elle décida que sa prospérité future ne serait garantie que par l’arrivée, le plus tôt possible, d’une méchante marâtre. La preuve en était irréfutable. Cendrillon la demoiselle des cendres, Blanche-Neige la gardienne de nains, Gretel la tueuse de sorcière – à chaque fois une jeune femme ne trouvait le bonheur qu’après que son père eut séduit et épousé une méchante deuxième femme.
À neuf ans, Chloe finit par reconnaître la naïveté de son souhait et se découvrit tout aussi contente que papa ait négligé d’épouser une mauvaise personne. (Elle se sentait tout aussi contente qu’il ne se soit pas remarié du tout.) De fait, cet oubli ne fut pas le seul trésor accidentel que Phineas Bathurst légua à sa fille, car il la guida, sans le vouloir, vers les feux de la rampe. Alors que certains hommes sont des forgerons congénitaux ou d’autres des marins héréditaires, Phineas était un marionnettiste né qui ne pouvait s’empêcher d’attraper quelque objet se trouvant à sa portée – horloge, bouilloire, maillet, lanterne, tête de poisson – et de lui conférer le don de la mobilité et le pouvoir de la parole. Colporter l’illusion, en conclut Chloe, était dans son sang. Elle devait devenir actrice.

James Morrow, conçoit ardemment depuis presque trente ans de romanesques et hilarantes expériences de pensée permettant aux lectrices et aux lecteurs de questionner en sa compagnie les irrationalités fondamentales du zèle religieux à travers les âges, les obstacles surmontables ou non à la raison, et les charmes d’un éventuel scepticisme bienveillant. En plus d’avoir déjà évoqué la mort concrète de Dieu et ses conséquences philosophiques et techniques (« La trilogie de Jéhovah », 1994-1999), les débuts des Lumières à travers une lutte newtonienne pour l’abolition de la législation sur la sorcellerie (« Le dernier chasseur de sorcières », 2003), ou encore le télescopage du développement d’armes biologiques et des effets spéciaux du cinéma historique (« Hiroshima n’aura pas lieu », 2009), l’auteur voulait depuis longtemps – avoue-t-il – se pencher sur le Charles Darwin de « De l’origine des espèces », en jouant avec les îles Galapagos, avec un concours digne du meilleur Jules Verne et avec la personnalité centrale d’une exceptionnelle actrice de théâtre : c’est chose faite, pour notre bonheur, avec ce « L’Arche de Darwin » publié en 2015 et traduit en français en 2017 par Sara Doke chez Au Diable Vauvert – permettant au passage à James Morrow de devenir le troisième auteur, après Ian Mc Donald et China Mieville, à remporter pour la deuxième fois en France le Grand Prix de l’Imaginaire, catégorie roman étranger.

x

22545461

Avec le temps, Chloe remarqua qu’une ironie florissait à l’intérieur de la propriété bruyante qu’elle habitait désormais. Le Charles Darwin qui s’intéressait démesurément aux vers de terre était condamné par certaines infirmités à adopter la posture de ses chers annélides. Même si cette horizontalité était très utile pour produire des enfants, elle frustrait évidemment ses entreprises scientifiques (le projet botanique qu’il développait dans la remise, l’expérience étrange d’élevage de pigeons qu’il conduisait dans le colombier à l’arrière de la maison, les dissections de bernacles qu’il réalisait dans son bureau). Les jours les plus douloureux, il n’était productif que deux ou trois heures après lesquelles, tourmenté par un terrible mal de tête et une forte fièvre, il devait s’allonger sur le canapé, non loin d’un paravent chinois qui cachait un bassin, qu’il était obligé de garder à portée de main à cause de ses nausées.
Il quittait donc rarement la villa. Il ne se rendit à Londres qu’une seule fois cet automne-là, il y acheta un camée en broche pour Mrs Darwin et assista à une réunion de la Geological Society. Il préférait nettement que ses collègues lui rendent visite. Parmi les illustres visiteurs de Down House, on comptait le jeune et viril botaniste Mr Joseph Hooker, récemment revenu d’une expédition dans l’Antarctique, et l’affable Mr John Gould, le plus grand ornithologue d’Angleterre, ainsi que le bourru professeur Charles Lyell, célèbre dans tout le royaume de Sa Majesté pour ses Principes de géologie (un livre qui, comme le remarqua Mr Darwin en s’adressant à Chloe, « impressionnera favorablement ses lecteurs, même après que les montagnes dont il parle avec tant d’éloquence se seront transformées en poussière »). Il arrivait occasionnellement que le triumvirat scientifique constitué de Hooker, Gould et Lyell dorme sur place, mais, le plus souvent, il se contentait d’une visite d’une journée, ne restant que le temps de profiter d’un repas d’après-midi. Comme ces déjeuners avaient normalement lieu dans le vivarium, Chloe se retrouvait fréquemment à écouter les conversations des sages (ne comprenant qu’une infime fraction de ce qu’elle entendait), tout en continuant ses tâches de gardienne de zoo et en supervisant les enfants qui traversaient le dôme à dos de tortue, comme des cheiks sur des chameaux.

x

tortuga-george-galapagos-1-449x448

Il faut rappeler encore cette manière si rare somme toute dont James Morrow est capable de nous entraîner, échevelés, à sa suite et à sa poursuite, dans un tourbillon d’aventures à la Jules Verne ou à la Robert Louis Stevenson (les aérostats, les canonnières fluviales, les copies d’arches de Noé sont plus fréquentes ici que les fiacres), tout en nous initiant à des débats philosophiques, théologiques et épistémologiques de très haute volée, qu’il nous déroule sans effort apparent, sortant de son chapeau de magicien émérite Charles Darwin, Gregor Mendel, Pierre Teilhard de Chardin ou Rosalind Franklin, pour épauler et entrechoquer ses personnages fictionnels, que ce soit dans la campagne anglaise, chez des sybarites oxfordiens, dans un bagne anglais pour pauvres, au cœur de la forêt amazonienne ou dans les brumes temporelles d’une fumerie de haschisch d’Istanbul. Comme toujours chez cet auteur, l’érudition fascine, et sa digestibilité davantage encore. Démonstration de véritable double culture (celle du sérieux spéculatif et celle de l’aventure divertissante), « L’arche de Darwin » a tout d’un magnum opus,  par sa profondeur et par sa jouabilité sincère. Et si les moments de vertige n’y sont pas rares, tant le foisonnement de thèses et de démonstrations glissées dans les méandres romanesques abonde, c’est bien le signe que l’on est là immergé dans une œuvre marquante, au sens plein du terme.

Quel choix avait-elle ? Aucun, selon elle. Combien d’autres chemins s’ouvraient devant elle ? Zéro, conclut-elle avec regrets. Telle Pirate Anne forcée d’abandonner son bébé sur les marches d’un monastère, Chloe était à présent obligée de s’approprier l’ébauche de la théorie transmutationniste sous couvert de la nuit, puis remonter jusqu’à sa chambre pour retranscrire les trente-cinq pages sans qu’on s’aperçoive de leur disparition.
Elle prépara les fondations de son plan avec un soin infini, dégagea le désordre de son écritoire, l’équipa des outils essentiels qu’elle s’était procurés en épuisant toutes les ressources de son porte-monnaie chez Creigar & Sons, Stationers – une pile de papiers vierges, un stylo, deux plumes, trois flacons d’encre ainsi que quatre chandelles obtenues de Parslow sous prétexte qu’elle avait l’intention de rester éveillé tard dans la nuit pour lire Le Comte de Monte-Cristo. Elle se contorsionna pour entrer dans sa robe de velours bordeaux du Radeau de la Méduse, idéale pour se fondre dans le noir, puis enfila des chaussons pour mieux assourdir ses pas et irrigua sa gorge de sirop d’orgeat pour éviter de se trahir avec une quinte de toux.

x

James_Morrow_South_Street_Seaport_2007-04-10

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « L’Arche de Darwin » (James Morrow)

  1. je me doutais bien que cela allait se bousculer et peut être même coincer…..
    et ceci avant de partir pour Toronto

    a peine finies les japonaiseries (ou du moins celles sur les tremblements de terre)
    il me reste encore un 50aine de pages à lire sur « Lost Empress » de Sergio de la Pava
    et donc inventer de quoi en faire une critique décente.
    ente temps, ce matin j’ai recu « The Road to Brightcity » de Mairtin O Cadhain
    apres avoir lu « The Key an Eochair » juste avant
    vraiment de la belle littérature (mais je n’ai pas – encore – fait
    cela ne vous dit peut etre rien, mais c’est, à mon avis un des plus grands auteurs irlandais
    j’avais il y a deux ans (a peu près) été attiré par une annonce de la revue Granta sur une traduction simultanée, par la même maison d’édition de « Crea na Cille ». Aussitot vu aussitot lu et criticu (mais je n’ai pas retrouve de trace sur ce site- donc je le renvoie)
    avec en prime un post sur les irlandais et les morts
    il y a de quoi lire, et c’est de la bonne lecture (J. Joyce, S. Beckett, Flann O Brien…)

    je replace donc des deux posts en attendant la suite

    Publié par jlv.livres | 28 mai 2018, 13:29
  2. C’est un festival de littérature irlandaise que cet été (cétait il y a 2-3 ans) , avec la récente publication de « Aeneid Book VI » de Seamus Heaney, un numéro spécial de la revue « Granta » sur les nouveaux auteurs irlandais et surtout les traductions de « Cré na Cille » (édition originale en 1949, réédité en 1909, Clo Iar-Chonnachta Teo , 364 p.) de Máirtín Ó Cadhain, l’une « The Dirty Dust » (2015, Yale Margellos, New Haven , 310 p.) traduit par Alan Titley (ici désignée sous T), et l’autre « Graveyard Clay » (2016, Yale Margellos, New Haven, 368 p.) traduit par Liam Mac Con Iomaire et Tim Robinson (ici désignée sous M&R). Il n’est déjà pas très courant que le même éditeur publie presque simultanément le même texte sous deux traductions, ou alors l’original a des qualités exceptionnelles. Ce qui est le cas pour « Cré na Cille », souvent considérée comme étant un des ouvrages les plus importants du XX siècle (et pourtant il y a eu James Joyce, Samuel Beckett, sans oublier Flann O’Brien.

    Máirtín Ó Cadhain (prononcer Marteen O’Kine) est originaire d’un petit village, An Cnocán Glas, près de Spiddal (An Spidéal), Connemara (1906-70). Il devient enseignant mais entre très vite en conflit avec l’église irlandaise. Auteur de nombreuses nouvelles en gaélique, il se bat pour la défense de sa langue.
    « Cré na Cille » (1949, Clo Iar-Chonnachta Teo, 364 p.) est le seul roman à avoir été publié de son vivant. Les deux autres, « Athnuachan » (renouveau) (1995, Coiscéim. Baile Átha Cliath, 396 p.) et « Barbed Wire » (2002, Coiscéim, Baile Átha Cliath, 501 p.) n’ont été publiés que récemment. Ce dernier titre est une charge féroce contre la disparition de la langue gaélique. « La langue irlandaise est la reconquête de l’Irlande, et la reconquête de l’Irlande est la langue irlandaise ». Un recueil bilingue de nouvelles « The Key / An Eochair» traduit par Louis de Paor et Lochlainn Ó Tuairisg (2015, Dalkey Archive Press, Dublin, 200 p.) est également disponible. A ma connaissance, aucune traduction de ces livres n’existe en français, ce qui est regrettable.
    « Cré na Cille » est un roman essentiellement constitué de dialogues, souvent savoureux, échangés dans un cimetière d’une petite ville irlandaise du Connemara. Originellement publié en gaélique en 49, il a fallu attendre une soixantaine d’années avant que le roman soit accessible en anglais. Y reviennent les peurs, obsessions séculaires qui rythment la vie quotidienne de l’Irlande. Caitriona Paudeen est une des enterrées les plus récentes, ce qui en fera le personnage central du livre, en fait c’était une mégère du genre vicelarde. Dès le début, elle n’arrête pas de critiquer son mode de vie pour sa radinerie. « Don’t know if I am in the Pound grave, or the Fifteen Shilling grave? Fuck them anyway if they plonked me in the Ten Shilling plot after all the warnings I gave them. » (J’ignore si je suis dans une tombe à une livre ou à quinze shillings. Maudits soient-ils, s’ils m’ont flanqués dans la tombe à dix shillings, après tous les avertissements que je leur ai faits.). Par la suite, les autres morts vont lui demander des nouvelles récentes de ceux qui sont restés dans le village. Bien sûr, cela va provoquer autant de colères que de disputailleries. Finalement on n’est pas si loin que cela des Enfers de l’Enéide…….

    Caitriona Paudeen (la forme génitive Pháidín est utilisée dans la traduction M&R) est furieuse car d’une part elle décède avant sa sœur Nell, mais aussi parce qu’elle est enterrée à coté de Nora Johny, la belle-mère de son fils Patrick. Evidemment, les deux femmes sont farouchement ennemies. Sont également présents, même morts, un commerçant, habile (boni)menteur, Peter the Publican, le tenancier du pub qui allonge son whiskey (toujours vivant), le voleur d’algues, Mannix le vendeur d’assurances qui tourne tout à son profit, le maitre d’école qui peste contre sa femme mais conte fleurette à Nora Johny, la femme qui découvre la culture, Coley, le diseur d’histoires, mais qui ne sait pas lire, et Dotie trop sentimentale, En plus, est enterré un aviateur français, ne parlant pas le gaëlique, mais qui s’exprime en français « Monsieur Churchill a dit qu’il retournerait pour libérer la France. Vous comprenez mon ami ? ». On sent en lui un disciple de Sartre « L’Enfer c’est les autres ». il y a aussi ces deux footeux qui se disputent allègrement sur l’issue de matchs en 41 entre les équipes de Kevin, Galway, Cavan et All-Ireland. Et puis cet autre dont un des rares exploits de sa vie est d’avoir bu d’affilée 42 pintes de bière en une soirée (soit une vingtaine de litres).
    Bref, tout ce petit monde se parle, ou plutôt parle sans écouter trop les réponses des autres. On y reviendra. Les peurs, les obsessions, les petits psychodrames de tous les jours sont leurs sujets principaux de conversation. Pour la plupart c’est de savoir si leur enterrement s’est bien déroulé, et si leurs survivants leur ont offert le cercueil ou la tombe qu’il fallait « the Pound grave, or the Fifteen Shilling grave », voire même « the Ten Shilling plot »ou si la croix sur la tombe est belle « in Connemara marble ». il y a cependant des exceptions à ces préoccupations locales, et ils vont organiser des élections, et même un Rotary « We will have regular debates, lectures, soirée, Pub Quizzes, Symposiums, Colloqiums, Plentiful Periodicals, Chapters, Summer Schools, and Weekend Schools and Information on Demand for those in the Half Guinea Place » (Nous aurons des discussions régulières, lectures, soirée, Quizz du Pub, Symposiums, Colloques, Presse de Périodiques, Chapitres, Ecoles d’Eté, Ecoles de Weekend et Information à la Demande pour ceux du Half Guinea Place).
    Les nouvelles externes au village sont rares. Il y a des indications comme quoi la Seconde Guerre Mondiale est en cours, avec des injonctions à Hitler. Mais c’est en tant qu’ennemi de l’Angleterre dont on pense qu’elle sera détruite. Les réminiscences des conflits antérieurs, comme la Première Guerre, avec son lot de morts, sont lointaines « Wake up, I tell you. Aren’t you nearly thirty years dead? » (Réveille-toi, je te dis. Cela fait déjà trente ans que tu es mort) ? Les références externes au village ne concernent que la grande ville Galway, décrite sous le nom de « Fancy City » (T) ou « Brightcity » (M&R). L’humour, souvent noir, cela va de soi, est omniprésent dans le texte « You were as clean and smooth as if they had ironed you out on the bed. » (Tu es aussi propre et lisse que si on t’avais repassé sur ton lit.) Les répliques sont parfois savoureuses. «I hope he lies and never rises! I hope he gets the thirty-seven diseases of the Ark! I hope all his tubes get glutted and his bunghole stuffed! The Ulster flies! The yellow bellies! The plague of Lazarus! Job’s jitters! Swine snots! Lock arse! Drippy disease, flatulent farts, wobbly warbles, wriggly wireworm. . . ». (J’espère qu’il ment et qu’il ne se lève pas ! J’espère qu’il a attrapé les trente-sept maladies de l’Arche! J’espère que tous ses intestins sont collés et son troufignon bouché ! Les mouches de l’Ulster, Les boyaux jaunes ! La maladie de Lazare ! Les démangeaisons de Job! Morves de porc! Cul serré ! La goutte, les pets foireux, gazouillis bancal, vers frétillant.)
    Les différents chapitres sont essentiellement des dialogues. Il n’y a pratiquement pas de descriptions, sinon celle qu’en font les différents personnages. Cependant les chapitres successifs sont séparés par des Interludes, généralement introduits par le « Trumpet of the Graveyard ». C’est un personnage haut en couleurs. « I am the Trumpet of the Graveyard. Hearken unto my voice! You must hearken to what I have to say…» (Je suis le Héraut du Cimetière. Ecoutez ma voix! Vous devez écouter ce que j’ai à dire). Et ce Héraut a fortement conscience de sa charge d’introduire les nouveaux enterrés. Il en devient grandiloquent. « For I am every voice that was, that is, and that will be. I was the first voice in the formlessness of the universe. I am the last voice that will be heard in the dust of Armageddon. I was the muffled voice of the first embryo in the first womb. When the golden harvest is stacked in the haggard, I am the voice that will summon home the last gleaner from the Grain-field of Time. For I am the firstborn son of Time and Life, and steward of their household. I am reaper, stack-builder, and thresher of time, I am storeman, cellarer, and turnkey of Life. Let my voice be heard! It must be heard …». (Car je suis toutes les voix qui furent et qui seront. J’étais la première voix dans le chaos universel. Je suis la dernière voix à être entendue dans la poussière d’Armageddon. J’étais la voix étouffée du premier embryon dans la première matrice. Quand la moisson d’or est rentrée au hangar, je suis la voix qui appelle à la maison le dernier glaneur des grains du champ du Temps. Car je suis le fils ainé du Temps et de la Vie, et l’intendant du ménage, je suis le moissonneur du temps, je suis le magasinier, le caviste et gardien des clés de la Vie. Laissez ma voix être entendue ! Je dois être entendu…). Cependant ces interludes permettent d’aérer le texte et c’est agréable.
    Par ailleurs il y a certains passages qui se révèlent assez poétiques. « A tubercular tinge has crept into the crepuscular sky. Milk is indurating in the udders of the cow while she seeks shelter in the inglenook of the ditch. The voice of the young swain who tends the sheep on the hills is suffused with a sadness which cannot be silenced » (Une couleur tubarde a envahi le ciel crépusculaire. Le lait s’indure dans le pis de la vache tandis qu’elle cherche un abri dans l’abri du fossé. La voix de la jeune amante qui garde les moutons sur les collines se répand avec une tristesse qui ne peut être réduite au silence.)

    A propos des deux traductions, toutes deux chez le même éditeur à un an d’intervalle, déjà citées (ici simplement T et M&R), ma connaissance du gaëlique étant relativement limité, je ne peux que traduire ce que les critiques anglais en disent. La première « The Dirty Dust » (La Sale Poussière), soit T, date de mars 15. La seconde « Graveyard Clay » (L’Argile du Cimetière) colle de façon plus littérale au texte (M&R). La traduction littérale en serait « La Terre du Cimetière ». Il en résulte un texte plus châtié, et souvent moins débridé, voire rabelaisien que a traduction T. Les puristes estiment même que cette traduction est vulgaire et trop crue. Ayant lu des extraits seulement de M&R, et ayant souvent des difficultés de traduction orale pour T, je pense que cette dernière traduction comprend plus le sel de l’histoire, dans son langage de tous les jours. Dans sa préface, Titley reconnait d’ailleurs la difficulté de traduire le texte « There is no easy equivalence between languages. It is not the meaning itself which is the problem but the tone, and feel, and echo. » (il n’y a pas d’équivalence simple entre les langues. Ce n’est pas le sens en-soi qui pose problème, mais le ton, le sentiment et l’écho qu’ils provoquent). Quoiqu’il en soit, « The Dirty Dust » est un chef d’œuvre d’humour (forcément noir).
    Dans la préface également, Titley rappelle comment l’idée du texte est venue à Máirtín Ó Cadhain. « We dug two graves but we didn’t find the right coffins in them. The map of the graves was sent for, but the map was as if a child had been doing his sums with the poker in the ashes of the fire. It was getting late and the funeral was due at any moment. We said that we would dig another grave and that would be that. Going home, one of my neighbours said: ‘do you know where we got rid of her in the end, but down on someone whom I’ll call Red Micil.’ ‘Oh’, said another, ‘Oh dear, but isn’t there going to be the grammar down there’. ». (On a creusé deux tombes, mais on n’y a pas descendu le bon cercueil. Le plan des tombes avait été préparé, mais ce plan était comme si un enfant avait fait des sommes au poker dans les cendres du feu. Il se faisait tard et l’enterrement était attendu d’un moment à l’autre. On a dit que l’on creuserait une autre tombe qui serait cette fois la bonne. En rentrant chez nous, un de mes voisins a dit: «Savez-vous où nous nous en sommes débarrassés finalement, sur quelqu’un que je vais appeler Red Micil. «Oh», dit un autre, «Oh, mais il ne va pas nous faire la leçon depuis là en bas.).

    Les histoires à propos des défunts qui retrouvent une vie sociale au cimetière ne sont pas légion, mais il en existe un certain nombre. Joaquim Maria Machado de Assis fait intervenir les morts au début des « Mémoires posthumes de Brás Cubas » (15, Métaillé, 238 p.). Bras Cubas, écrivain-défunt, livre le récit posthume de sa vie, avant de mourir d’une pneumonie contractée à la suite de son obsession d’écrire. « Je suis un écrivain mort, non au sens de quelqu’un qui a écrit et qui est maintenant décédé, mais au sens de quelqu’un qui est décédé et qui est maintenant écrivain, pour qui la tombe et un nouveau berceau ».

    Plus surprenant est que cette forme d’écriture se retrouve chez les très grands auteurs irlandais que sont James Joyce, Flann O’Brien, Seamus Heaney ou Samuel Beckett. Avant eux, il y avait déjà Saint Brendan et son étonnant voyage en mer. Cela aboutira au texte irlandais « Immram Brain Maic Febail ocus a echtra andso sis » (La navigation de Bran, fils de Febal et ses aventures ci-après), récit de la navigation dans le Sidh des celtes, sorte de Paradis qui désigne l’Autre Monde. Bran, dont le nom signifie corbeau, est le fils de Febal. Alors qu’il se dort, il entend un chant étrange, dont la voix lui vante les délices d’ « Emain Ablach » (la Terre des Pommiers), une île au milieu de l’océan. Le symbole des pommiers est synonyme d’éternité. Il est le seul à entendre ce chant, venu, il n’en doute pas du « Sidh » (l’Autre Monde). Il part avec « trois fois neuf » compagnons. Sur la mer, « Manannan Mac Lir », le dieu souverain du Sidh, le guide et l’entraine. A la première île où ils abordent tous ses habitants ne font que rire. Le marin qui y débarque est aussitôt prit d’un fou rire et refuse de remonter à bord. Puis ils abordent à « Tir na mBân » (l’Ile des Femmes). La reine de l’ile lance un bout à Bran pour faire échouer bateau, et tous débarquent. Chacun dispose alors d’une femme, toutes étant jeunes et très belles, la reine naturellement échoie à Bran. Ils vivent alors un certain temps, baignant dans une félicité totale. Mais…..nostalgie oblige, ils décident de rentrer. Tout comme Ulysse revenant à Ithaque, personne ne les reconnaît au retour, et eux-mêmes ne reconnaissent personne. Le premier qui descend à terre se transforme en un tas de cendres. Bran reprend alors la mer pour une navigation sans fin. C’est « Ulysse » revu par Eugène Sue et son « Juif Errant ».

    Bien plus tard, à propos de « Les Trois Policiers » Flann O’Brien écrit « Quand on arrive au bout du livre, on réalise que le héros ou personnage principal […] est mort tout au long du livre et que toutes les histoires étranges ou horribles qui lui sont arrivées ont eu lieu dans une sorte d’enfer qui a été sa récompense pour son meurtre ». Mais c’est dans « L’Archiviste de Dublin » (The Dalkey Archive en anglais) que l’on est confronté aux relations avec les morts. Les deux compères Mick et Hackett rencontrent De Selby. C’est « un théologien et un physicien, sciences qui en embrasent bien d’autres, comme l’eschatologe et l’astrognose. ». On lui doit entre autres d’importantes « découvertes dans le domaine de la chimie pneumatique.». Le lecteur curieux pourra se reporter à sa bibliographie, ainsi qu’à ses exégèses, dans « Le Troisième Policier ». A sa suite, Flann O’Brien nous entraine ensuite au club de natation de Vico, où il y a une grotte cachée au bord de l’eau à laquelle on accède par un boyau. « Lorsque l’eau monte, ce trou est bloqué et l’air confiné dans la grotte ». C’est un bel exemple de la contraction de l’air qui transforme l’espace temps. Et effectivement la rencontre avec un spectre a lieu avec un Père de l’Eglise. « [S]on père s’appelait Patrick. Et c’était un vrai branleur » et d’ailleurs « le Livre II de [s]es Confessions n’est qu’un ramassis d’exagérations. ». Alors qu’il a vu « ce vautour de François-Xavier, trinquant et lutinant les femmes dans les bas quartiers de Paris avec Calvin, et Ignace de Loyola dans des garennes pleines de rats, de vermine, de sycophantes et de syphilis ». Cette rencontre et discussion avec Saint Augustin se poursuit et se termine par un vibrant « Au revoir. Attention aux rochers. Dieu soit avec vous. ». Il faut reconnaître que cela vaut largement la rencontre d’Enée avec Anchise. Se non è vero è ben trovato.

    Cela n’est pas sans rappeler le célèbre chat de Schrödinger. Pourquoi cette référence à la mécanique quantique et que vient faire le pauvre chat dans cette histoire. Il se trouve que Erwin Schrödinger a été directeur de l’école de physique théorique au Dublin Institute for Advanced Studies durant la seconde Guerre, donc à Dublin. En 39, Flann O’Brien publie son livre. Au même moment, Schrödinger, dans son approche de la décohérence en mécanique quantique fait intervenir un chat dans une pièce dont on ne peut savoir s’il est simultanément mort ou vivant. Pauvre chat qui risque d’être empoisonné s’il observe la désintégration d’un atome. Pour cette expérience Einstein préconisait l’utilisation d’un baril de poudre, à la place du chat bientôt empoisonné. L’utilisation d’un rat eut été préférable, confirmant le principe de l’ennui comme un rat mort.

    Chez Seamus Heaney et son « Aeneid Book VI » de même que dans «Ulysse » de James Joyce, le héros est confronté aux morts dans leur royaume, Descente aux Enfers que narrent brillamment ces deux géants de la littérature irlandaise, tous deux nobélisés. Et pourtant dans « l’Odyssée » originale, Ulysse ne descend pas aux Enfers, dans le merveilleux livre XI. Après sa rencontre avec Circé la magicienne, il lui est conseillé d’aller voir Hadès pour y interroger le devin Tirésias de Thèbes sur l’issue de son périple. Les marins qui accompagnent Ulysse sont terrifiés à l’idée de naviguer au bord de l’Océan, où coulent le Styx et l’Achéron. Aussi Ulysse commence t’il par un sacrifice, celui du mouton noir, pour calmer les Dieux. Il rencontre Tirésias qui lui promet un retour au pays « pour trouver encore le malheur au logis, pour y voir des bandits te dévorer tes biens et, le prix à la main, te courtiser ta femme ». Il rencontre encore toute une kyrielle de personnages fameux : Créon, Léda Phèdre, Antiope, et a des nouvelles de ses anciens compagnons d’arme : Agamemnon, Patrocle, Achille Ajax, ainsi que les héros de la mythologie : Orion, Tantale Sisyphe, Héraclès. Il retourne à son bateau et redescend le fleuve Océan « à la rame d’abord, puis au gré de la brise ». James Joyce va naturellement, tout d’abord dynamiter « l’Odyssée » en en mélangeant l’ordre des différents chants. La rencontre de Bloom avec Hadès a lieu au chapitre 6, intitulé justement « Hadès ». Bloom est alors en position sociale inconfortable vis-à-vis des autres passagers de la voiture à cheval qui les emmène depuis la maison du mort à Sandymount, au sud de Dublin jusqu’au Glasnevin Cemetary au nord de Dublin où sera enterré Paddy Dignam. Le trajet se fait en avec Jack Power, Simon Dedalus le père de Stephen (qui représente Joyce), et Martin Cunningham. La rencontre entre Simon et Stephen est donc une rencontre père-fils, et non comme Enée et Anchise une rencontre fils-père. La rencontre Simon-Stephen a eu lieu dans le chapitre 3 « Protée » dans lequel Stephen s’interroge sur son père alors qu’il rend visite à son oncle Richie. Ce trajet n’est pas sans rappeler celui de Seamus Heaney dans « Route 101 ». Malgré l’inconfort du véhicule qui se traduit par « des miettes de pains de dessous ses cuisses », le trajet se poursuit avec la traversée, non pas du Styx, mais du « Crossguns bridge : le Canal Royal » ainsi que des autres rivières (Liffrey, Grand Canal, Canal Dodler) soit en tout les quatre fleuves des Enfers. A l’arrivée au cimetière, le cortège croise différents enterrements, ou discutent de différentes morts récentes, jeune enfant, suicides, accidents. Exactement comme Ulysse rencontre les morts récents (, les héros ayant eu une mort violente ou provoquée). Il est peut être hardi de faire le lien entre le rameau d’or, nécessaire à passer le Styx et « le savon collé à son papier [que Bloom] transfère de sa poche revolver à la poche intérieure de son veston ». Par contre il y a l’épisode du « florin d’argent », soit « un shilling huit de trop » que « [l’on remet] au batelier, en échange de la vie de [son] fils » qui rappelle l’obole à Charon.
    Puis, lors des obsèques, Bloom est totalement absent. Il pense à tout autre chose. Il a même cette histoire qu’ils se racontent « que deux poivrots sont venus ici un soir de brouillard à la recherche de la tombe d’un de leurs amis. Ils donnèrent le nom de Mulcahy de la Coombe et il leur fut indiqué où il était enterré. Après avoir un peu pédalé dans le brouillard, ils trouvèrent la tombe, bel et bien » et à propos du tombeau de Parnell « Certains prétendent qu’il n’a jamais été dans ce tombeau. Que son cercueil avait été rempli avec des pierres. Qu’un jour on le verrait revenir. ». On dirait pratiquement du Flann O’Brien dans « Les trois Policiers », ou du Mairtin O Cadhain. Bloom a également plein d’idées pour le futur. « Suis persuadé que la terre serait enrichie avec du compost de cadavre, os, chair ongles, fosses communes. Cela pourrit plus vite dans une terre humide. Les vieux desséchés plus durs à cuire. […] Bien sûr les cellules ou je ne sais trop quoi continuent à vivre. Se transforment. On vit à jamais en somme. Rien à bouffer, elles se bouffent elles-mêmes. ». Et puis cette réflexion finale de Bloom : « Je vous apparaitrai après ma mort. Vous verrez mon fantôme après ma mort. Mon fantôme vous hantera après ma mort. Il y a un autre monde après la mort appelé enfer. ». Evidement c’est du James Joyce qui a revisité Homère. A signaler cependant comme relativement bon décodeur, l’épais livre de Philippe Forest « Beaucoup de Jours, d’après Ulysse de James Joyce » (11, Editions Cécile Defaut, 478 p.). Non pas que cela soit une exégèse, loin de là, mais une lecture différente et différée du lire de James Joyce.
    Une autre apparition des morts intervient dans « Dubliners » de James Joyce, traduit par Jacques Aubert en « Gens de Dublin » (1974, Gallimard, 272 p.) avec une préface de Valéry Larbaud. Ce recueil de 15 nouvelles se termine par « The Dead », traduit en « Les Morts ». Tout commence par le récit du bal annuel des sœurs Morkan (Kate, Julia, et leur nièce Mary Jane). Les invités dansent, chantent, tout se passe dans la bonne humeur jusqu’à ce que la tante Julia fredonne « Parée pour la noce » de Bellini. Cela va provoquer une prise de conscience, en particulier de Gabriel, à qui on rappelle que les moines « se levaient à deux heures du matin et dormaient dans leurs cercueils ». Cela jette un froid. « Le cercueil [dit Mary Jane] est pour leur rappeler leur dernière heure. ». Puis D’arcy, chanteur professionnel entonne « The Lass of Aughim », un chant celtique traditionnel très triste, que Joyce avait l’habitude de le chanter à son épouse. Re-coup de froid chez les invités, qui fait que Gretta raconte à son époux Gabriel « C’était un jeune homme que je connaissais, [répondit-elle], appelé Michel Furey. Il avait une santé très délicate ». « Il est mort à dix-sept ans ». « Je crois qu’il est mort pour moi » finit elle par avouer. L’histoire se termine par la neige qui tombe partout sur l’Irlande. « Elle tombait aussi dans tous les coins du cimetière isolé, sur la colline où Michel Furey gisait enseveli. ». Fin de la nouvelle. « Son âme s’évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s’épandre faiblement sur tout l’univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts. »
    « The Lass of Aughim »
    If you’ll be the lass of Aughim / As I am taking you mean to be / Tell me the first token / That passed between you and me / O don’t you remember / That night on yon lean hill / When we both met together / Which I am sorry now to tell / The rain falls on my yellow locks / And the dew it wets my skin; / My babe lies cold within my arms; / Lord Gregory, let me in. » ((Si tu es bien la jeune fille d’Aughim / Comme tu prétends l’être
    Dis-moi le premier gage / Qui fut échangé entre toi et moi / Ne te rappelles-tu pas / Cette nuit sur la colline / Quand nous nous rencontrâmes / Ce que je regrette amèrement aujourd’hui / La pluie tombe sur mes boucles jaunes / Et la rosée mouille ma peau Mon bébé est glacé entre mes bras /Personne ne m’ouvre la porte).

    Seamus Heaney n’est pas en reste, à en juger par sa phrase célèbre poème « Whatever You Say, Say Nothing» publié dans « North » (1975, Farrar, Straus and Giroux, 65 p.). « Is there a life before death? That’s chalked up / In Ballymurphy. Competence with pain, / Coherent miseries, a bite and sup, / We hug our little destiny again.» (Y a-t-il une vie avant la mort ? On l’avait écrit à la craie / à Ballymurphy. Compétence avec la douleur, / Misères cohérentes, une bouchée et une soupe, / On empoigne à nouveau notre petit destin). Plus adéquat est son poème « A dog was crying tonight in Wicklow also » paru dans « The Spirit Level » (96, Faber and Faber, 96 p.)
    « A Wicklow aussi un chien a pleuré cette nuit » / en souvenir de Donatus Nwoga
    Quand les humains eurent compris ce qu’était la mort / Ils envoyèrent à Chukwu un chien porteur de ce message :/ La maison de la vie devait leur être ouverte. / Ils ne voulaient pas finir à jamais perdus / Comme le bois brûlé disparaît en fumée / Et cendres dispersées au vent. Non : leurs âmes / Étaient comme une troupe d’oiseaux croassants / Au crépuscule, revenant aux mêmes perchoirs, / Aux mêmes purs climats, aux ailes étirées du matin. / La mort serait comme une nuit passée dans la forêt : / À l’aube, chacun serait rentré dans la maison de la vie. / (Voilà ce que le chien devait dire à Chukwu.)

    Toujours en date de cette période, Samuel Beckett fait paraitre « En attendant Godot » dans laquelle Estragon et Vladimir passent leur temps à attendre le dit Godot dans un non-lieu au milieu de nulle part, en fait une « Route de campagne avec arbre ». Rien ne se passera jusqu’à la chute finale de la pièce (et du pantalon d’Estragon).
    « Le Fantôme de Canterville » et « Le Portrait de Dorian Gray », tous deux de Oscar Wilde font également partie de ces œuvres écrites par des irlandais et qui font intervenir la frontière entre la vie et la mort. Dans le premier cas Sir Simon n’arrive désespérément à effrayer la famille Otis, américains pragmatiques. Il va même tomber sous le charme de Virginia, la fille de famille. Dans le second livre, l’échange des destinées entre Dorian et son portait est de la même veine. Jusqu’à ce qu’il faille tuer le tableau devenu trop compromettant.
    C’est un autre auteur irlandais, actuel cette fois, qui reprend le thème. Hughes Declan dans le polar « All the Dead Voices» où il est question du détective privé Ed Loy qui vit à Dublin. On lui demande de retrouver qui a battu à mort Brian il y a une quinzaine d’années. Trois suspects, tous plus ou moins liés à l’IRA., mais qui sont maintenant de respectables citoyens. Une plongée dans les bas-fonds de ce qui a donné lieu à l’Irlande actuelle.
    John Banville, ou plutôt Benjamin Black le pseudo qu’il utilise pour écrire des romans noir, avec Quirke dans son dernier roman « Even the Dead » reprend des thèmes déjà développés dans « Les Disparus de Dublin » et autres titres dans lesquels intervient Quirke, médecin légiste à Dublin qui passe son temps à retrouver de quoi sont morts les autres personnages du livre.

    Pour revenir sur le livre de O Cadhain, et sa spécificité littéraire, c’est un livre qui repose (en paix) essentiellement sur des dialogues, ou plutôt de discussions entre personnages. En effet, et Titley le rappelle dans sa préface « In The Dirty Dust everyone is dead » (dans « Cre na Cille » tout le monde est mort). Bon début pour un livre dans lequel on est censé avoir une histoire ou des discussions. Le fait intéressant est que dans ces dialogues, la réponse est rarement au sujet de ce qui vient d’être dit, et c’est ce qui en fait le sel. D’ailleurs, il est recommandé, lors de la lecture du texte, de s’imprégner des différents thèmes abordés par chacun des personnages, avec chacun ses obsessions, pour ensuite s’affranchir du fil de la conversation pour retrouver les personnes.
    Trois entrées sont prévues au début du livre pour les dialogues i) – début du dialogue, ii) – . . . milieu du dialogue, iii) . . . conversation ou parler manquant. Pour ce qui est du langage en soi, il est emprunté à plus de 1000 ans de littérature écossaise et irlandaise. Ne pas s’étonner alors de voir dans le livre des mots en anglais, gaëlique et français, voire même en breton.

    Mais c’est essentiellement le parler du « Gaeltacht » cette région rurale du sud-ouest de l’Irlande, qui était à majorité gaëlique. Máirtín Ó Cadhain reconnait n’avoir pas entendu parler anglais avant l’âge de six quand il a fréquenté l’école. Et ce parler va principalement être celui des gens d’un milieu rural, donc sans fantaisie de langage. Ó Cadhain utilise d’ailleurs le terme «caint na ndaoine» (le parler du peuple).
    C’est un dialogue de personnes mortes, on pourrait dire un dialogue de sourds. « He didn’t say that, is that what you’re saying, Margaret . . . You say that my daughter-in-law said that, Margaret [?] ». (Il n’a pas dit ça, est ce que c’est ça que tu voulais dire, Margaret… Tu as dit que ma bru a dit ça, Margaret |?] ).
    C’est aussi un dialogue qui se meurt, au sens de langage qui disparait. Et cela Máirtín Ó Cadhain en était non seulement conscient, mais s’est toujours battu pour conserver sa langue. « The writer in Irish, whether good, bad, or indifferent, writing for his own people and only for his own people. » (Un écrivain en irlandais, qu’il soit bon, mauvais ou indifférent, écrit pour son propre people et seulement pour son people.). Cette position de langue minoritaire est aussi ce qui constitue le squelette des mouvements nationalistes. Il ne s’agit pas seulement de la survie de la langue, mais de toute une culture qui va avec. « If we lose the Irish language, we lose our native literature. We’ll be finished as a people. The vision that every generation of Irish people had will be at an end. » (Si on perd la langue irlandaise, on perd notre littérature d’origine. On est fini en tant que peuple. La vision qu’avait chaque génération du people irlandais arrive à une fin.). En ce sens il rejoint la bataille pour la francophonie ou celle de la sauvegarde des langues régionales comme l’alsacien ou le breton. «It is hard for a writer to do his best in a language which seems set to die before he does, if he lives a few years longer. This despair ignites a fierce desire to fight for its survival; but neither despair nor fighting are to his advantage as a writer.» (C’est dur pour un écrivain de faire de son mieux dans une langue qui pourrait mourir avant qu’il n’écrive, même si il vivait un peu plus longtemps. Ce désespoir enflamme une volonté farouche de se battre pour sa survie; mais ni le désespoir, ni le combat ne sont à l’avantage de l’écrivain).
    Là encore O Cadhain justifie son choix de la langue. « I had a choice at some point. But I feel a satisfaction in handling my native language, the speech handled by generations of my ancestors. I feel I can add something to that speech, make it a little better than it was when I got it. In dealing with Irish I feel I am as old as New Grange, the old Hag of Beare, the great Elk. (J’ai eu le choix. Mais j’ai eu la satisfaction de manipuler ma langue natale, le parler de générations de mes ancêtres. Je pense que je peux ajouter quelque chose à ce parler, le rendre un peu meilleur que quand je l’ai reçu. Par comparaison à l’Irlandais, je suis aussi vieux que Newgrange, que la vieille femme de Beare, ou que le grand Cerf d’Irlande.). Ces références rappellent Newgrange, un tumulus de 85 m de diamètre dans le comté de Meath au nord de Dublin. Puis la légende de Caileach, déesse du climat connue aussi comme Beira, reine des neiges, en Ecosse que l’on retrouve dans « The Lament of the Old Woman of Beare » où elle est « mère des tribus d’Irlande ». Et enfin le grand cerf d’Irlande (Megaloceros giganteus) une race éteinte qui pouvait atteindre 2 m au garrot et possédait une ramure de 3.65 m d’envergure.
    Une autre raison pousse O Cadhain à écrire ces dialogues. Il nous raconte une histoire qui se passe dans le « Gaeltacht » en 42-42. A cette époque, il n’y avait ni télévision, que peu de radios, et les journaux étaient chers. Aussi les nouvelles extérieures au village étaient rares. « The only culture was talk». Le seul moyen de communication était le dialogue par le langage. Il y avait bien les chansons et la danse, mais c’était le dialogue qui était au centre du processus de création. D’où ces dialogues, essentiellement centrés sur les nouvelles locales et au jour le jour. Un second argument à cette explication est la fin de la Seconde Guerre. On en parle dans le livre, souvent par injonctions interposées « Hitler ! Hitler ! ». Mais il faut rappeler que Hitler était l’ennemi de l’Angleterre, laquelle était l’ennemie de l’Irlande. Si les mais de mes amis sont mes mais, il en est de même pour mes ennemis… Ne pas s’étonner donc que les indépendantistes, bien avant l’IRA, dont O Cadhian faisait partie ait soutenu l’Allemagne. On rencontre dans le texte des allusions à Eamon de Valera, le premier ministre de ‘époque, partisan de l’indépendance de l’Irlande vis-à-vis du Royaume-Uni et chef de l’opposition républicaine. Il est fait allusion aussi à Arthur Griffith fondateur du « Sinn Féin », (nous-mêmes). C’était un nationaliste avant d’être un démocrate. Il meurt en 22, donc bien avant l’histoire que l’on nous raconte. Cependant les deux tendances s’affrontent. De Valera déclarera l’Irlande indépendante pendant la guerre, mais il interdira officiellement au Royaume-Uni l’usage militaire de ses ports et aéroports.

    O Cadhain a par ailleurs été interné dans le camp de Curragh dans le comté de Kildare pour activité illégale envers le Royaume-Uni. Cet internement, avec de nombreux membres de l’IRA sera source féconde pour la littérature irlandaise. O Cadhain y apprendra le russe et le français. Ne pas s’étonner donc si l’écriture en gaëlique est également vue comme étant une protestation contre l’ennemi qui impose sa langue et détruit sa culture.

    Publié par jlv.livres | 28 mai 2018, 13:34

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :