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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Les somnambules » (Christopher Clark)

Une stimulante réexploration historique contemporaine de la marche à la guerre en 1914.

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Comme le signale dans son introduction l’auteur lui-même, les travaux concernant les origines de la première guerre mondiale constituent sans doute l’un des plus importants corpus développés par les historiens jusqu’à aujourd’hui. Avec ce texte de 2012, traduit en français en 2013 par Marie-Anne de Béru chez Flammarion, l’Australien Christopher Clark, prestigieux professeur à l’université britannique de Cambrige, a toutefois renouvelé un champ largement labouré, notamment en minimisant, à l’écart de la vulgate couramment acceptée jusqu’alors, la responsabilité particulière de l’Allemagne dans le déclenchement de la guerre, et en tenant de rendre compte de la formidable richesse de l’écheveau historique constitué par un ensemble de tendances « lourdes », matérielles, et d’idiosyncrasies individuelles, plus contingentes, dans un monde diplomatique de l’époque où beaucoup de responsables se connaissaient ou – aussi souvent – croyaient se connaître, en remontant son horloge de compte à rebours jusqu’au coup d’État serbe de 1903 ayant vu l’assassinat du roi Alexandre et de la reine Draga par un groupe d’officiers ultra-nationalistes.

Pourtant ce qui frappe le lecteur du XXIe siècle qui s’intéresse  à la crise de l’été 1914, c’est sa modernité brutale. Tout commence avec un groupe de tueurs kamikazes et une poursuite en automobile. Derrière l’attentat de Sarajevo se trouve une organisation ouvertement terroriste, mue par le culte du sacrifice, de la mort et de la vengeance – une organisation extraterritoriale, sans ancrage géographique ou politique clair, éclatée en différentes cellules qui ignorent les clivages politiques. Une organisation qui ne rend de comptes à personne, dont les liens avec un gouvernement souverain sont indirects, secrets et certainement très difficiles à repérer pour qui n’en est pas membre. De toute évidence, juillet 1914 nous est moins lointain, moins illisible aujourd’hui qu’il ne l’était dans les années 1980. La fin de la guerre froide a mis à bas un système bipolaire garantissant la stabilité du monde, aujourd’hui remplacé par un panel de forces plus complexes et plus imprévisibles, parmi lesquelles des empires en déclin et des pouvoirs émergents – une situation qui appelle la comparaison avec l’Europe de 1914. Accepter ce défi ne signifie pas faire preuve de soumission au présent en réécrivant le passé pour répondre aux besoins d’aujourd’hui, mais plutôt reconnaître les éléments du passé dont nous avons une vision plus claire depuis que notre point de vue a changé.

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Mobilisant un nombre impressionnant de sources de toute nature, depuis les compilations analytiques de dépêches diplomatiques conduites par plusieurs de ses prédécesseurs dans le domaine jusqu’aux multitudes de mémoires privés ou publics produits par les acteurs eux-mêmes sur le sujet, c’est surtout par son travail sur l’agencement des faits historiques et des enchaînements de causalités, sans cautionner ni fatalité ni inexorabilité, que Christopher Clark se distingue sans doute le plus au sein de ce champ historique particulier, dont il souligne à raison la vertu comparatiste dans un monde contemporain rendu la complexité et à l’histoire, dont la fin, trop tôt annoncée ou réclamée, n’a pas eu lieu dans les années 1990. Et c’est ainsi que « Les somnambules » nous fournit une très stimulante leçon de géopolitique en action, et pas uniquement d’histoire, précisément.

Ce livre s’efforce donc de comprendre la crise de juillet 1914 comme un événement moderne, le plus complexe de notre époque, peut-être de tous les temps. Son propos est moins d’expliquer pourquoi la guerre a éclaté que comment on en est arrivé là. Bien qu’inséparables en toute logique, le pourquoi et le comment nous conduisent dans des directions différentes. La question du comment nous invite à examiner de près les séquences d’interactions qui ont produit certains résultats. Par opposition, la question du pourquoi nous conduit à rechercher des catégories causales lointaines – impérialisme, nationalisme, matériel militaire, alliances, rôle de la haute finance, conceptions du patriotisme, mécanismes de mobilisation. Cette approche a le mérite de la clarté mais produit également un effet trompeur en ce qu’elle crée l’illusion d’une causalité dont la pression augmente inexorablement, les facteurs s’empilant les uns sur les autres et pesant sur les événements. Les acteurs du jeu politique deviennent les simples exécutants de forces établies depuis longtemps qui échappent à leur contrôle.
Dans l’histoire que raconte ce livre, au contraire, l’initiative personnelle est prépondérante. Les principaux décideurs – rois, empereurs, ministres des Affaires étrangères, ambassadeurs, commandants militaires ainsi qu’une foule de fonctionnaires subalternes – marchèrent vers le danger à pas calculés, en restant sur leurs gardes. Le déclenchement de la guerre a été le point culminant de chaînes de décisions prises par des acteurs politiques visant des objectifs précis, capables d’un regard critique sur eux-mêmes, conscients de se trouver devant des options variées et désireux de se forger le meilleur jugement possible sur la base de l’information à leur disposition. Nationalisme, matériel militaire, alliances, intérêts financiers : tous ces éléments jouèrent un rôle dans cette histoire, mais on ne peut leur attribuer une vraie valeur d’explication que si l’on observe leur influence sur les décisions qui, combinées les unes aux autres, ont fait éclater la guerre.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « Les somnambules » (Christopher Clark)

  1. chose promise, chose lue

    Puisque l’on est en mai, qu’il n’y a pas de muguet, mais qu’il y a des ponts à foison, c’est une bonne raison de (re)lire Baruch Spinoza (1632-1677). Cela d’autant plus que vient de sortir un livre de Henri Atlan « Cours de philosophie biologique et cognitive, Spinoza et la biologie actuelle » (2018, Odile Jacob, 636 p.). En presque même temps sort de Frédéric Lenoir « Le miracle Spinoza: Une philosophie pour éclairer notre vie » (2017, Fayard, 264 p.).
    A priori, je préfère le livre d’Henri Atlan qui m’a toujours impressionné, notamment avec « Les Etincelles du Hasard. T.1. Connaissance Spermatique », (1999, Seuil, 400 p.) suivie de «Les Etincelles du Hasard. T.2. Athéisme de l’écriture » (2003, Seuil, 448 p.) tous deux dans la collection « La Librairie du XX siècle », puis ensuite avec « Qu’est-ce qu’un Modèle ? » (2011, Editions Manucius, 48 p.), qu’il convient de lire avec « De la Fraude, Le Monde de l’onna » (2010, Librairie du XXI siècle, Seuil, 320 p.). Comme quoi on peut occuper ses mois de mai successifs à autre chose que gambader dans les bois pour voir si loup n’y est pas.

    Bon, ce n’est pas le tout. D’autant plus que j’ai le « Tout Desproges » (2009, Seuil, 1456 p.) à relire, ce que je n’avais pas osé faire, tant le texte est dense (le volume aussi). Mais tant que l’on reste au rayon philosophie…..
    Je reprends donc le gros ouvrage de Henri Atlan. C’est encore plus dense que Pierre Desproges. En fait, ce qui est bien c’est que ce n’est pas tout sur Spinoza, loin de là. C’est une thèse soutenue par Henri Atlan en philosophie, fin 2017 à la Sorbonne, un jeune homme de 86 ans. Je connaissais déjà son attachement à la philosophie de Maîmondide et de Spinoza, via son parcours, depuis son laboratoire de biologie aux études talmudiques . c’est très bien expliqué dans « Les Etincelles du Hasard », avec une mise en pages, en particulier des notes, vraiment remarquable.
    Baruch Spinoza, donc. Né de famille portugaise ayant fui l’inquisition, ce hollandais est frappé par un « herem », l’équivalent de l’excommunication, pour cause d’hérésie. Et ce de façon définitive. Ce qui ne l’empêchera d’être par la suite attaqué comme athée. Son œuvre magistrale « L’Ethique », publiée après sa mort est conçue comme une « petite physique », ce qui n‘est pas vraiment le cas, étant plutôt une théorie de l’individu, par opposition à la rationalité de Descartes et son animal-machine. Son thème principal est que la nature et l’esprit forment un seul bloc, avec une substance unique. C’est donc quelque chose entre une explication purement matérialiste, ou réductrice, comme quoi tout est géré par le cerveau et l’ADN, d’une part. Et d’autre part une interprétation mécaniste, souvent au profit d’un quelconque dessein, type de ceux du déisme ou d’un quelconque « intelligent design ». L’idée de Spinoza est essentiellement de rassembler la nature et l’esprit. « Le Corps ne peut déterminer l’Esprit à penser, ni l’Esprit déterminer le Corps au mouvement, ni au repos, ni à quelque chose d’autre ». Pour preuve « le corps peut se mouvoir sans esprit, ainsi que le montre l’exemple des somnambules […] L’expérience n’a appris à personne jusqu’à présent ce que le Corps peut faire par les seules lois de la nature ».
    Descartes avait sa « glande pinéale », dans laquelle le corps et l’esprit s’unissaient. En fait elle sert surtout à secréter la mélatonine à partir de la sérotonine. C’est en quelque sorte notre horloge interne. Spinoza estime que l’esprit est la même chose que le corps, mais considéré sous un autre angle. Ce sont les deux faces d’un même processus ou « les deux côtés d’une pièce de monnaie ». « C’est l’état de la pièce de monnaie dans ses deux côtés vus comme la même chose sous deux aspects différents, qui se trouve modifié. Et l’état d’un côté n’est pas la cause de l’état de l’autre. La cause de l’un comme de l’autre se trouve dans l’action exercée de l’extérieur par le poinçon sur la pièce dans son ensemble ». Ces considérations sont traitées essentiellement dans la première partie, soit globalement les 220 premières pages. Le propos que veut développer Henri Atlan cela reste un problème de relations entre le corps et l’esprit. « Qui se laisse comme “prendre par la main” sur le chemin indiqué ne peut donc pas négliger la compréhension claire et distincte de ce que nous apporte l’accumulation de connaissance de phénomènes mentaux avec leurs corrélats corporels ». Et il revient alors à son domaine de prédilection, la biologie, au sens large, c’est-à-dire incluant les développements récents de la biochimie et de la génétique. C’est là, à mon avis, que le livre devient intéressant et dépasse, ou illustre le propos philosophique.
    Toujours au courant des progrès de sa discipline, il embarque le lecteur dans les codes neuronaux (chapitre VIII). Oh, cela reste assez simple pour être lu, et surtout compris. Et il fait référence aux « neurones miroirs » et « neurone de la grand-mère ». Qu’est ce que la grand-mère vient faire ici ? Est-ce celle des biologistes, tout comme l’oisiveté est la mère de tous les vices. Nenni. C’est simplement le fait que l’on parvienne à se souvenir du portrait de ladite grand-mère. D’où l’idée qu’il y aurait un ou des neurones spécialisés dans ces processus complexes de reconnaissance des formes. C’est un chercheur argentin Rodrigo Quian Quiroga, qui est à l’origine de cette appellation (02/2013, Scientific American, 31-35). A l’origine, c’était un problème de patient qui voulait oublier son envahissante mère. Opéré, avec succès par un éminent neurochirurgien russe, et quelques milliers de neurones en moins, toute trace de la perturbatrice avait disparu. Et pas que celle de la pauvre grand-mère. D’où l’idée de neurones spécialisés. On pourrait être dans « Brazil » ou « Orange Mécanique » que cela ne choquerait plus. Bref, depuis, Quiroga a déterminé que ce ne sont pas un ou des neurones spécifiques du lobe temporal médian, mais que l’activité est distribuée dans tout ce lobe (Quiroga et al., 2008, Cell Trends in Cognitive Science, 12, 88 91). Quant aux neurones miroirs, c’est une autre histoire aurait chanté Bianca Castafiore. Tout commence par des chercheurs qui élèvent des bébés singes (Rizzolatti et al., Nature Clinical Practice 5, 24-34). Et qui constatent que ces petits macaques rient. Ils auraient pu faire la même chose avec des gendarmes, ou des chinoises, mais cela aurait prêté à rire. Il est vrai que cela avait déjà été testé avec des bovidés. Bref, émoi général, voilà que les animaux peuvent comprendre Desproges. Eh bien non. Ils simulent. En fait, ils reproduisent l’attitude des chercheurs. Voir ou lire Rizzolatti & Fogassi, (Philosophical Transactions of the Royal Society V369, 20130420). Entre temps, les amis des animaux se sont emparés de la chose, mettant en exergue l’intelligence de nos amis les bêtes. La polémique fait ensuite son effet. Lire par exemple « The Bonobo and the Atheist » de Frans de Waal (2013, W.W. Norton, 320 p.). Tant que l’on y est avec les animaux, pourquoi pas les choses. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme » disait déjà le poète. Eh, non, répondaient les dévots, les anges (et les femmes) n’en ont point.
    Donc « de là se pose la question d’une relation causale entre activité neuronale et perception ou action consciente ». C’est là qu’intervient à nouveau Atlan et ses mécanismes de codage. Et de rappeler qu’il y a une différence fondamentale entre codage et transmission de l’information. « On mesure l’information par un certain nombre de bits qui ne disent rien de sa signification ». Et d’enfoncer le clou, comme il l’a déjà fait dans ses livres précédents sur le sujet. « Cette signification est encore hors de portée de formulation mathématique ». Voilà qui met à mal les gigantesques programmes de recherche sur le cerveau. En particulier « Humain Brain » et « Blue Brain ». Ces programmes, gérés par l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), avec l’argent de l’UE, sous la responsabilité de Henri Makram, se proposent de reconstruire et de simuler le cerveau humain. Dès l’annonce du programme, une pétition a été lancée qui notait, entre autres, l’absence de biologistes-biochimistes, dans ce projet. Non pas que l’approche purement informatique ou mathématique soit inutile, mais elle est non suffisante. Mais ce n’est pas le sujet principal de Henri Atlan, du moins dans ce livre. Je préfère renvoyer aux notions de modèles et de fraude.
    Il aborde ensuite certains des résultats apportés par l’imagerie par résonnance magnétique (IRM) fonctionnelle. Lesquels indiquent la localisation des zones activées lors des stimulations imposées au cerveau, et spécifiquement au cortex, la couche périphérique des hémisphères cérébraux. En particulier, il apparait que certaines de ces zones sont loin des aires du langage, les aires de Broca et de Wernicke. Cela suggère « l’existence d’une pensé sans langage, faite en quelque sorte « d’idées d’idée » ou « sans relation à l’objet » pour utiliser le langage de Spinoza ». Monsieur Cyclopède conclurait par un « Etonnant non ? ».

    Ces notions de fonctionnement du cerveau sont en plein développement, on le voit. Et encore, il parle peu du « cerveau entérique » qui s’ajoute à la connaissance déjà ancienne d’éléments du système immunitaire dans la paroi intestinale, les plaques de Peyer. Et le tout, en particulier « la paroi intestinale est en communications bidirectionnelles avec le cerveau ». On est bien loin de « considérer le cerveau seul comme sujet de la conscience de soi ». Et c’est tout à l’honneur de Henri Atlan de nous en faire part, via son analyse de Baruch Spinoza. Il reste un domaine qu’il n’aborde que de loin, qui est celui de la biochimie et de la génétique, avec deux exemples d’apparition de protéines spécifiques entrainant d’importants changement dans l’évolution. Il est vrai que l’on ne peut pas tout faire. Dans un cas, il a été beaucoup question de ces découvertes pour expliquer l’apparition du langage, en particulier chez Homo Sapiens. Apparition liée à deux phénomènes, dont on ne sait s’ils sont liés. L’un est la station debout et la bipédie. Ce changement de position a entrainé des modifications au niveau de la glotte, qui favorisent la production de sons articulés. La descente du larynx est caractéristique de Homo Sapiens par rapport aux grands singes. Ce n’est plus « ce qui fait que votre fille est muette », c’est qu’elle ne marche pas. Le second facteur est la découverte d’une protéine FoxP2, du nom de son inventeur, Forkhead (Enard et al., 2002, Nature, 418, 869-872). Protéine qui est un facteur de transcription vers les zones de Broca dans les conversations verbales. Chose intéressante, cette protéine n’apparait que chez, et que depuis, Homo Sapiens. Elle est bien sûr importante dans tous les traitements de l’aphasie et autres dysfonctionnements du langage. C’est d’ailleurs de cette manière qu’elle a été découverte. Une autre protéine vient de faire parler d’elle, Arc/Arg, ou « Activity regulated cytoskeleton associated protein ». Son importance vient de ce qu’elle serait associée à la mémoire, ainsi que l’annonce Jason Shepherd (2011, Nature Neuroscience, 14, 279-284) et surtout un article de son étudiante Elena Pastuzyn et al., (2018, Cell, 172, 275-288). Le problème vient de ce que la plupart des protéines ont une durée de vie très courtes, souvent moins que l’heure. Par contre, on arrive à se souvenir d’évènements qui datent de plusieurs années. Cette équipe de l’Utah a mis en évidence un mode de stockage des protéines qui pourrait favoriser la mémorisation, en dehors des neurones. Encore un article de biologie-génétique, sans doute. Sauf que cette protéine serait apparue il y a 350 Ma environ, c’est à dire lors de la sortie de l’eau des amphibiens. Quel rapport direz-vous. C’est aussi l’époque où les poissons, qui ont une ligne latérale qui leur sert, à l’analogue du cerveau, à enregistrer les ondes émises sous l’eau, sont donc soumis à une pression hydrostatique, égale dans toutes directions. Les amphibiens sont eux soumis à la pesanteur et donc une pression lithostatique unidirectionnelle. C’est aussi le passage pour eux à un cerveau primitif, dit reptilien. Ces contraintes extérieures, que ce soit la démarche bipède ou l’émergence hors de l’eau, sont des facteurs de stress suffisants à expliquer les mutations importantes des gènes. Contraintes dont on suppose actuellement que ce sont des moteurs importants pour l’évolution. Bien sûr, tout cela est loin de Spinoza, qui peut être ne savait même pas nager.
    Puis s’ensuit une discussion sur les modèles et la modélisation, sachant que la plupart des conditions initiales font que le système est sous-dimensionné. C’est à dire que l’on possède énormément de données, mais que l’on ignore généralement le nombre de paramètres. C’est déjà ce qu’il exprime dans « Qu’est ce qu’un modèle ? ». Ainsi, à l’avènement de la biologie moléculaire, la découverte de l’ADN et la synthèse des protéines, on a cru pouvoir coder l’information portée par les quatre bases qui la constituent. Donc on pouvait calculer la quantité d’information, selon Shannon, portée par une molécule d’ADN. Ce codage en quatre bases ou vingt deux acides aminés a permis le changement de paradigme, passant du code à la programmation génétique. Tout allait donc très bien, sauf que… Et c’est là que la modélisation devient extrêmement complexe car on oublie que les réactions ne sont pas linéaires avec de nombreux effets rétroactifs (feedback loops). De ce fait le modèle devient quasi imprédictible, et surtout il est impossible de connaître l’effet de chacune des interactions. De plus les transmissions du signal ne se font pas de façon linéaire et uni-directionnelle, mais selon un schéma en parallèle, dans lequel les circuits sont multiples d’un émetteur à un récepteur. Attention donc à une trop grande formalisation réductionniste, ainsi que le préconisait Spinoza dans son opposition à Descartes.
    Pour terminer, Atlan aborde les problèmes de l’intelligence artificielle. Je sais c’est la tarte à la crème actuelle, mais il nous met en garde. « Les controverses sur l’intelligence artificielle (IA) illustrent bien cette problématique ». Aussitôt après, il s’explique, distinguant entre une IA forte impliquant « un dualisme du corps et de la pensée, en ce que des capacités intellectuelles comme celle de comprendre seraient indépendantes de la nature de leur support matériel ». De l’autre, existerait une IA faible, qui « ne fait que « simuler » la compréhension et ne comprend pas plus qu’un programme simulant un vol d’oiseau ne vole ou qu’un programme simulant la digestion ne digère». Puis viennent quelques piques à propos de la psychologie. Mais est-ce vraiment une science, se demande Henri Atlan. Il n’est pas le seul.
    En résumé, un livre dense, quelques 600 pages, pas toujours d‘un abord facile, mais écrit de façon assez compréhensible. Une mise au point claire de notions actuelles, avec des développements récents. Un texte philosophique, mais on sent le scientifique précis qui écrit et non le verbiage souvent filandreux de celui qui s’écoute. Un énorme respect pour cette personne.

    « Le miracle Spinoza: Une philosophie pour éclairer notre vie » (2017, Fayard, 264 p.). D’emblée le ton est donné. « J’aime profondément Baruch Spinoza. Cet homme me touche par son authenticité et sa profonde cohérence, par sa douceur et sa tolérance, par ses blessures et ses souffrances aussi, qu’il a su sublimer dans sa quête inlassable de sagesse. Je l’aime aussi parce que c’est un penseur de l’affirmation ».
    On a d’un coté une philosophie basée sur le désir, la joie et le bonheur qui bouleverse la conception même de la morale et de Dieu, du moins à l’époque. « Par joie, dit Spinoza, j’entendrai une passion par laquelle l’âme passe à une perfection plus grande, par tristesse une passion par laquelle elle passe à une perfection moindre ». De l’autre, un auteur quasiment amoureux du philosophe. « La philosophie de Spinoza libère l’homme et le conduit à la joie ». Il n’y a plus d’une part le corps méprisable, mortel, tenté de toutes parts, et de l’autre l’âme, la partie noble et immortelle. Mais on a, d’un côté, le monde sensible, que l’on peut atteindre par les sens, et de l’autre le monde des idées. « Ce que Spinoza entend par Nature (écrit avec une majuscule), ce ne sont pas les fleurs, les plantes et les oiseaux, c’est le cosmos entier dans toutes ses dimensions, visibles et invisibles, matérielles et spirituelles ».
    Pour ce qui touche à la religion « En sorte que le Dieu de Spinoza, à mon avis, mérite bien le nom de Dieu ». « Faire de Spinoza le premier grand penseur « athée » (je ne saisis pas le sens de ces guillemets [écrit l’auteur]) comme on le lit un peu partout, chez qui l’idée de Dieu serait totalement absente est un énorme contresens. […] Dieu tel qu’il le conçoit traverse toute son œuvre et toute sa philosophie éthique » .Ce qui fait que très logiquement l’auteur met alors en garde contre « une lecture (très courante) matérialiste de Spinoza qui en a très vite conclu qu’il réduisait Dieu à la matière ».
    Pour conclure, je préfère encore Alphonse Allais, cet autre philosophe-potard « Tout est dans tout et inversement ». Toujours ce dualisme, qui caractérise la philosophie ou la politique, avec l’exemple connu de la différence entre capitalisme et marxisme. « L’un est l’exploitation de l’homme par l’homme, l’autre, le contraire ».

    Je terminerai cette chronique à propos de Henri Atlan par une référence, tout de même à Edgar Morin. Et je dois dire Edgar Morin, Hélas. J’avais aimé, à l’époque son approche dans le premier tome de son immense ouvrage « La Méthode » sous titré « La Nature de la Nature ». Et puis il y a eu les cinq autres volumes, dont les deux derniers « L’humanité de l’humanité, L’Identité humaine » et « L’Ethique ». Le tout est au Seuil dans la collection Points, mais il y en a tout de même pour 2500 pages environ. C’est une somme, c’est aussi un somnifère, tant les répétitions s’accumulent, et c’est vraiment dommage. On sent à le lire que la réflexion s’est arrêtée il y a un certain temps. C’est vrai que Edgar Morin est l’inventeur de la « pensée complexe », avec des allers-retours et ses boucles rétroactives. Mais à le lire, je serais tenté de dire qu’il privilégie à chaque fois une complexité ternaire, de façon à justifier ses boucles. Cela en devient presque caricatural. De ce point de vue, les travaux de Prigogine ou de Varela sur l’émergence et l’auto-organisation sont beaucoup plus pertinents. Je me souviens avoir assisté à une conférence de Ilya Prigogine sur la chimie. C’était très clair. Et puis soudain, pur justifier un point, il sortait « oh ici c’est à cause des propriétés du Hamiltonien ». Et il repartait de façon simple. On sentait la personne qui domine son sujet. Pour en revenir à Edgar Morin, son analyse de l’émergence dans laquelle « les qualités ou propriétés d’un système qui présentent un caractère de nouveauté par rapport aux qualités ou propriétés des composants considérés isolément ou agencés différemment dans un autre type de système » me laisse sur ma faim, malgré un mâchouillis insipide. C’est fort dommage.

    et en prime, c’est pour bientôt
    « The Secret Life of Science : How It Really Works and Why It Matters» de Jeremy J. Baumberg (2018, Princeton University Press, 248 p.).

    Publié par jlv.livres | 9 mai 2018, 17:28
  2. il l’est en effet
    cf le 4 de couverture (c’est comme cela que je l’ai découvert)
    de la science actuelle, comment elle se fait, par qui pour qui en fait un écosysteme
    et en plus il y a des dessins pour ceux qui ne savent plus lire
    c’est loin de Spinoza, mais cela rafraîchi (et de plus il n’y a pas de muguet)

    Publié par jlv.livres | 9 mai 2018, 18:30
  3. et voila
    a lire par tous les prétendants au métier de fonctionnaire de la recherche
    sauf que JJ Baumberg n’a pas chiffré les horaires impliqués par la recherche
    mais quand c’est une passion, plus qu’un emploi….
    a diffuser éventuellement aux éditeurs scientifiques

    « The Secret Life of Science : How It Really Works and Why It Matters» de Jeremy J. Baumberg (2018, Princeton University Press, 248 p.). Jeremy Baumberg est professeur au prestigieux Cavendsh Laboratory à l’Université de Cambridge. Il s’occupe de nanotechnologies et de photonique.

    Annoncé comme la description d’un écosystème devenu le marché gratuit le plus compétitif de la planète, présenté de cette façon, on pouvait s’attendre au pire. Et c’est quelquefois le cas. On peut alors se poser la question de savoir pour ce système est – si grand – aux membres autant motivés, malgré des récompenses faibles. Quel est aussi l’avenir de la science, ou des sciences en général. Avec certaines qui progressent, parfois au détriment des autres. Que devient cette science, mis à part les publications. On le voit, les questions ne manquent pas, peut être moins que les réponses. Mais c’est un peu à toutes ces questions, du moins c’est ce qu’annonce le quatrième de couverture. Vaste programme, aurait dit un général célèbre, mais c’était à propos du nom de la jeep d’un sergent de la 9eme compagnie du régiment de marche du Tchad « La Nueve ». Et c’était, de plus, lors de la libération de Paris en 1944. Lire à ce propos « La Nueve, 24 aout 1944 » de Evelyn Mesquida (2011, Le Cherche Midi, 384 p.).

    Baumberg part de sa prime expérience de gamin qui voyait le côté aventurier et passionnant de la découverte d’autres choses, Mais cela n’explique pas « pourquoi on est encore obligé d’apprendre la science à l’école, ni pourquoi après, on dépense autant et investissons tant d’espoirs dans la science ». Autrement dit, j’aimerais bien en faire, mais tout cela sert à quoi ? Ainsi, sa fille le questionne sur le bien fondé de l’assèchement des zones humides, qui pourtant diminuent la reproduction des moustiques. Le problème est qu’il s’agit de tout un écosystème et que la réponse n’est pas si simple. Baumberg reconnait que lui-même est incapable de sortir de cette sorte de piège qui a fait de lui un scientifique. Et la communauté scientifique est un de ces écosystèmes. Est-ce vraiment important, faut il en avoir peur ? C’est ce que Jeremy Baumberg va essayer de montrer dans les 9 chapitres qui suivent.
    Tout d’abord Baumberg introduit une distinction entre « simplificateurs » et « constructeurs », remplaçant ainsi les traditionnelles distinctions entre science « pure » et « appliquée ». On aurait pu ajouter « compliquée ». Les premiers essayent de remonter aux causes premières des phénomènes qu’ils étudient, quitte à en oublier les autres causes. Les constructeurs, eux, bénéficient souvent des découvertes des premiers, mais modifient les conditions initiales « pour voir ». Et il cite parmi les premiers Isaac Newton et pour les seconds Abraham Darby, l’inventeur du haut fourneau au coke. Le tout est illustré par une très belle image où le constructeur plante un arbre alors que le simplificateur découpe une citrouille. Pour le grand public, la science parait souvent résulter des simplificateurs, et oublient souvent le travail fait par les constructeurs. Entre ce sont les ingénieurs qui réalisent. J’ajouterai que ces derniers auraient mélangé la citrouille et l’arbre pour en faire un carrosse.
    Puis, il introduit son écosystème entre « les gens, le savoir, la traduction [entre formules et applications], le financement et les médias ». Comme c’est un scientifique, et je pense un (bon) professeur, il traduit cela en figures (comme précédemment). Il reprendra sa formule dans les chapitres suivants (j’ai été voir). Pour les gens, professionnels, étudiants, techniciens et autres, il cite des chiffres de 3 millions en 2002, on est passé à 8 millions en 2013. Un récent article de « Le Monde » (06/04/2018) montrait d’ailleurs que la Chine est passée numéro 2, juste derrière les USA. Cela s’en ressent dans la bibliographie et les références, où l’on ne sait plus très bien distinguer les Liu, Jin, Zhang… (avec en plus la différence de place entre prénom – patronyme). Le changement d’orthographe il y a quelques années n’a rien arrangé. Bref, il y a du monde, mais rapporté à la population mondiale, cela fait peu.

    La question des motivations est ensuite abordée. Douche froide. Que les futurs nobélisables trépignent encore (un peu). Il s’écoule en moyenne 25 ans entre la découverte et le prix. Cela me rappelle un mot d’un de mes anciens patrons. « Quand on commence à t’inviter pour des conférences, c’est que tu es déjà dépassé ». Ce qui est le plus souvent exact. Il faut aussi savoir qu’il y a des invitations gratuites, avec payement des frais (voyage et inscription). Tout cela rejoint ce qu’écrit Baumberg « La reconnaissance prend du temps ». C’est autant une question de diffusion par voie écrite, qu’orale, le plus long étant la diffusion dans le cerveau. Il doit bien y avoir trois ordres de grandeur entres ces valeurs de diffusivité. Bon, j’oublie le Nobel, de toutes façon, il n’y en a pas dans ma discipline, sinon un prix Crafoord, mais partagé entre plusieurs disciplines, donc tous les trois ou quatre ans. (Rajoutez le quart de siècle en attendant et laissez mijoter doucement. Comme pour les recettes aux fraises, sucrez abondamment).

    Comme dans les grands opéras, vient la chapitre tant attendu « Publish or Perish ». Il est bien fait car très descriptif, autant du point de vue des auteurs d’article, que du processus de lecture, que de celui, très profitable, des éditeurs spécialisés. La première chose est d’écrire. Ce qui n’est pas évident pour tous. Il y a environ un million d’articles qui paraissent par an, de 3 à 50 pages. Si l’on se rapporte au nombre de chercheurs, il n’en résulte que un ratio de 0.3 en productivité. De Gaulle aurait dit « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche ». Ce qui n’est pas si faux qu’on le croit. En France, on admet 1 article dans une revue de classe A, internationale, tous les 2 ans, ce qui laisse le temps de recharger sa cartouche d’encre. Ensuite on choisit un journal, si possible prestigieux, mais dont on sait le taux de rejection élevé. En cas de refus, il sera encore temps de choisir la « Revue Scientifique du Bas Limousin », voire celle de Guéret ou même d’Auzances. Bon, alors qui décide. C’est ce que l’on appelle une revue par les pairs (peer review). Généralement des auteurs reconnus, spécialistes de la discipline. Qui rendent un avis, des commentaires, parfois acerbes, et une appréciation. Celle-ci est soit le refus simple, avec de sérieuses ou de modestes modifications, ou acceptation. Reste encore à mettre en forme cet article, selon les critères du journal. Tout cela c’est du travail effectué par l’auteur, en non le journal. A noter également que les institutions payent le prix fort pour être abonnées à ces journaux, souvent de l’ordre de plusieurs milliers d’euros chacun. A signaler aussi que si vous voulez lire l’article en question, en tant que particulier, il en coûte en moyenne une cinquantaine d’euros. Corollaire qui ne trompe pas, on voit rarement ces journaux déposer leur bilan. Reste depuis peu, ce que l’on appelle l’« Open Access », qui comme son nom l’indique est en accès libre. Sauf que l’auteur a payé quelques milliers d’euros à l’éditeur auparavant. Sommes qui sont maintenant incluses dans les demandes de financement.
    Ce n’est pas le tout de publier, encore faut-il être lu et ensuite cité. C’est ce que l’on appelle le facteur d’impact, du journal et de l’auteur, lorsqu’il est cité. C’est un peu le baromètre de la recherche. Surtout si l’on sait que le million d’articles parus par an, seul quelques % seront par la suite lus et cités. Cela laisse tout de même assez de papier pour emballer le poisson. Alors la question « A-t-on besoin de ces journaux ? ». A quoi servirait ma brillante démonstration que Einstein avait tout faux, si elle n’est pas confrontée aux idées de mes collègues, et si je la garde pour moi. Bien sûr que l’on a besoin de ces journaux. Demandez à votre poissonnier favori. Baumberg avance une autre hypothèse, sans doute est-ce sous la pression des « Fish and Chips ». Ces publications sont, en plus de la diffusion des idées, un des moyens de mesurer la productivité d’une équipe. D’où un intérêt financier. D’où une reconnaissance du travail fourni. Que cela soit de la part des équipes qui produisent, ou de ceux qui critiquent. C‘est un travail pour ces derniers, environ 4 heures en moyenne par article lu, et une vingtaine de lectures par an. L’autre intérêt que souligne Baumberg, c’est que cela permet de se tenir au courant, de voir les dernières avancées, dans des domaines parfois éloignés. Quelquefois aussi de s’approprier les idées des autres, le savant est humain. Maintenant, on est toujours libre de refuser cette lecture critique, par manque de temps, de compétence ou d’autres excuses (« j’ai piscine »). Mais lire et critiquer ainsi, permet souvent de mettre en évidence des points délicats, cachés, ou de suggérer des compléments ou des analogies. (« C’est bien. C’est moi qui dit et ce sont eux qui font »). Naturellement, à la base de tout ce processus, il y a une compétition, parfois féroce. En général, les disputes se règlent lors des conférences, souvent lors des questions de la salle. Comme les participants sont, en principe, éduqués, les mots d’oiseaux sont remplacés par des allusions perfides. Attention, se greffe là-dessus une maitrise parfois sommaire de la langue, le plus souvent l’anglais, qui affaiblit d’autant les commentaires (et dont certains anglo-saxons abusent).

    Rien de bien nouveau jusqu’à présent, si ce n’est un texte très clair, quelquefois bien illustré, et aussi avec des chiffres. Cela change d’autres ouvrages sur le même thème. Je pense au livre de Nicolas Chevassus-au-Louis « Malscience. De la fraude dans les labos » (2016, Seuil, 201 p.). Tout au moins sur la partie qui encadre la description des fraudes, par embellissement des données ou vraie falsification. Sujet qui n’a pas encore été abordé dans le livre de Baumberg. A ce sujet, le livre de Nicolas Chevassus-au-Louis voudrait faire croire que la pression est telle que les chercheurs sont poussés à frauder. C’est peut être le cas en médecine-biologie, où certaines méthodes sont traitées de façon statistique, avec une rigueur pas toujours mathématique. Il est vrai que faire passer une droite de régression à travers un gros nuage de points, via un tableur du commerce, fournit un résultat aléatoire, qui parfois peut enjoliver une conclusion. Est-ce vraiment de la fraude, ou de l’incompétence. Modifier des images, comme a pu le faire une personne, alors à la direction du CNRS, est plus douteux. En général, je ne crois pas que les chercheurs fraudent sciemment. Le retour de bâton est trop douloureux en cas de mise en évidence de la fraude. Par contre, il est vrai cela existe. Je me souviens avoir eu à relire un article d’une équipe chinoise, et avoir découvert que les figures étaient en fait du coupé-collé de celles d’un article que j’avais publié auparavant. La relecture n’a pas pris longtemps. Mail au directeur de l’institution chinoise, copie à mon éditeur qui a un service dédié, et naturellement refus de l’article. J’ignore si l’on a envoyé les auteurs planter du riz dans une ferme de rééducation. Mais l’article en question, et en anglais, n’est pas sorti. Par contre sa traduction en mandarin, avait déjà été publiée, avec les mêmes figures. La position de Nicolas Chevassus-au-Louis sur le système de « peer review » est également pessimiste. Il y a des dérives, c’est inhérent aux hommes. Je ne les excuse pas. Il est vrai, et Baumberg le souligne, que le fait d’être anglais, ou mieux d’être de Cambridge ou d’Oxford, facilite la publication dans un journal comme « Nature » ou ses dérivés, qui ont il est vrai un fort facteur d’impact.
    On en est à la moitié du livre, et Baumberg aborde la perception de la science par les autres. Perception à la fois par les chercheurs eux même et par leur entourage. « What science do scientists hear about ?» et « What science do you get to hear ? ». C’est une vision différente de ce que l’on a l’habitude de lire dans ce genre de livres. Pour ce qui concerne la façon dont se construit la science, Baumberg aborde le problème de la littérature et des conférences. C’est lors de celles-ci que se fait actuellement la science. C’est un sujet rarement abordé. Non seulement c’est l’occasion d’entendre des résultats, généralement publiés, mais dont le temps a manqué pour en saisir l’importance. J’ai écrit généralement publiés, c’est une constatation et une conclusion a posteriori. Un jeune chercheur sera enthousiaste de présenter ses résultats avant publication. Par contre d’autres chercheurs, souvent plus au fait du sujet, seront ravis de voir l’idée tomber toute cuite. Il y a à ce sujet une pique, pas très heureuse, de Claude Allègre vis-à-vis de Xavier Le Pichon à propos de la genèse de la tectonique de plaques, dans « L’Ecume de la Terre » (1999, Fayard, 316 p.), cela se passait lors d’une conférence, à l’heure du déjeuner. Beaucoup d’auditeurs étaient partis déjeuner, alors que Jason Morgan expose sa théorie. Xavier Le Pichon était resté et a très vite compris l’intérêt de la conférence.

    Baumberg analyse ces réunions, dont le nombre ne fait qu’augmenter. Est-ce une bonne initiative, à part pour les agences de tourisme. Trois grands types de réunions. Ceux de sociétés savantes, existant parfois depuis un ou deux siècles. C’est la grand-messe, qui peut réunir plusieurs milliers de personnes d’une même discipline (chimie, physique, géophysique, biologie). Cela dure une petite semaine, et plusieurs sessions, tenues dans des salles différentes, d’une centaine de places, se déroulent en parallèle. Le minutage est strict, pour permettre de changer de salle. Ce qui laisse, hélas, peu de place aux discussions. Par contre, cela permet de faire le point sur des thématiques différentes. Ces réunions ont lieu tous les ans ou tous les deux ans. C’est une source d’argent pour la ville qui organise, Vienne, en Autriche par exemple. Mais il faut avoir la capacité d’accueil. Le point important de ces réunions se situe le plus souvent après les sessions. C’est l’occasion de rencontrer des collègues-de collègues et d’établir souvent des programmes communs. D’autres réunions plus spécialisées ont lieu, souvent tous les 2-3 ans qui rassemblent sur un thème donné. Cela tourne très vite entre quelques étudiants nouveaux et les mêmes personnes qui ressortent des présentations éculées. Enfin, et c’ets intéressant de voir comment cela est présenté par Baumberg, il y a groupes de travail (workshops). L’analogie est faite avec les villages néolithiques, qui regroupaient pas plus de 150 personnes. Les discussions sont alors privilégiées.il cite également le cas des Gordon Conference, une organisation qui gère une centaine de réunions par ans, toutes sur des thèmes assez pointus dans des disciplines variées, de la physique quantique, à la biologie moléculaire. L’organisation utilise des collèges américains, souvent dans des petites villes de la coté Est, où il n’y a rien à faire ou à voir. Les séances comprennent des conférences le matin et une grande partie de l’après midi est libre. Ce qui permet d’organiser des rencontres sportives ou de se baigner dans des lacs voisins. Le public comprend une bonne moitié d’étudiants. C’est une occasion idéale pour les discussions. Inconvénient des conférences, c’est leur prolifération, et donc leur coût. De plus en plus, de nombreuses réunions se créent, où souvent l’on est invité à diriger une session, invitation payante, mais dans un cadre touristique, disons qui change des campus universitaires (Chypre, Crète, Puerto Vallarta au Mexique, ou Cancun). Le bénéfice scientifique n’est généralement pas à la hauteur des sites.
    Suit ensuite la perception qu’en ont les autres, essentiellement à travers la vision qu’en donnent les journalistes et les médias. Une mention spéciale aux journalistes qui jouent le rôle de traducteurs, via les articles qu’ils publient, les « press release » (PR). Courts articles de moins de quatorze courtes phrases « moins contraignantes qu’un sonnet » (less compelling than a sonnet). Courts, mais à objectifs bien ciblés. Il s’agit de faire passer les résultats des laboratoires sous une forme compréhensible, et surtout trouver un angle d’attaque attractif pour les lecteurs. Traduction donc, mais aussi compression de l’information. D’où une critique certaine de la part de Baumberg. Il y a donc là « un des grands challenges dont dépend le progrès de la science future à travers la collecte, tri et mise en ordre de l’information scientifique ». Il cite le bon livre de James Gleick « La Théorie du Chaos » (2008, Flammarion, Champs, 494 p.). Ecrit par un journaliste scientifique, ce livre décrit simplement cet ordre nouveau qu’est le chaos, plus ou moins organisé.
    Question financement, il y a des chiffres qui peuvent laisser rêveur. Dans ces chiffres, il faut distinguer l’investissement et le fonctionnement. De toutes évidences, la construction d’un accélérateur de particules, ou celle d’un satellite à envoyer sur Mars, a un coût certain. Pour ce qui est de la dépense par chercheur, hors salaires, on constate que les budgets de Recherche et Développement (R&D) sont de l’ordre d’une centaine de dollars par personne. Ce qui est réellement peu, soit environ 0.3 % du PIB. Quant aux retombées économiques, elles sont difficilement chiffrables. Alors recherche « pure », « appliquée », voire compliquée ? Le tout est de savoir au bout de quel terme peut-on juger ces retombées. Baumberg cite le cas de Kodak, qui a mis au point un appareil photographique, utilisant des composants électroniques, mais qui n’a jamais été plus loin, pour ne pas perturber ses énormes bénéfices dans la fabrication de films argentiques.
    Alors qui finance finalement ? Les établissements publics, principalement, c’est-à-dire nos impôts. D’où la nécessité d’un retour obligatoire du comment cet argent est utilisé. Corollaire, le système implique aussi de rédiger ces projets, et de les juger, par un système similaire au « peer review » pour les publications. Un temps non négligeable à ne pas faire vraiment de la science, sinon de la danse du ventre pour justifier des financements, dont on sait qu’il y en a jusqu’à 90 % de rejetés. Ce que Baumberg ne dit pas, tient aux luttes d’influence et de pouvoirs entre les différents laboratoires, équipes ou institutions. Pourrait-on décemment décider que l’Institut Pasteur (par exemple) ne présente que des projets « mineurs » et ne soit pas financé une année entière. Que feront les chercheurs permanents pendant ce temps ? Passer leur temps libre à mordre les chiens ?
    Jeremy Baumbeg propose dans on dernier chapitre de modifier quelque peu l’écosystème avec une dizaine de propositions. La première de ces modifications serait d’atténuer l’augmentation du nombre de chercheurs. De façon plus pragmatique, il propose de réformer les métriques des citations et d’encourager la recherche qu’il appelle « anarchique » c’est-à-dire en dehors des circuits de pensée habituels. Pour développer la compétitivité, il suggère de d’introduire des vidéoconférences, de même qu’il propose d’utiliser les techniques de l’intelligence artificielle pour la recherche bibliographique. Celle-ci serait entièrement en « Open Space », c’est-à-dire libre d’accès. Enfin pour les carrières, il suggère un dispositif de reclassement indépendant pour les post-docs, Enfin, il propose une administration différente de la science, tant du point de vue administratif que financier.

    Que penser finalement de cet ouvrage et qu’en tirer comme conclusions. Tout d’abord il est fort bien écrit, et illustré, ce qui est plutôt rare pour ce type d’ouvrage. Pour chaque chapitre, il y a un petit chapeau d’introduction qui présente les principaux points traités. C’est souvent le cas également dans les articles scientifiques. L’analyse se fait avec un certain recul, que l’on sent vécu lors des différents points abordés. Cette réflexion est actuelle. Contrairement à d’autres ouvrages de ce type, on évite deux « marronniers ». L’un est le retour sur des exemples de recherche déjà ancien, type de ceux de la relativité ou de la mécanique quantique. Des descriptions techniques de méthodes qui ont grandement évoluées. L’autre est l’exemple de recherches disons « anarchiques » n’ayant rien produit. Je trouve que l’expression anglo-saxonne « outside the box » (en dehors de la boite) est plus juste.
    Curieusement Baumberg fait trois fois référence à des concepts qui n’ont pas grand-chose à voir avec la physique qu’il pratique. Cela concerne les « mêmes », la « tenségrité » et les questions de « proie-prédateur ». Curieusement, j’ai eu à préparer un cours sur l’évolution en général, de l’homme et des sociétés, et ces trois points étaient également apparus comme reflétant des changements de société. De quoi s’agit-il ? Les « mêmes » seraient pour les idées l’analogue des « gènes » en biologie, c’est à dire des blocs culturels qui génèrent le comportement des personnes. Initialement proposé par Richard Dawkins dans « Le Gène égoïste » (1975, Odile Jacob, 200 p.) avant qu’il ne sombre dans la religion pour son propre compte. Un bon exemple de ces mêmes est la couleur des taxis, qui est jaune à New York. Mais ces taxis sont aussi jaunes à Kolkatta, à Accra, ou en partie à Barcelone. L’autre exemple concerne ces vêtements affublés de trois bandes que le monde entier porte. Signe d’un abrutissement général ou imitation grégaire grâce à ces mêmes. Le second concept est celui des relations proie-prédateur. Issus des travaux des italiens Alfred Lotka et Vito Volterra en 1925, ce système d’équations gère la dynamique des populations animales avec compétitions entre eux. Un bon exemple est celui des lapins et des renards. Il y a dans les équations un taux de naissance, naturelle, et de mortalité, être dévoré par l’autre. Qaund les prédateurs prélèvent trop de proies, rapidement le cheptel décroit, et les prédateurs ont faim. Si une population augmente trop, un facteur négatif peut intervenir, une maladie telle la myxomatose. Il s’ensuit une compétition entre les deux espèces qui aboutit souvent à des états d’équilibres, précaires certes. Enfin, Baumberg introduit la tenségrité, un concept architectural qui réunit des éléments rigides, souvent en bois, avec des éléments souples, des filins. Inventé par Donald Ingbor de l’Université de Harvard, on a pu ainsi construire des structures légères, des dômes réticulés comme le « Géode » de la Cité des Sciences à Paris. Ces structures se retrouvent dans la nature, par exemple dans le découpage des os de la bote crânienne qui lui permet de résister aux chocs. L’organisation des os du pied, ou de la main, en carpes et tarses, permet aussi cette plasticité. Intéressant de voir ces notions dans un livre sur la science en général.

    Ce qui manque à ce livre, ce sont les problèmes liés à la fraude, souvent induite par la compétition que l‘on a érigé en système. Compétition qui fat que les chercheurs morcellent souvent leurs résultats, empêchant une vue d’ensemble, défaut parfois involontaire, ou plutôt défaut en retour. Une autre critique que je pourrais faire concerne cette séparation entre simplificateurs et constructeurs. Je ferais plutôt une distinction, surtout valable pour les jeunes chercheurs entre ceux qui cherchent effectivement et ceux qui trouvent car associés à une nouvelle technique ou machine. Qu’y a-t-il de créatif dans le fait de mesurer avec plus de précision des teneurs isotopiques, juste parce que la machine peut descendre à ce niveau de précision. Souvent des chercheurs sont recrutés car ils maitrisent une technique, que l’équipe veut acquérir à moindre frais. Les problèmes surgissent avec les ans et la créativité ne fait pas souvent bon ménage avec la technique.

    Publié par jlv.livres | 11 mai 2018, 09:16

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