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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Apologie d’un mathématicien » (Complicité)

Approcher au plus serré le tourbillon humain de la beauté mathématique en construction

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Créée et montée en 2007 par la fantasque et passionnante troupe théâtrale londonienne Complicite de Simon McBurney, Annabel Arden, Fiona Gordon et Marcelo Magni, « A Disappearing Number » s’empare de la relation entre le mathématicien indien de génie Srinivasa (1887-1920), quasiment autodidacte, et son mentor et protecteur britannique Godfrey Harold Hardy (1877-1947), lancés ensemble, lors du trop bref passage de Ramanujan en Grande-Bretagne, à la conquête de quelques grandes percées mathématiques intuitives et difficiles à démontrer, dont plusieurs ne porteront tous leurs (énormes) fruits que beaucoup plus tard, jusque et y compris dans les années 1980-1990. « Apologie d’un mathématicien » renvoie d’ailleurs au titre de l’essai autobiographique écrit par le Britannique en 1940, sur la dimension esthétique des mathématiques.

RUTH (voix off) – « Le mathématicien, comme le peintre ou le poète, est un créateur de formes. Si les formes qu’il crée sont plus durables que les leurs, c’est qu’elles sont faites d’idées. Un peintre crée des formes avec le dessin et la couleur, un poète avec les mots. (Elle pose sa main sur le livre à côté de la sienne.) Un mathématicien, en revanche, n’a d’autres matériaux que les idées : aussi, les formes qu’il crée sont-elles promises à plus de durée, les idées s’usant moins dans le temps que les mots. »
Ruth va vers l’écran et y pose sa main. Alors qu’elle fait ce mouvement, des nombres et des formules apparaissent. On entrevoit Hardy derrière l’écran.
HARDY (voix off) – Les formes créées par le mathématicien, comme celles crées par le peintre ou poète, doivent être belles ; les idées, comme les couleurs ou les mots, doivent s’agencer harmonieusement. La beauté est le premier critère : il n’y a pas en ce monde de place permanente pour des idées mathématiquement laides.

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En mêlant les personnages historiques de la collaboration scientifique anglo-indienne de 1913-1916 et un couple contemporain associant la mathématicienne Ruth et le chercheur en sciences politiques Al, à l’instant t et tout au long des cinq années qui l’ont précédé, et en les confrontant à divers comparses particulièrement bien choisis, et à quelques situations travaillant une gamme pouvant englober le plus cocasse et le plus tragique, la compagnie Complicite a inventé semble-t-il un tourbillon bien inspiré pour nous aider à pénétrer les aspects mystérieux de ces moments où se produisent des percées, individuelles ou collectives, où l’humain circonstanciel s’entrechoque avec la science au long cours, articulant bizarrement intuitions brisantes et preuves nécessaires, contraintes privées et élans publics, dans un vrai-faux brouhaha du vivant semblant superbement orchestré.

Tout ce qui relève de la fluidité, de la vidéo, des déplacements, de la musique et du son présents dans la pièce A Disappearing Number, est difficile à retranscrire. Bien qu’un certain nombre d’éléments techniques ne soit pas mentionné, ce qui suit peut néanmoins être considéré comme une retranscription du spectacle de Complicite.
Les structures temporelles de la pièce sont parfois délibérément ambiguës. L’idée d’explorer simultanément plusieurs époques a été cruciale à l’élaboration de l’œuvre. Le « présent » correspond à la nuit durant laquelle Al est resté enfermé dans l’amphithéâtre de l’Université Brunel ainsi qu’à son voyage ultérieur en Inde. Le « passé », concernant Ramanujan et Hardy, recouvre la période de 1913 à 1919, et concernant Al et Ruth, il recouvre les cinq dernières années qui mènent au « présent ». D’autres moments se situent également en dehors de ces périodes. Le texte s’efforce de rendre compréhensible ce croisement des temporalités.
(« Note sur le texte », Ben Power, conseiller littéraire)

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Soutenu dans l’édition anglaise comme dans l’édition française par une brève et judicieuse préface additionnelle du mathématicien britannique Marcus du Sautoy (l’auteur de « La Symphonie des nombres premiers »), « Apologie d’un mathématicien – A Disappearing Number », alliant profonde empathie et inventivité débridée, documentation rigoureuse et capacité à pratiquer le pas de côté, réussit peut-être bien à inventer sous nos yeux légèrement ébahis un théâtre épistémologique pratique.

La racine carrée de quatre est deux ou moins deux. Et la racine carrée de deux est un irrationnel. Est-ce que ça veut dire que c’est absurde ? Non, cela veut dire qu’on ne peut simplement pas l’exprimer par une fraction. Ses 25 premières décimales sont 1,4142135623730950488016887… et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Mais quelle est la racine carrée de moins un ?
« Moins un », suggère quelqu’un.
« Moins un fois moins un est égal à un. »
Ah oui.
« Eh bien, peut-être qu’il n’y a pas de racine carrée de moins un. Cela exaspérait les mathématiciens parce qu’il était impossible de résoudre certaines équations sans répondre à cette question. Un jour, l’un d’entre eux a simplement dit : « Y en a marre. On a besoin de la racine carrée de moins un, il suffit de l’imaginer et elle existera. » Et c’est ce qu’ils ont fait. Ce bond dans l’imagination, ils l’ont nommé « i », le nombre imaginaire. Et ce « bond » engendra les nombres complexes. Nombres complexes sans lesquels nous n’aurions pu décrire les comportements électromagnétiques ou créer les technologies numériques comme nous l’avons fait. Il n’y aurait ni la radio, ni la télévision, ni le téléphone portable que vous avez dans les mains. »
Je regarde mon téléphone. Un bond dans l’imagination.
(Simon McBurney, Préface)

La traduction française par Florient Azoulay et Wilfried Bosch a été publiée en 2017 aux éditions de La Table Ronde.

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