☀︎
Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Première à éclairer la nuit » (Jocelyne Desverchère)

Une histoire d’amour, entre lumière et ombre.

x

«Je suis le quatrième, le petit dernier. Le petit prince, l’élu de cette famille de quatre enfants. Choyé par mes sœurs et ma mère, admiré par mon frère taiseux.
L’élu, celui qui a fait des études. Celui qui n’a pas labouré la terre, son propre corps, par ce travail de forcené que lui mon frère, mon grand frère, a fait.
Comme un devoir pour mon île d’être digne du continent, le continent de la mère patrie. Fracassé à l’intérieur. Personne n’a vu.»

Enfant choyé d’une famille de bergers et de travailleurs agricoles, le seul de sa fratrie à avoir fait des études, le narrateur de «Première à éclairer la nuit» raconte son arrivée à Lyon pour devenir intendant du grand lycée de la ville, et l’histoire d’une passion amoureuse qui naît là, dans cette ville et sa presqu’île qui lui sont étrangères, le récit de tout ce qu’il va mettre en œuvre pour séduire la femme aimée avant qu’elle ne l’abandonne.

Le titre saisissant de ce premier roman, publié en 2016 aux éditions P.O.L., est tiré de la chanson Vénus d’Alain Bashung. La Vénus du roman de Jocelyne Desverchère est une femme mariée, Christine. Son bureau fait face dans le grand lycée à celui d’Antoine le narrateur, un homme solitaire et quasiment mutique, qui ressent pour elle, immédiatement, une passion violente.

«Je suis tombé littéralement amoureux, en amour total quand elle est arrivée.
Je ne me suis pas déclaré tout de suite. Elle m’intimidait trop.
Elle m’impressionnait. Cette femme m’impressionne.
Moi, je suis sous son emprise.
Quand elle s’adresse à moi, j’ai de la difficulté à la regarder dans les yeux, je souris malgré moi. Parfois pendant qu’elle me parle, elle s’interrompt, parce que j’ai le regard ailleurs sans doute, dans sa bouche, sur son front, la découpe de ses oreilles. Elle reprend la parole quand j’arrive à émettre un « oui » ou bien un « pardon » poli.
Je la voix en morceaux, fragmentée.
Je ne la perçois dans sa totalité qu’à une certaine distance.»

Avec sa langue dépouillée et ses phrases lapidaires – comme si prendre la plume était pour l’auteure aussi difficile que de prendre la parole pour son narrateur qui raconte l’histoire de cette passion et de son échec à la première personne -, ce roman frappe d’emblée par sa voix singulière, reflet du caractère peu liant de cet homme, incapable d’exprimer sa passion et fracassé à l’intérieur, évoquant la manière d’un Emmanuel Bové.

L’histoire est racontée de manière rétrospective et non linéaire, pour donner des aperçus, souvent ténus, sur la trajectoire de ce fils de berger timide mais instinctif, attentif à la lumière du soleil, aux éléments et à la musique, et capable de tout mettre en œuvre y compris des tactiques perverses pour séduire. Les personnages nous sont livrés sous la plume de Jocelyne Desverchère de manière délicate et ténue mais dans toute leur épaisseur, dans un roman qui réussit de bout en bout à faire sentir au lecteur, quasiment sans mots, le décalage entre l’amour et les illusions du narrateur et la probable réalité des sentiments de Christine, laissant pressentir une issue douloureuse et surtout profondément humaine, dans ses échelles de gris.

La belle lecture de Jean-Paul Gavard-Perret sur La cause littéraire est ici.

Jocelyne Desverchère sera l’invitée de la librairie Charybde le 17 mai prochain en soirée, pour évoquer ce roman ainsi que «Simon», récemment paru chez P.O.L..

Jocelyne Desverchère ® Hélène Bamberger / Cosmos

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Première à éclairer la nuit » (Jocelyne Desverchère)

  1. László Krasznahorkai……enfin….
    bien que j’en aie déjà longuement parlé ici, je n’hésite pas à en remettre une couche, tant je pense qu’il s’ait là d’un auteur important.

    Dernier ouvrage traduit de László Krasznahorkai, « Seiobo est descendue sur terre » traduit par Joelle Dufeuilly, (2018, Cambourakis, 410 p.) de Seiobo There Below (Seiobo járt odalent), New Directions, New York, 2008. En tout, 17 histoires, les unes situées au Japon, d’autre non, mais dans toute l’Europe et à tous les âges. Toutes ont trait à une expérience esthétique. Les histoires sont numérotées suivant une suite de Fibonacci, où chaque terme est la somme des deux termes qui le précèdent (1, 2, 3, 5, 8, 13, 21), indiquant que chaque histoire est en fait la somme des précédentes, produisant une sorte d’accélération des réflexions de László Krasznahorkai.
    La première histoire fait référence à une grue sur la rivière Kamo à Kyoto. On suit alors la reine Vashti, qui refuse de paraître face à son mari ivre dans un temple d’où une statue de Bouddah doit être enlevée pour être restaurée à Tokyo. Il y a aussi la déesse Seiobo (la déesse de l’Ouest) qui descend des cieux pour inspirer un acteur de No. C’est elle qui donne son nom au titre. L’acteur de théatre No ne croit pas que « ceux qui parlent d’une prochaine catastrophe avec un air si menaçant ont raison » car « tout arrive en un seul instant et une seule place ». « Il n’y a a donc pas de place pour l’espoir ou un miracle ». On ne peut être plus optimiste.
    On aura ainsi tout une séquence sur la préparation des pigments de peinture à la Renaissance florentine en compagnie du peintre Perugino ou de Filippino Lippi « il savait peindre une Madone bien avant de savoir ce qu’était une Madone, mais ce n’était pas en cela qu’il montrait tout son extraordinaire talent, mais en presque tout le reste, tant il était capable de lire ou d’écrire, de maitriser la sculpture, d’utiliser les outils de son atelier et de mélanger les pigments à la perfection ». Il y a un samourai suicidaire, un employé plus que stressé, un robot sexy. Une autre séquence montre un hongrois sans abri errant à Barcelone dans un appartement décoré par Gaudi. De toutes évidences, cette personne est alors dépassée intellectuellement et spirituellement par une exposition d’icones russes

    Destruction and Sorrow beneath the Heavens, c’est son dernier titre traduit aux USA par sa traductrice favorite Ottilie Mulzet. Il s’agit d’un long reportage par un voyageur (Stein, qui est en fait László Krasznahorkai) à travers la Chine du début des années 2000, qui décrit les ravages de l’industrialisation tant du point de vue de la pollution, visuelle et industrielle, que du déplacement des populations et des effets sur la société chinoise. Que reste t’il de l’Empire du Milieu et de la culture ancienne. Existe t’il quelqu’un de l’Ouest qui puisse comprendre la Chine à lois du présent et du passé ? Un des problèmes qui se pose alors est celui de l’accélération du temps. La première visite en Chine de László Krasznahorkai date de 1990. A l‘époque déjà le changement était manifeste. Maintenant la Chine en est à concevoir des jours d’alerte à la pollution au niveau rouge. Les discussions que László Krasznahorkai a pu avoir avec toute sorte d’intellectuels (ou de simple personnages) laisse de plus supposer que mêmes les chinois ne sont pas (ou plus) capables de voir le changement et ses conséquences.
    Le livre démarre sur une description quasi apocalyptique de la station de bus, la Southwestern Regional Bus Station à Nanjing. Il est sept heures du matin, il fait froid et souffle un air glacé. Stein et un compagnon de voyage essayent de se rendre à l’une des quatre montagnes sacrées du bouddhisme, soit à Jiuhuashan globalement à 200 km au sud est de Nanjing (4 heures de bus). Le premier chapitre se termine un peu après la première heure de voyage….
    Ce long reportage vire ensuite à la description des pollutions diverses et destructions multiples qui ont lieu au nom de l’expansion triomphante et du capitalisme rampant. Le tout aux dépends de la population, des paysages et de la culture. On est bien loin du Peyrefitte de « Quand la Chine s’éveillera » qui devrait inexorablement s’imposer au reste du monde. (En fait la prédiction serait attribuée à Napoléon Ier à Sainte Hélène). Il semblerait que le rêve soit devenu un cauchemar.

    « El Ultimo Lobo » (le derner loup). Le loup occupait toute la région de l’Extramadure jusque vers 1930. L’espèce diminuait progressivement et avait pratiquement disparue en 1972, avec les derniers exemplaires vivant dans la Sierra de Altamira, au Sud-Est de Cáceres et disparition totale dans les monts autour de Tolède. Les derniers loups étaient confinés dans les montagnes de San Pedro et de San Mamed, et erraient jusqu’à la frontière portugaise toute proche. J’ai personnellement travaillé dans la région de Caceres, sur le massif granitique de Cabeza de Araya dans les années 90, et ai parcouru bien des endroits, des plus reculés, discutant avec les habitants. Il n’y avait déjà plus aucune mention du loup. Par contre, il y avait des élevages de taureaux de combat et il n’était pas rare de voir des vaches noires, avec leurs maigres pattes, sauter par-dessus les barrières hautes d’un mètre. En fait on apprend que c’était « au sud du Duero en 1983 que le dernier loup avait péri », mais que le dénommé Antonio Dominguez Chanclon « avait tué le loup, un mâle de l’espèce, en 1985 – non en 1983 !- mais le 9 février 1985, et que le dit Chanclon vivait au 3 de l’Avenue de la Vierge de Guadalupe au troisième étage à Caceres, et qu’un incident était arrivé à la Cantillana la Vieja, près de Herreuela ». Tout cela est raconté au tenant de bar hongrois qui sert si aimablement de la bière Sternburg au bar « Sparschwein », littéralement « le cochon tirelire ». Là où le chasseur de loup que l’on a fait venir a ses quartiers alors qu’il erre encore « vers Goeben puis le Kleistpark suivi par la Kaiser-Wilhelm-Platz, puis de lautre coté, après le poissonnier et le magasin d’occasion Humana Second Hand, il retournait au Sparschwein, où il n’avait pas jeté la lettre, il l’avait pliée dans sa poche et l’avait lue rapidement », lettre qui l’invitait en Espagne.
    « Comment pourrait-il décrire ce qui lui a tellement pesé, comment pourrait-il expliquer combien il avait abandonné il y a longtemps l’idée de la pensée, le point où il a compris pour la première fois la manière dont les choses étaient et savait que toute sensation que nous avions de l’existence était simplement un rappel de la futilité incompréhensible de l’existence, une futilité qui se répéterait à l’infini jusqu’à la fin des temps et que non, ce n’était pas une question de chance et de son pouvoir extraordinaire, inépuisable, triomphant, invincible à donner naissance ou anéantir, mais plutôt le prétexte à un but démoniaque et sombre, quelque chose de profondément enfoui dans le cœur des choses, dans la texture des relations entre les choses, la puanteur dont le but remplissait chaque atome, que c’était une malédiction, une forme de damnation, que le monde était le produit du mépris, et que Dieu aidait la santé mentale de ceux qui s’appellent eux même penseurs ».
    Effectivement, « ils se demandaient, et on lui demandait à lui aussi, là, en lettres majuscules qui lui étaient adressées, qu’est-ce que voulez-vous faire en Extramadure, parce que IL N’Y A RIEN LA-BAS, c’est juste un énorme endroit, stérile sans pitié, plan avec quelques petites collines habituellement près de la frontière, horriblement sèche, les collines dénudées, la terre desséchée, sans guère de gens car la vie était aussi difficile que cela pouvait l’être, grande pauvreté, un endroit désespérément sec, pourquoi diable aller à Extramadure ».

    Son dernier ouvrage « The Manhattan Project » a été écrit en partie pendant qu’il était en résidence au Cullman Center, dépendant de la « New York Public Library » (Bibliothèque Publique de New York), en plein Manhattan, sur la 5ème Avenue, à la suite de son Booker Prize en 2015. Son idée était de suivre le parcours de Herman Melville, à Nantucket et New York, ainsi que de suivre par la même occasion Malcolm Lowry, qui avait séjourné au Bellevue Hospital. Ce dernier raconte son séjour dans « Lunar Caustic » (1987, Maurice Nadeau, 222p.) dans mon édition, c’est suivi par « Le Caustique Lunaire », tous deux traduits par Clarisse Francilon. Deux très grands textes, d’ailleurs tout Malcolm Lowry est à lire. Arrivé à New York, László Krasznahorkai suit bien ses deux auteurs favoris, mais découvre aussi Lebbeus Woods, un architecte qu’il qualifie de génial, ce qui n’est pas faux. Ces trois génies ont en commun une passion démesurée pour le gin. Donc le séjour à New York va permettre de les suivre dans leurs divagations éthyliques. Cela permettra aussi des photos de Oman Rotem en noir et blanc qui illustrent parfaitement le livre.

    Publié par jlv.livres | 24 avril 2018, 18:46

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Simon  (Jocelyne Desverchère) | «Charybde 27 : le Blog - 30 avril 2018

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :