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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Mort de Bunny Munro » (Nick Cave)

Le road novel d’un représentant en cosmétiques, obsédé sexuel et artificiellement trépidant, dans Brighton et ses environs. Énorme.

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Bunny trébuche dans le noir, cherche à tâtons l’interrupteur de la salle de bains. C’est le creux de la nuit, vers les trois, quatre heures du matin, la prostituée a été dûment bourrinée, payée et renvoyée. Bunny est seul, éveillé, et une gueule de bois colossale l’oblige à se lancer dans une terrifiante mission en quête de somnifères. Il pense les avoir peut-être laissés dans la salle de bains et espère que la pute n’est pas tombée dessus. Il trouve l’interrupteur, et les tubes au néon se mettent à clignoter dans un bourdonnement fébrile. Bunny s’avance vers la glace à la lumière crue impitoyable, et malgré le terrible mal de tête – la bouche pâteuse, l’haleine infecte, la peau qui tire, les yeux injectés de sang et sa mèche qui ne ressemble plus à rien – il trouve l’image qu’il a devant lui pas si déplaisante.
Bunny n’est pas un génie, ni un visionnaire, ni un sage, mais il voit tout de suite pourquoi les dames en pincent pour lui. Ce n’est pas le tombeur standard musclé à la mâchoire carrée, ni l’homme à femmes avec la ceinture de smoking, mais il dégage quelque chose, même avec la trombine fracassée par l’alcool, il exerce un charme magnétique qui passe par les plis d’humanité qui se forment aux coins de ses yeux quand il sourit, l’arcade sourcilière qui se fronce avec malice et ses joues qui se creusent de fossettes à vous faire péter l’hymen lorsqu’il rit. Tiens, regarde ! On les voit, là !
Il gobe un somnifère, et à ce moment-là, truc flippant et incompréhensible, une sorte de court-circuit sinistre fait trembloter le tube au néon. Bunny voit pendant une fraction de seconde son visage passé aux rayons X, et les os verts de son crâne palpitent à la surface de sa peau. « Oh, la vache ! » dit Bunny à la tête de mort tout sourire, puis il gobe un deuxième somnifère et retourne au lit.

Sa femme au bout du rouleau, minée par la dépression et par les avanies qu’il lui fait subir depuis des années en s’en rendant parfois à peine compte, Bunny Munro, lui-même dans un état second et peut-être bien terminal, hante inlassablement en voiture la ville balnéaire de Brighton et ses environs, vendant au porte-à-porte des produits de beauté à des femmes de tous horizons. Obsédé sexuel hors normes, plusieurs brèves aventures par jour et par nuit ne lui font pas peur, y compris au sein d’un brouillard d’alcool et de drogue qui s’est fait omniprésent au fil des années. Lorsque son fils de neuf ans, à la mémoire encyclopédique et à la bienveillance extrême, l’accompagne pour une nouvelle tournée, beaucoup d’indices indiquent d’emblée à la lectrice ou au lecteur qu’il pourrait bien s’agir, cette fois, de la dernière.

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« Je suis foutu », songe Bunny Munro avec la lucidité soudaine de ceux qui vont bientôt mourir. Il a le sentiment d’avoir à un moment donné commis une grave erreur, mais cette prise de conscience ne dure qu’un pénible instant, et disparaît – et le voilà à l’hôtel Grenville, en sous-vêtements, sans autre compagnie que lui-même et ses pulsions. Il ferme les yeux et visualise un vagin au hasard, puis s’assoit au bord du lit et, au ralenti, prend appui sur le molleton de la tête de lit. Il coince son téléphone portable sous son menton et, avec les dents, déchire la collerette plastique de la mignonnette de cognac. Il vide la bouteille d’un trait, l’envoie valser dans la chambre, puis frissonne, saisi d’un haut-le-cœur, et dit au téléphone :
« Ne t’en fais pas, mon amour, tout va bien se passer.
– J’ai peur, Bunny, dit Libby sa femme.
– De quoi as-tu peur ? Tu n’as aucune raison d’avoir peur.
– J’ai peur de tout, dit-elle. De tout. »
Mais Bunny se rend compte que quelque chose a changé dans la voix de sa femme, les doux violoncelles ont disparu, un violon grinçant a été ajouté, joué par une espèce de singe en cavale. Sur le coup, il note le changement, mais sans comprendre exactement ce que ça signifie.

Vingt ans après « Et l’âne vit l’ange », c’est en 2009 que Nick Cave publie ce road novel déjanté, mené à cent à l’heure dans un mouchoir de poche à Brighton, où il s’est installé au milieu des années 1990, après ses phases berlinoise et brésilienne. La traduction française, en 2010 chez Flammarion, en est remarquablement assurée par Nicolas Richard. Entre frasques sexuelles, monologues pulsés, interactions rusées ou sardoniques, et sourde menace médiatique d’un serial killer semblant descendre du Nord de l’Angleterre pour atteindre Brighton, la joie débridée du récit se teinte de formidables doutes, de clins d’œil (à nouveau) à certaines thématiques qui peuplent alors les chansons des Bad Seeds, d’apprentissages déformés, d’échos fantomatiques de personnes décédées, et même de quelques curieuses résonances fantastiques ou hallucinatoires. Et la lectrice ou le lecteur seront également saisis, sur un terrain si différent de celui choisi pour « Et l’âne vit l’ange », de voir ainsi opérer, encore, la magie d’une langue méticuleuse jusque dans ses débordements les plus vitaux.

Bunny tourne la clé de contact et sa Fiat Punto jaune s’anime en un bredouillement maladif. Une culpabilité de moindre amplitude, si on peut appeler ça comme ça, une certaine consternation le tenaille, affleure à la lisière de sa conscience, car il est déjà midi et quart, et il n’est toujours pas à la maison. Il a le souvenir vague, troublant, de Libby particulièrement contrariée hier soir, mais impossible de se rappeler pourquoi, et puis de toute façon c’est une belle journée et Bunny aime sa femme.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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