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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Hôtel Jasmin » (Jasmin Ramadan)

Une étrange disparition, des actes typiques et atypiques, une étonnante enquête entre Hambourg et Le Caire

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Le jour de son vingt-troisième anniversaire, en fin d’après-midi, Roland Tarpenbek décida d’aller signaler la disparition de sa mère.
Dans la nuit, une idée obsédante avait envahi ses pensées, s’était ensuite propagée dans son sommeil et se révélait à présent bien plus fraîche et dispose que lui-même. Et cette fois, il ne s’agissait pas d’un chagrin d’amour. Mort de fatigue, Roland avait mal à la tête, et chaque fois qu’il fermait les yeux, des images étourdissantes se mettaient à clignoter derrière ses paupières comme des néons publicitaires. Il se mit sur le ventre, les mains croisées sous le menton, et contempla une petite araignée dodue qui pendouillait de sa lampe de chevet cassée. À l’idée qu’il pourrait l’écrabouiller entre deux doigts, il se sentit comme l’un de ces gamins cruels qu’il avait toujours redoutés. Alors qu’il n’avait que sept ans, il se demandait déjà ce qui pouvait bien les pousser à anéantir de pauvres créatures vivantes. Yolanthe disait toujours qu’analyser systématiquement les choses était aussi dingue que de vouloir marcher sur des échasses sans s’y être entraîné, et il croyait toujours ce que disait Yolanthe, parce qu’il l’aimait, même si ce n’était pas réciproque.
À l’extérieur de la chambre, il entendait Yolanthe qui discutait au téléphone et commençait à hausser le ton. Elle n’arrêtait pas de faire les cent pas, bien que le plancher craque et qu’elle sache parfaitement qu’il avait du sommeil en retard.
« N’essaie pas de me baratiner ! s’écria-t-elle. Le hasard n’a rien à voir là-dedans, c’était de la provocation ! »
La veille, ils avaient fêté l’anniversaire de Roland jusqu’au petit matin, suite à quoi Yolanthe s’était contentée d’à peine deux heures de sommeil, ce qui n’avait rien d’inhabituel chez elle. Même quand elle n’avait pas dormi pendant plusieurs jours d’affilée, elle restait de bonne humeur à siffloter sur son échelle en travaillant sur ses sculptures. Jusque tard dans la soirée, fraîche comme une rose.
Le jeûne, les cures détox au vinaigre, les orgies, les excès d’alcool et de tabac : rien ne l’attaquait outre mesure. Qu’elle perde ou prenne du poids, elle n’en faisait jamais toute une affaire. Elle finirait par tomber raide morte sans prévenir, ou vivrait éternellement. Ces deux éventualités ne la préoccupaient pas plus que cela, même à quarante ans passés.

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Christiane Tarpenbek, une institutrice de Hambourg venant de passer la quarantaine, n’a plus donné de signe de vie à qui que ce soit, et notamment à son fils (vivant de son côté, bohème, en compagnie d’une sculptrice de vingt ans son aînée et de quelques amis), qui finit par s’inquiéter – et d’autant plus que quelques jours avant son disparition, elle a été crucifiée professionnellement et médiatiquement pour avoir insulté une jeune réfugiée somalienne affectée à une de ses classes d’école, agissement que son fils, quels que soient par ailleurs ses griefs éventuels à l’égard de sa mère, ne considère pas vraisemblable. Roland Tarpenbek, le fils en question, un peu au hasard des référencements internet, s’adresse alors à une étonnante détective privée, Laila Voss (un clin d’œil est ici possible à une autre enquêtrice germanophone hors normes, la Lili Steinbeck d’Heinrich Steinfest), dont le résultat du travail d’enquête (sous forme d’enregistrements réalisés par un certain nombre de témoins interrogés, chacun seul de son côté) va nous fournir une bonne partie du reste du roman, à côté du propre récit de la disparue.

Après avoir sonné plusieurs fois, Roland attendait devant la porte de l’agence Laila Voss, détective privé, au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien à deux étages, et il l’entendait s’éclaircir la voix à l’intérieur. Bien qu’il n’y ait pas de judas sur la porte, il avait l’impression d’être épié.
Elle répéta plusieurs fois à voix haute « panier-piano », en articulant bien, ce qui évidemment n’avait aucun sens. Il tournait les talons quand la détective lui ouvrit la porte avec fracas, son visage encadré par des cheveux d’un bleu métallique.
« Ne faites pas attention au panier-piano, je vous prie ! s’exclama-t-elle avant même que Roland ait pu se présenter. Ce n’est qu’un exercice d’élocution. J’ai fait du théâtre, à une époque. C’est toujours comme ça que je me mets en train. »
Le regard de Roland se riva sur le nombril de son interlocutrice – quel âge pouvait-elle avoir ? – et elle tira sur son pull rouge pour le dissimuler.
« Entrez, jeune homme, je vous en prie. »

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Ce roman de 2016 (traduit en français en avril 2018 chez Asphalte par Alexia Valembois), le quatrième de l’autrice allemande, à côté de plusieurs nouvelles indépendantes, réussit à joliment associer un humour légèrement déjanté, jouant du pince-sans-rire comme du comique de situation, un caractère profondément poignant face aux incertitudes du choc pas toujours feutré entre les vies des uns et des autres, et un tournoyant vertige face à certaines absurdités de la vie en société telle qu’elle se conçoit, clairement ou non. De Hambourg au Caire, des traumatismes familiaux jamais élucidés, des erreurs des uns et des inattentions des autres, mais aussi des grains de folie qui peuvent être aussi bien salvateurs qu’accélérateurs de désastre, Jasmin Ramadan tisse une drôle de toile serrée, un réseau de connivences parfois bien inattendues entre des êtres que tout semble séparer, alors même que les proximités évidentes sont souvent été trahies, bafouées ou réduites à leur ridicule des convenances et des apparences. Si dans les interstices de cet improbable roman d’une fuite on trouve bien comme un éloge fugace de la liberté authentique, c’est aussi pour rappeler, mi-figue mi-raisin, que celle-ci a un coût, et qu’il n’est pas toujours modeste. Tout en trouvant le moyen, pour la lectrice ou le lecteur, d’explorer de A à Z la signification intime des mots : « erreur d’interprétation ». Un roman fort troublant qui parvient de façon plutôt inattendue à être hilarant de bout en bout.

VADE-MECUM DE LA DÉCLARATION SPONTANÉE AFFÉRENTE A UNE INVESTIGATION PRIVÉE
Affaire : Christiane Tarpenbek
Veuillez vous exprimer sans réserve. Ne nous autocensurez pas. Ne vous demandez pas si vos propos sont pertinents et ne cherchez pas à les formuler de façon élégante.
Merci d’éviter les sous-entendus.
Si cela peut avoir un effet positif sur votre concentration, plongez la pièce dans le noir ou fermez les yeux.
Je ne vous demande rien de moins que votre vérité. Mon travail n’est possible qu’à cette seule condition.
L’ordre des questions ci-dessous n’est qu’indicatif, il n’est cependant pas dû au hasard et peut-être utile, à titre d’inspiration.
Aucune question n’est obligatoire : rien ne vous force à y répondre. La décision vous appartient. Bien sûr, ce que vous passerez sous silence sera également pris en compte et intégré à l’analyse.
Mettez-vous à l’aise avant d’appuyer sur la touche d’enregistrement.
Commencez par indiquer votre nom et tout détail caractéristique que vous jugerez bon d’ajouter.
Parlez de vous. Comment vous sentez-vous ? À quoi pensez-vous présentement ? Qu’est-ce qui vous a spécialement préoccupé, ému, réjoui, attristé, désespéré ou mis en colère, ces derniers temps ?
Qu’avez-vous à dire sur Christiane Tarpenbek ?
Qu’avez-vous à dire sur la disparition de Christiane Tarpenbek ?
Pouvez-vous vous expliquer ce qui s’est passé ?
Je me soumets de mon propre chef à une obligation de discrétion. Une fois l’affaire résolue, tous les enregistrements seront effacés.
Dans l’éventualité où je vous aurais fait parvenir ce magnétophone, merci de bien vouloir me le renvoyer en recommandé sitôt votre enregistrement terminé. Une enveloppe affranchie est jointe à cet effet. Les frais sont pris en charge par le client, en l’occurrence : Roland Tarpenbek.
En vous remerciant de votre coopération.
Bien à vous,
Laila Voss

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À propos de charybde2

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