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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Traversée » (Francis Tabouret)

Banals, extraordinaires et subtilement poétiques, treize jours d’Atlantique en porte-containers, avec quelques chevaux, taureaux et moutons.

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Je suis convoyeur de chevaux : je voyage avec des chevaux dans les soutes d’avions de marchandises. Une sorte de steward équin, ou de livreur, soigneur de bêtes à dix mille mètres d’altitude. Les avions, la vitesse et les réacteurs, mais les oreilles qui se pointent quand on s’approche au fond des carlingues, les sabots qui grattent le sol de fer et d’air, le bruit des mâchoires, le poil qui colle à la main et dit la peur, les naseaux, les yeux inquiets ou joueurs, les crins. Le ciel et les nuages, mais du foin et de l’eau.
Métier aussi de l’étrangeté des kilomètres avalés, lundi Amsterdam, mardi Tokyo, mercredi Abu Dhabi. Métier du monde par sauts de puces. Puces volantes, envolées. Soigneur de bêtes volantes. Métier de tarmacs et de tampons sur les passeports, de frontières passées, de langues mélangées. Heures d’aéroports, d’avions, de soutes d’avions. Et, au bout des heures de vol, la pincée, le tout petit, l’instant, ce qui est vu par la fenêtre, d’un jour ou de quelques heures avant de rentrer, l’image volée d’une ville, d’un pays ou d’un continent : ramener dans ses yeux une ville d’immeubles au milieu des montagnes ou une autre toute de verre, une terre rouge, un casque de faucon ou un homme fuyant dans un bus, un air bon, un autre si chaud, quelques chèvres ou une vache, une nuit, la lumière de minarets, une étendue d’Argentine. Une image ici, une autre là. Métier de notes éparses, de petites impressions, du monde picoré.

J’ai découvert Francis Tabouret il y a quelques mois, grâce à son texte si surprenant et si beau publié dans le n°6 de la revue La moitié du fourbi : son « Ancre mordant les nuages », appuyée sur un texte relativement obscur de l’Anglais John Alec Baker, à propos de passion pour le faucon pèlerin, improvisait une poésie subtile et hantée qui m’a marqué durablement. Cette « Traversée » de 150 pages, publiée chez P.O.L. en mars 2018, confirme pour moi amplement que cet auteur est d’ores et déjà quelqu’un avec qui il faut compter, en matière de littérature contemporaine. En nous invitant pour treize jours d’Atlantique sur le navire porte-containers Fort-Saint-Pierre de la CMA-CGM, aux côtés d’un soigneur-convoyeur de chevaux (que l’équipage philippin, à bord, appellera tout naturellement le « cowboy »), ayant hérité pour l’occasion, de surcroît, de quelques taureaux et d’une quinzaine de moutons, Francis Tabouret dessine pour nous les contours miraculeux, enfiévrés et diablement poétiques d’une minuscule ferme de haute mer, enserrée dans ses murs d’acier de quarante mètres de haut.

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Un jour de ce métier, un homme m’a dit : « Aux Antilles, tu ne peux pas aller en avion. » Il m’a dit que les lignes avaient été fermées, qu’il n’y avait plus de ces avions de marchandises qu’on appelle cargos, que le fret était maintenant chargé sous les passagers et que les chevaux, qui ne rentrent pas là-dessous, avaient dû reprendre la mer pour traverser l’Atlantique. Il m’a dit : « Les chevaux embarquent et traversent sur des porte-containers. »
Trois mois plus tard, j’étais sur un bateau avec douze chevaux : on naviguait sur l’océan et vers la Guadeloupe. J’avais embarqué pour le très grand large et pour le temps long. Pour l’Atlantique, les vagues, les terres lointaines, parce que l’immensité des océans sur les cartes du monde. Treize jours d’eau. J’étais au Havre, je me suis retrouvé à Pointe-à-Pitre. Mes souvenirs de traversée sont assez flous : la ligne d’horizon, le tain des vitres de la passerelle, la chaleur et le bruit des machines, le vent, le lent roulis du bateau qui si souvent est torpeur, l’envie parfois furieuse de tempêtes, le regard des bêtes… mais d’événements, d’un lendemain qui serait différent d’une veille, je ne me rappelle pas. Je crois que j’étais hébété, d’eau et d’horizon. Le bateau va de jour comme de nuit et il pourrait continuer de naviguer pendant des semaines sans qu’à bord on s’étonne de ne jamais rien rencontrer. En mer, le seul qui se noie vraiment c’est le temps. J’ai débarqué ne sachant plus combien de jours j’avais été en mer.

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Vie à bord, vision du monde depuis la passerelle automatisée d’un géant contemporain des mers (on songera sans doute, dans  ces interstices-là du récit, à l’excellent « Naviguez plus ! » des commandants Legall et Yvonnou, destiné à faire mieux comprendre aux plaisanciers la manière dont les grands navires les voient ou ne les voient pas, ouvrage si précieux au moment de traverser à la voile, par exemple, les rails maritimes sur lesquels déboulent ces porte-conteneurs de 200 m de long lancés à vingt nœuds), présence et absence de l’équipage, prégnance des gigantesques machines, irréalité des zones portuaires, à Rouen, au Havre, à Montoir, à Pointe-à-Pitre ou à Fort-de-France, routines indispensables, sensations réelles confrontées aux images mythiques de chacun, contrastes charnels entre le navire et les animaux qu’il s’agit bien de mener à bon port, entrechocs des possibilités d’émerveillement et des regards blasés : Francis Tabouret réussit ici une douce fusion d’éléments habituellement disjoints, actualisant subrepticement le récit maritime d’un Blaise Cendrars ou d’un Édouard Peisson comme le ressenti intime et animal d’un Jean Giono ou d’un Maurice Genevoix, propulsés à l’âge de la machine mondialisée (dont les élans habitent aussi ces treize jours). Texte rare, tout en contrastes fantomatiques, « La traversée » mérite l’attention de toutes et de tous, bien au-delà des passions éventuelles pour les océans ou pour les animaux.

Je me suis levé et nous avions quitté le port. Tout, dans la cabine, vibrait au rythme lent de la machine : les placards, les portes, les corps. Cinq étages plus bas, comme réfugiés entre les piles de containers, au centre du bateau, les taureaux étaient immobiles, statues de poils et de cornes, figées de réflexion, enveloppes impassibles. Les moutons, en petite assemblée, mâchaient du foin autant parce que la faim les tiraillait que pour se donner une contenance. Les chevaux, eux, avaient les yeux alertes, les oreilles mobiles : ils étaient tout à fait éveillés.

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