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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Entre toutes les femmes » (Erwan Larher)

Une fable dystopique enlevée, jouant avec virtuosité de futurs proches et de futurs lointains, qui auraient pu être, et qui sont devenus matière et mémoire.

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Elle se réveilla nue dans un lit inconnu, dans une chambre inconnue, avec, au bout de jambes inconnues, des pieds ordinaires.
Les yeux s’ouvrent sur un environnement étranger, bref instant de panique, puis on reprend ses esprits. L’évidence remboîte alors les pièces éparpillées par le laisser-aller nocturne, tout s’explique, se réagence, dans le soulagement d’une familiarité retrouvée avec le réel. Le corps s’était tout simplement mis en marche avec un léger temps d’avance sur le cerveau, comme au démarrage un ordinateur affiche une à une les icônes des programmes avant qu’ils soient opérationnels.
Pourtant, après de longues secondes employées à cliquer dans l’arborescence mentale de ses fichiers, elle dut se rendre à l’évidence : aucun ne s’ouvrait.

Dès son prologue, « Entre toutes les femmes », le quatrième roman d’Erwan Larher, publié en 2015 chez Plon, adopte un ton surprenant, entre récit historique pragmatique, voire orienté vers l’action, le policier et l’espionnage, et récit mythologique teinté d’onirisme et de fantastique. Très éloignée des ultérieurs « Marguerite n’aime pas ses fesses » (2016) et « Le livre que je ne voulais pas écrire » (2017), cette foisonnante fable d’anticipation politique, jouant fort habilement avec bon nombre des tropes de la science-fiction dystopique, témoigne d’une réjouissante capacité chez l’auteur à franchir élégamment les barrières parfois quelque peu artificielles qui séparent les genres littéraires consacrés.

Ils ont peur.
Au début, ils n’y croyaient pas. Ils ricanaient ouvertement. Sur les écrans s’étalait le sentiment de supériorité que leur donnaient des décennies de domination ; les articles relayaient leur scepticisme goguenard. Bien que tout juste battu par Arsène Nimale, François Copain, le président de la République sortant, n’en était pas moins braillard. Il est Feuillant, mais les Montagnards, l’autre parti politique du paysage, étaient tout aussi belliqueux. Parce qu’en définitive, ils défendaient le même monde. Un monde qu’Arsène Nimale a commencé de chambouler.
Alors ils ont peur.
Montagnards et Feuillants sont tenants d’une politique intérieure sécuritaire et répressive (« Quand une branche est pourrie, on a coup »), défenseurs d’un capitalisme libéral plus ou moins ultra (« Vous avez mieux à proposer ? ») et partisans d’un État étique. Les dirigeants des deux partis se piquent de pragmatisme et ont géré en alternance le pays pendant des décennies sans que personne vît la différence – de toute façon, la Confédération européenne leur dictait les politiques budgétaires, monétaires et économiques.
Et voilà que, sorti de nulle part, porté par un immense enthousiasme populaire, avec des mots d’ordre aussi ingénus que « redevenir heureux », « prendre le temps » ou « valoriser l’humain », Arsène Nimale, même pas un politicien, les a balayés et a conquis l’Élysée. Ils n’ont rien vu venir, malgré les sondages, malgré l’évidence, parce qu’il leur était impensable qu’un amateur fût élu.

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« Entre toutes les femmes » constitue à la fois la suite parfaitement logique d’un roman précédent de l’auteur, « Autogenèse » (2012), et un récit pouvant se lire tout à fait indépendamment. Assorti de plusieurs précieux clins d’œil aux « Falsificateurs » d’Antoine Bello, cette enquête historique à propos de complots (pour paraphraser le remarquable essai de Luc Boltanski) et de voix unique jongle avec les strates de réalité décalée, les situations souterraines et les motivations féodales, parcourant les archives de ce qui aurait pu être, dans notre futur proche et dans notre futur beaucoup plus éloigné, mais aussi avec les sentiments, les passions, les désirs et les fougues, instillant les doses de fantastique nécessaire pour faire chavirer les destins intimes et politiques de ses protagonistes, et bien davantage. Un roman dont l’écriture bien particulière (et un usage parfois fort ironique des subtilités et raretés de la langue française) pourra aussi surprendre et enchanter la lectrice ou le lecteur, très au-delà des frontières de la science-fiction et du fantastique épique.

Changer le monde, rien que ça…
Je le connais, le monde, figurez-vous, cher messager. Sachez que j’ai vu de quoi l’Homo sapiens est capable, en meilleur comme en pire. J’ai été servante dans une auberge de l’Ouest, sur les terres du duc de Tiffauges. Ce dernier m’a ensuite enlevée et j’ai vécu dans son château. Je n’avais encore jamais mis les pieds dans un Centre urbain alors, encore moins à Capitale, mais j’avais déjà lu tellement de livres que je savais l’humain. Plus je m’enfonçais, comme on s’embourbe, dans la réalité, plus je constatais lui préférer la fiction et l’imaginaire, plus doux, plus malléables, plus surprenants.
Vous semblez avoir des notions d’histoire ; je suis moi-même fascinée par l’ère ultralibérale – qui, nous apprennent les manuels, couvre un gros siècle entre le début des années 1970 après JC et la GC. C’est durant cette période qu’aurait vécu votre Arsène Nimale, si j’ai bien compris. Vous n’ignorez sans doute pas que ses peu ou prou contemporains ont connu un glissement de la réalité hypnotisée (par la télévision) vers la réalité augmentée, puis vers le règne effréné de la virtualité, de plus en plus interactive. Des individus pouvaient passer des jours dans des mondes parallèles, devenus un personnage, vivant sans bouger de chez eux des aventures extraordinaires dans d’autres époques, d’autres lieux. Troubles comportementaux, maladies mentales, suicides, actes de barbarie : les conséquences n’ont pas été neutres si l’on en croit certains témoins de cette époque (avez-vous lu les Éidétiques Elsewhere de Céline Minard ? Ou ÜberPark, de Bruce Bégout ?). Quand le réel montre les dents, le premier réflexe est de fuir sans doute, non de se battre. J’ai fui moi aussi pour échapper à ses crocs (ne seraient-ils qu’en jambe). La fuite dans la lecture, active, n’a cependant jamais eu les conséquences délétères de la fuite, passive elle, dans une super réalité qui se superpose au réel – alors que la lecture se juxtapose. Et puis (notez comme je suis prompte à me protéger) mon univers originel est l’imaginaire puisque j’avais lu une bibliothèque avant de tremper un orteil dans l’écume du monde. Je n’ai donc fait que revenir en moi, chez moi, après un détour par vos inhospitalières contrées, où tout se monnaye et rien ne se donne.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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