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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Le camion » (Neige Sinno)

Une bande d’amis, un camion rapiécé, un voyage presque immobile et pourtant formidablement intense, pour un premier roman au charme à la fois simple et extravagant.

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Ils ont un fourgon quatre portes qui a été utilisé pour faire des livraisons. Ils l’appellent le camion et s’en servent pour voyager. Ils disent qu’ils vont aller jusqu’en Inde avec. Ils ne savent pas s’ils arriveront jusqu’à l’Inde, mais le Pakistan au moins ce serait bien.
Le camion n’est pas vraiment à eux. Il est prêté par un copain. Un type qui se dit copain et au dernier moment, après les réparations, réclame son camion.
Au début c’est surtout Mathieu qui fait les réparations, mais il ne s’y connaît pas trop en mécanique. Une après-midi, Jérôme vient l’aider avant d’aller prendre son quart à la caserne. Il est en formation de pompier mais sait se débrouiller avec les machines, les outils contrairement à Mathieu qui, le plus souvent, ne fait qu’empirer les choses. Jérôme donne un coup de main. Puis un autre. Pendant ce temps il tchatche avec Mathieu et ils boivent des bières en contemplant le moteur. Ca devient une habitude. Quand il n’a rien à faire, Jérôme fait un tour voir si Mathieu est au camion, et presque toujours il l’y trouve. Ils ouvrent alors le capot, observent, trafiquent des trucs.
Avant d’être prêté, le camion est une carcasse sans vie. Un camion qui ne roule pas, garé au fond d’une cour, le pare-brise constellé de crottes de poules. Est-ce que c’est encore un camion ?

Mathieu, Jérôme, Lola, Amanda, Pierre-Olivier, Leïla : six jeunes adultes de Marseille, à la fois rochers inaltérables aux forces gigantesques, réservoirs trop pleins de failles plus ou moins secrètes, êtres oscillant doucement entre l’inné et l’acquis, à la fois sincères dans leurs joies et réticents au partage de leurs fardeaux, toujours terriblement personnels. La plupart des triomphes et des hontes semblent ici rester à boire seul(e). Un camion délabré les rassemble, en un enchaînement rapide de hasards et de nécessités. Un camion de rêve et un camion d’échec, un camion fait pour partir et qui semble collé sans rémission au maigre périmètre de leurs jeunesses.

La nuit, ils dorment dans le camion et c’est un peu comme s’ils étaient partis  loin. Ils s’allongent à l’arrière dans leurs jeans pleins de cambouis. La nuit tombe avec des bruits d’oiseaux. Ils parlent avant de s’endormir, avec des voix rêveuses, éreintées, repues, et leurs mains se touchent. Ils parlent de pays, de routes, de kilomètres. Le monde est à eux, comme un fruit mûr, tout près, au bout de la branche, à prendre, il suffit de tendre la main. Mais ils ne le disent pas. Ils disent, c’est nul, Marseille. Toujours pareil, ils disent.

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Sous le signe d’Eugène Savitzkaya et de sa « Traversée de l’Afrique » placée en exergue, Neige Sinno, née dans les Hautes-Alpes et vivant aujourd’hui au Mexique, nous offre, avec ce premier roman prévu en mars 2018 (en janvier à l’origine, mais la vie du livre n’est décidément pas simple pour les éditeurs de qualité grande et de taille modeste – encore : vous avez là, lectrices et lecteurs, un rôle toujours décisif à jouer, vous le savez) chez Christophe Lucquin, un exceptionnel voyage (presque) immobile, une ode étrange aux routards beatniks de Jack Kerouac qui se seraient retrouvés comme embourbés, privés de la ferveur inlassable et des circonstances favorables qui permettent aux poètes de l’asphalte et des grillades du bord de route, des chemins de traverse cycliste et des rencontres festives spontanées, célébrés par le Sébastien Ménard de « Soleil gasoil » et de « Notre Est lointain », de se mettre en route pour de bon, fût-ce intensément « à l’arrache ». Dans les horizons restreints de ce camion d’amis, toujours au bord du délabrement fatal, il y a à l’œuvre toute la magie des mirages géographiques appliqués aux rêves (que l’on songe au magnifique « Churchill, Manitoba » d’Anthony Poiraudeau), et toute la puissance incantatoire conjurée par les noms lointains en mantras plus efficaces qu’il n’y paraît d’abord (et l’on pense ici à la précieuse analyse d’Emmanuel Ruben dans son « Dans les ruines de la carte »).

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Un jour le camion est garé sur le parking de la fac. Mathieu va chercher Leïla à la sortie de son cours pendant que Pierre-Olivier rajoute de l’eau dans le radiateur qui fuit un peu. C’est une espèce de surprise. Leïla savait que Mathieu venait mais elle ne savait pas pour le camion, ni pour les autres. Pierre-Olivier conduit, Leïla et Mathieu sont assis à l’avant et quand ils arrivent à Marseille, Jérôme et Amanda montent à l’arrière. Ils roulent jusqu’en Ardèche où la sœur d’Amanda, Marlène, et son copain, Yago, organisent un festival de reggae dans un champ prêté par un paysan sympa. La musique dure jusqu’à l’aube, et ceux qui ne sont pas endormis dans des tentes, ou dans des véhicules, boivent du chocolat chaud au lait frais de la ferme offert par les organisateurs. Une brume épaisse est descendue sur le champ et les alentours. Les musiciens de reggae s’assoient sur la scène silencieuse parmi leurs instruments en désordre, et regardent vers la forêt pendant que le chocolat fume dans les gobelets en plastique en leur réchauffant les doigts.
Jérôme n’aime pas le reggae. On peut même dire qu’il déteste. Le reggae et tout ce qui va avec, ceux qui écoutent Bob Marley en fumant des joints sur des canapés défoncés sous des posters de Martin Luther King, les djembés, les dreadeux, la paix dans le monde. Mais il ne le dit pas et il est content quand même, les concerts c’est la seule religion qui nous reste, et tant que personne ne l’oblige à danser, il est mieux là que seul dans une chambre à écouter AC/DC dans un casque.

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Si Neige Sinno utilise en artiste les calanques marseillaises, l’Estaque sans aucun exotisme déplacé et le bout du monde qu’est Callelongue (au rythme de Massilia Sound System), pour créer son atelier de mise en concentré des fantasmes d’envol – plutôt que de fuite -, elle parvient peut-être surtout à dégager la poésie disjointe d’une poignante mosaïque de personnalités solides et fragiles, dures et tendres, confrontées à un réel souvent hostile (la bienveillance parfois très sucrée qui marque le début du roman témoigne certainement d’un dessein défensif assumé), et à instruire les mécaniques délicates de la pudeur et des non-dits en amitié et en amour (surtout lorsque parfois les choses se gâtent) : « Pierre-Olivier sait beaucoup de choses sur l’Algérie. Il sait beaucoup de choses en général, mais sur l’Algérie, c’est exagéré. Lui même trouve que c’est trop, et il n’aborde pas le sujet. »

Ils savent, cependant, qu’ils sont plus libres que la génération précédente. Infiniment plus libres que la génération précédant la précédente. Plus libres que la plupart des gens dans le monde qui, depuis l’enfance, n’ont d’autre choix que de travailler en pliant l’échine, de marcher, manger, baiser en pliant l’échine, penser en cachette, rêver en secret d’avoir une vie à eux.

Une fois n’est pas coutume, je laisserai le mot de la fin à l’éditeur lui-même, qui caractérise parfaitement ce premier roman, particulièrement saisissant et attachant :

Ce n’est pas un livre nostalgique, ni un road book, c’est un roman d’aventures qui se passe dans un camion qui n’avance pas très vite, mais qui va quand même plus loin que prévu. (Christophe Lucquin)

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  1. Pingback: Note de lecture : « En route vers Okhotsk  (Eleonore Frey) | «Charybde 27 : le Blog - 15 février 2018

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