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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Quand sort la recluse » (Fred Vargas)

Un sommet du police procedural rusé, rêveur et poétique

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ATTENTION : bien que les enquêtes n’en soient aucunement reliées, ce roman prend place quelques semaines à peine après le précédent, « Temps glaciaires », et cette note de lecture peut donc comporter des « spoilers » non pas tant quant à l’intrigue du roman précédent qu’à propos de l’évolution de l’ambiance et des rapports humains au sein de l’équipe du commissaire Adamsberg.

Le mardi 31 mai, seize agents de la Brigade étaient installés dès neuf heures en salle de réunion, fin prêts, avec ordinateurs, dossiers et cafés, pour présenter au commissaire le déroulé des événements qu’ils avaient eu à gérer en son absence, dirigés par les commandants Mordent et Danglard. L’équipe exprimait par sa décontraction et son soudain bavardage le contentement de le revoir, de retrouver son visage et ses allures, sans se demander si son séjour au nord de l’Islande, dans la petite île des brouillards et des flots mouvants, avait ou non altéré sa trajectoire. Et si oui, qu’importe, se disait le lieutenant Veyrenc qui, comme le commissaire, avait poussé parmi les pierres des Pyrénées et le comprenait aisément. Il savait qu’avec le commissaire à sa tête, la Brigade tenait plus d’un large navire à voiles, parfois cinglant vent arrière ou bien rôdant sur place, voilure affalée, que d’un puissant hors-bord dégageant des torrents d’écume.
À l’inverse, le commandant Danglard redoutait toujours quelque chose. Il scrutait l’horizon à l’affût des menaces de tous ordres, écorchant sa vie sur les aspérités de ses craintes. Au départ d’Adamsberg pour l’Islande, après une harassante enquête, l’appréhension l’avait déjà gagné. Qu’un esprit ordinaire et simplement éreinté parte se délasser en un pays brumeux lui paraissait un choix judicieux. Plus opportun que de courir vers le soleil du Sud où la lumière cruelle avivait les moindres reliefs, le moindre angle d’un gravillon, ce qui n’était en rien délassant. Mais qu’un esprit brumeux s’en aille en un pays brumeux lui semblait en revanche périlleux et gros de conséquences. Danglard craignait des retombées difficiles, peut-être irréversibles. Il avait sérieusement envisagé que, par effet de fusion chimique entre les brumes d’un être et celles d’un pays, Adamsberg ne s’engloutisse en Islande et n’en revienne jamais. L’annonce du retour du commissaire à Paris l’avait un peu apaisé.

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Loxosceles rufescens (Recluse méditerranéenne)

Si elle prend ici prétexte de rumeurs enflant sur forums et réseaux sociaux à propos de la présence ou non en France de l’araignée recluse américaine, de la toxicité de ses morsures comparée à celle de sa cousine d’origine méditerranéenne, de la possibilité ou non de morsures mortelles, et d’une série de coïncidences entraînant le décès atroce de plusieurs vieux messieurs, entre Nîmes et Montpellier, si elle joue de toutes les ressources du langage pour proposer des détours inattendus (dont l’un lorgnera par exemple joliment du côté de la Carole Martinez de « Du domaine des murmures »), pour élaborer à l’intention du commissaire Adamsberg une remarquable enquête pourvue de toutes ces ramifications aussi improbables que magnifiques dont elle a le secret, Fred Vargas, dans ce neuvième roman de la série consacrée à ce policier rêveur et si gentiment incontrôlable en apparence, atteint un sommet dans son genre bien personnel, celui du police procedural rêveur et poétique.

Les nouvelles, très incomplètes, de la mise en garde à vue de Carvin pour meurtre les avaient précédés à la Brigade. La salle puante était en effervescence, personne n’était à son poste. Tous debout, débattant, s’opposant, réfléchissant. Comment s’était débrouillé Adamsberg, à peine sorti de son nid de brumes ? C’était les ongles, disait l’un, il avait demandé à voir les ongles. Non, c’était quand il avait visionné les interrogatoires, c’était la gueule des gars. Et les pare-brise, il y avait eu le coup des pare-brise, non ? Oui, mais il y avait quoi, sur le pare-brise du 4 x 4 ? Finalement ? Finalement rien. Les agents étaient partagés entre le soulagement du succès et la frustration, comme si on leur avait tiré le tapis sous les pieds beaucoup trop vite et sans explication, sans qu’ils puissent prendre le temps d’anticiper la fin. Adamsberg avait débarqué le matin même, sans avoir pris la peine de lire le rapport – ce manquement, chacun l’avait compris sans le dire -, et à présent, à 19 heures, le rideau tombait brutalement, dans la confusion des actes et des questions.

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La garbure est l’un des acteurs essentiels du roman

À chaque nouvel épisode de sa saga, Fred Vargas trouve de nouveaux ingrédients pour tester en profondeur l’équilibre potentiellement précaire de la brigade criminelle rassemblée sous l’autorité du commissaire Adamsberg. Ayant assimilé toutes les mécaniques léguées par Ed McBain depuis « Du balai ! », « Le sonneur » et « Le fourgue » en 1956-1957, et peaufinées par, entre autres, Maj Sjöwall et Per Wahlöö avec Martin Beck à partir de 1965, ou Henning Mankell avec Kurt Wallander entre 1999 et 2009, elle peut se permettre un dosage presque insensé d’éléments résolument irréalistes, effleurant à l’occasion la farce et le comique, maniant des clichés fugitivement empruntés au fantastique lorsque nécessaire, pour composer un somptueux réalisme onirique policier, à l’image des interactions de son principal héros, si riche en contrastes, avec chacune et chacun de ses collègues en apparence davantage normés. L’attention extrême portée à ces interactions et à leur finesse, le jeu incessant avec les clichés psychologiques et techniques pour mieux surprendre la lectrice ou le lecteur et mieux humaniser bizarrement le monde, le soin mis en œuvre pour orchestrer les affrontements entre rationalité et irrationalité bien plus qu’entre bien et mal, davantage encore que la joie de découvrir les quêtes complexes et folles imaginées pour ses criminels, font sans doute de Fred Vargas l’une des autrices les plus intéressantes dans le domaine et au-delà, n’en déplaise à des esprits chagrins parfois trop prompts à considérer que la qualité intrinsèque d’une œuvre ne serait guère compatible avec son succès massif.

Danglard avait refusé avec véhémence d’avaler une seule assiette de cette garbure, l’équivalent pour lui d’une soupe aux déchets bonne pour des montagnards endurcis. Il mangeait délicatement un cochon de lait farci. Dès son entrée de foie de canard, accompagné de vin de Jurançon, sa tension s’était amollie. La meilleure façon d’étouffer chez le commandant une contrariété naissante était de l’emmener dîner, et bien dîner. Mais jamais il n’en perdait pour autant sa trajectoire. De même que jamais le vin ne lui avait fait oublier quoi que ce soit. En outre, le commandant n’était pas intimidable. Lui seul avait le pouvoir de s’effrayer lui-même.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Quand sort la recluse » (Fred Vargas)

  1. ouais, entre les huitres fourrées à la dinde et le homard glacé à la pistache
    j’avais commenté en aout
    https://charybde2.wordpress.com/2017/08/29/note-de-lecture-omon-ra-viktor-pelevine/#comments

    conclusion J’ai coché la case. Passons à autre chose
    ce sera raviolis et patates à l’eau (le tout flambé au San Pellegrino)

    que l’on se rassure, j’attends qq livres d’auteurs acadiens
    comme quoi il y a une différence entre écrire sous la neige et dans son sauna

    Publié par jlv.livres | 2 janvier 2018, 08:18

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