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Lectures BD, Nouveautés

Lecture BD : « Ar-Men – L’enfer des enfers » (Emmanuel Lepage)

Une magnifique évocation de ce que fut l’univers des phares hauturiers, à travers des moments choisis de l’histoire du plus féroce d’entre eux, Ar-Men.

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Dessinateur initialement plutôt « classique », Emmanuel Lepage explore depuis 2008 pour notre bonheur une veine de « reportage BD » particulièrement réussis, simultanément incisifs dans leur questionnements et poétiques dans leurs approches, à l’image de « Voyage aux îles de la Désolation » (2011), « Un printemps à Tchernobyl » (2012), ou encore « La lune est blanche » (2014). Avec cet « Ar-Men », qui paraît en 2017, toujours chez Futuropolis, si la destination semble moins exotique a priori (la mer d’Iroise, l’ouest de la Bretagne, l’île de Sein et le phare d’Ar-Men, le plus spectaculaire jamais construit en France et peut-être dans le monde), la puissance de l’évocation est intacte et à nouveau spectaculaire.

Au bout de cette basse froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots. Ar-Men, le nom breton de la roche où il fut érigé. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne, c’est-à-dire du monde. On le surnomme « l’enfer des enfers ».

D’un trait qui sait rendre aussi bien les moments de calme trompeur lorsque les courants souterrains s’agitent en puissance sous le soleil printanier ou estival que les déchaînements hivernaux des tempêtes de sud-ouest, Emmanuel Lepage explore ainsi les spécificités de la « vie à bord » de ces navires immobiles pouvant se retrouver beaucoup plus coupés du reste du monde que n’importe quel cargo au long cours (et il en remercie d’ailleurs avec justesse Jean-Pierre Abraham et son intense « Ar Men » de 1967), mais aussi celles de l’épopée de la construction du phare lui-même, sur une roche presque inaccessible à l’extrême-ouest de la chaussée de Sein, dans les parages les plus « mal famés » du monde, où les naufrages furent innombrables, avant que ce feu ne s’allume sur la mer, pour reprendre les mots d’Henri Queffélec et de son roman documentaire de 1956, « Un feu s’allume sur la mer », que l’auteur remercie également chaleureusement, Henri Queffélec qui est aussi très présent ici à travers l’évocation connexe de la communauté historique des pêcheurs de l’île de Sein, de leurs courages si flagrants et de leurs ambiguïtés passagères, que sut si bien magnifier son roman le plus célèbre peut-être, « Un recteur de l’île de Sein » (1945). Et l’on pourra songer aussi, pour la précision de l’évocation des enjeux humains et techniques mis en œuvre dans de telles entreprises, à la puissance développée par Hervé Hamon dans son superbe travail sur le remorquage et le sauvetage en mer, dans « L’Abeille d’Ouessant » (1999).

C’est peut-être le seul bémol personnel concernant cet album par rapport aux précédents du même auteur, il est à la fois mineur et fortement teinté de mes propres idiosyncrasies : lecteur de longue date de la plupart des sources utilisées par l’auteur, relativement familier de ces parages hostiles à la navigation et pourtant si magnifiques, il m’a peut-être manqué ici l’élément de surprise et d’émerveillement qui habitait chaque page consacrée précédemment aux terres australes et antarctiques françaises, tout particulièrement. Mais foin des esprits chagrins et de ce petit hoquet très personnel, « Ar-Men » ravira toute amatrice et tout amateur d’océan, de confrontation vitale de l’humain et de la nature, d’histoire des techniques, – et même de légendes bretonnes et arthuriennes (car la ville d’Ys veille aussi par les nuits sans lune).

Dans la nuit du 30 au 31 août 1881, le phare s’allume. Il aura fallu quinze ans de travail, deux cent quatre-vingt-quinze accostages, mille quatre cent vingt-et-une heures de travail… et un mort. Je deviens le gardien du rêve.

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Discussion

2 réflexions sur “Lecture BD : « Ar-Men – L’enfer des enfers » (Emmanuel Lepage)

  1. A vrai dire, je n’ai pas lu « ArMen », la BD de Emanuel Lepage, non pas que je ne lise pas les BD (ou si peu). J’en suis resté à ce stade ou pour moi Fred et sa série des Philémon représentait le summum de ce que l’on peut dessiner.

    C’est un bon début, je vais parler Bretagne, et d’un coup on est parti sur « Le Petit Cirque » ou « Le Naufragé du A ». D’ailleurs tout Fred est à lire. FrédéricOthon Théodore Aristidès, un nom pareil ne s’invente pas. Il y a plusieurs coffrets de « Philémon L’Intégrale ». Courrez vite les réserver avant qu’il ne soit trop tard. Vous le découvrirez avec son âne Anatole et Barthélémy, le puisatier, ainsi que Félicien qui connait tous les secrets pour aller dans l’imaginaire. Je précise de suite que ni Philémon, ni même Anatole n’ont été gardiens de phare. Ils ont bourlingué autour de l’Atlantique, c’est vrai, essentiellement à la recherche du A, mais c’est tout.

    Pour en revenir à « ArMen », je ne parlerai pas non plus de la BD, mais de Jean-Pierre Abraham. Plus qu’un gardien de phase, un grand poète. Un auteur que j’ai découvert vers les années 90, grâce aux Editions « Le Tout sur le Tout ». Déjà à cette époque, j’achetais des éditeurs plutôt que des auteurs. Et je n’étais que rarement déçu, et fort souvent agréablement surpris. « ArMen » (1988, le Tout sur le tout, 154 p.), c’est non pas un roman dit maritime ou une histoire de mer, fut-elle à terre. « Si quelque chose doit surgir, ce ne peut être que du fond de moi. Et voilà que je guette encore, comme si on allait frapper à la porte ». Il est vrai que la vie seul dans sa tour, laisse du temps à la méditation. Elle laisse aussi suffisamment de périodes de tempêtes, surtout en hiver, où l’homme est forcément tout petit et seul face aux éléments. Les grandes tempêtes d’hiver. « La folie est dehors qui hurle. Il faut résister. Faire le poids ». Où même à l’intérieur des terres, j’habitais Rennes à l’époque, on se demande si la toiture va résister, si les vagues vont laisser intacts les petits bouts de plage ou de rochers. Ces paysages d’hiver où tout est gris, mais avec tellement des nuances de gris (non pas 50, ce torchon grisâtre). Là où il n’ya plus de différence entre la mer qui moutonne et les nuages qui filent sous le vent. C’est vraiment les paysages que je préfère, ceux du coté de Tronoën, où la chapelle résiste aux vents depuis cinq ou six siècles, là bas, tout au bout de la Bretagne, près de Saint Guénolé. Un très grand livre, même s’il est petit en taille.

    Et puis il y a les autres petits livres de Jean-Pierre Abraham que j’ai recherché ensuite. Son tout premier « Le Guet » (1986, Gallimard, 276 p.). Les Basses Alpes ; un homme, un marin sans doute qui arrive dans le petit village. A la recherche de qui ou de quoi ? « On ne devrait se fier qu’à ses fascinations. On vit par éclats, vous savez ». Et puis après il y eut Fort Cigogne (1999, Le Tout sur le Tout, 156 p.) et « Port du Salut « 1999, Le Tout sur le Tout, 160 p.). C’est la période des Glénans, et son école de voile. C’était encore la période plus ou moins rudimentaire, où l’on venait pour faire de la voile, et non pour des vacances. « Notre passion est de gagner dans le vent, nous n’avons pas de but à atteindre, même pas les Bermudes ».

    Et je ne voulais pas terminer ce post sur les gardiens de phare sans évoquer celui de Jacques Prévert, qui aimait tant les oiseaux. Pour éviter que ceux-ci ne se tuent, attirés par la lumière, il coupe son phare. Résultat, un cargo dérive et se fracasse sur les rochers. « Un cargo chargé d’oiseaux / Des milliers d’oiseaux des îles /Des milliers d’oiseaux noyés ».

    Publié par jlv.livres | 18 décembre 2017, 18:13
  2. J’ai lu cette BD, j’ai vraiment adoré personnellement. Les phares, les îles et l’océan me fascinent alors j’y ai trouvé tous les ingrédients pour passer un très bon moment.
    On est plongé dans l’univers d’Ar-Men dès la première page et les dessins sont superbes.
    Avec en bonus un DVD « Les gardiens de nos côtes » qui montre Emmanuel Lepage dans son travail préparatoire à la réalisation de cette BD.
    A lire !

    Publié par Kilda | 2 janvier 2018, 15:38

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