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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La Compagnie – Le grand roman de la CIA » (Robert Littell)

La puissante histoire romancée de la CIA durant la guerre froide.

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RELECTURE (PREMIÈRE LECTURE EN VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE)

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Le taxi attendait le long du trottoir, portière entrouverte. Le Calabrais s’installa sur la banquette arrière et entreprit de retirer lentement ses gants de latex, doigt après doigt. Le chauffeur, un jeune Corse au nez méchamment cassé, conduisit d’abord lentement le long de la rue encore déserte afin de ne pas attirer l’attention, puis accéléra et prit un grand boulevard pour foncer vers Civitavecchia, le port de Rome sur la mer Tyrrhénienne, à trente-cinq minutes de trajet. Là, dans un entrepôt situé sur les quais, à un jet de pierre du Vladimir Ilitch, cargo russe qui devait appareiller avec la marée du matin, le Calabrais avait rendez-vous avec son contrôleur, un homme sec à la barbe blanche hirsute et aux yeux pensifs, connu sous le nom de Starik. Il lui rendrait alors tout le matériel de l’assassinat – les gants, le crochet à serrure, le boîtier à seringue, le gobelet contenant les dernières gouttes de lait drogué, et même la fiole vide – et lui remettrait le dossier portant la mention KHOLSTOMER. Il recevrait en échange le sac contenant une rançon de roi, 1 million de dollars en billets usagés de valeurs diverses ; un salaire tout à fait convenable pour un quart d’heure de travail. Quand les premières lueurs de l’aube teinteraient le ciel à l’est, quand la sœur des Servantes de Jésus Crucifié (émergeant d’un sommeil trop lourd) découvrirait Albino Luciani mort dans son lit, victime d’une crise cardiaque, le Calabrais embarquerait sur le petit bateau de pêche amarré qui l’emporterait en deux jours vers l’exil des plages de Palerme inondées de soleil.

Publié en 2002, traduit en français en 2003 par Nathalie Zimmermann chez Buchet-Chastel, « La Compagnie », treizième roman de l’auteur, journaliste professionnel ayant longtemps couvert le Moyen-Orient pour Newsweek, est sans doute le plus connu de ses nombreux thrillers d’espionnage, et certainement le plus ambitieux de tous. Malgré un prologue incisif prenant place au Vatican en 1978, c’est bien à une vaste fresque historique chronologique que nous convie Robert Littell, fresque ancrée dans les parcours d’une petite dizaine de personnages-clés, à l’Ouest ou à l’Est, de la naissance de la CIA en 1947 et de son « baptême du feu » dans le Berlin de 1950 à son implication élaborée et subtile dans l’échec du putsch de Moscou en août 1991, en passant par x autres « zooms » à fort grossissement : la chasse aux taupes Burgess, Maclean et Philby au cœur du MI6 en 1950-1951, la révolte hongroise de 1956, l’échec sanglant de l’invasion de la baie des Cochons en 1961, la découverte de la taupe SACHA au sommet ou presque de la CIA en 1974, l’assassinat de Jean-Paul 1er en 1978 (qui recoupe le prologue sus-mentionné), et enfin le soutien aux moudjahidines afghans en 1983.

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Reniflant pour dégager un sinus irrité, le Sorcier écarta les lames d’un store vénitien imaginaire avec deux doigts épais de sa main gantée, et regarda à travers la vitre sale. Au coucher du soleil, une brume moutarde avait dérivé de la steppe polonaise, à une cinquantaine de kilomètres à peine à l’est, drapant le secteur soviétique de Berlin d’un calme surnaturel et tapissant ses caniveaux pavés semblables à des intestins d’une espèce d’algue qui, pour reprendre l’expression pertinente de Torriti, puait le complot à plein nez. un peu plus loin, des choucas battirent soudain l’air et croassèrent furieusement en tournoyant autour de la flèche d’une église délabrée transformée en entrepôt. (Le Sorcier, adepte de la logique de la cause à effet, guetta l’écho du coup de feu qu’il avait sûrement manqué.) Dans la rue étroite qui bordait le cinéma, une casquette d’homme de quart enfoncée sur la tête, Silwan I, connu aussi sous le nom de Doux Jésus, et qui était l’un des deux gitans roumains que Torriti employait comme gardes du corps, traînait un chien muselé dans la lumière glauque d’une lampe à vapeur de mercure. À l’exception de Doux Jésus, les rues de ce que les pros de la Compagnie appelaient « Moscou-Ouest » paraissaient désertes. « S’il y a des Homo sapiens qui fêtent le nouvel an ici, marmonna Torriti, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils le font discrètement. »

Près de quarante ans après « L’espion qui venait du froid » de John Le Carré (que l’un des protagonistes-clé de Robert Littell cite, clin d’œil au passage, comme « particulièrement crédible » quant à ce que fut la guerre froide à Berlin) et un peu plus de quinze ans après le grand « Un pur espion » du même auteur, la vaste peinture géopolitique de l’Américain s’articule avant tout, comme celle de son illustre prédécesseur britannique, autour de la paranoïa feutrée qui caractérise nécessairement le monde du renseignement, tout particulièrement lorsqu’il se cristallisait dans un affrontement titanesque, « bloc contre bloc ». Projetant le duel imaginé par Le Carré entre Karla et Smiley à l’échelle de la lutte globale entre capitalisme et communisme, Robert Littell crée ainsi un redoutable personnage de maître espion soviétique, dont la passion pour « Alice au pays des merveilles » et la pédophilie concomitante hantent curieusement presque l’ensemble des 1 200 pages de « La Compagnie », directement ou indirectement, lui conférant une tonalité bien particulière qui démarque ainsi le roman de la technicité épurée de John Le Carré et de Len Deighton (celui-ci surtout dans sa triple trilogie « Bernard Samson », entre 1983 et 1996), du cynisme accompli et rusé de Bob Shacochis dans son exceptionnel « La femme qui avait perdu son âme » (2013), ou même des involutions vertigineuses de Pierre Nord et de son « Treizième suicidé » (1969), l’un des romans tardifs du maître français trop souvent sous-estimé, et sans doute l’un de ses tout meilleurs.

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De là où il se trouvait, Angleton considérait que le Sorcier avait assez d’expérience en matière d’opérations sur le terrain pour dresser toutes les batteries d’une défection, mais qu’il n’était plus à la hauteur dès que la situation exigeait une véritable culture géopolitique ; et qu’il était un peu trop lourdaud – et, depuis quelques mois, trop ivre – pour suivre Maman dans ce que T.S. Eliot avait appelé, dans son poème Gerontion, « la jungle des miroirs ». Oh, Torriti saisissait bien les premiers niveaux d’ambiguïté : à savoir que même les faux transfuges apportent avec eux des informations exactes pour prouver leur bonne foi. Mais il existait d’autres scénarios plus subtils que seule une poignée d’agents de la Compagnie, avec Angleton à l’avant-poste, pouvait appréhender. Quand on avait affaire à un transfuge porteur d’informations exactes, Maman avait pour ferme conviction qu’il fallait toujours garder à l’esprit que plus l’information exacte qu’il apportait était énorme, plus il y avait un risque que l’autre bord essaye de vous faire avaler un bobard énorme. Quand on avait compris ça, il s’ensuivait, aussi sûrement que la nuit suit le jour, qu’il fallait considérer chaque succès comme une calamité potentielle. Il y avait pourtant nombre de vétérans de l’OSS travaillant pour la Compagnie qui étaient incapables de saisir les différents niveaux d’ambiguïté impliqués dans une opération d’espionnage ; qui chuchotaient que Maman n’était qu’un parano complet.

Adaptée en mini-série en 2007 par Mikael Salomon et Ken Nolan, avec le concours de l’auteur, « La Compagnie » n’est sans doute pas la plus réussie au plan strictement littéraire parmi les grandes fresques d’espionnage contemporaines ancrées dans les presque cinquante années de la guerre froide, mais est certainement en revanche l’une des plus amples, et surtout l’une des plus convaincantes dans sa mise en scène d’un « collectif du renseignement », dans lequel les personnalités individuelles, les mécaniques « culturelles » de production, les travaux à long (voire très long) terme et la gestion du « politique », en instantané comme au long cours, s’agencent minutieusement pour produire échecs et réussites, calculs faussés et horloges de précision.

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Photo : ® Editions Baker Street

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « La Compagnie – Le grand roman de la CIA » (Robert Littell)

  1. en primeur, comme le beaujolais, avant les fêtes, mais cela ne sent pas la banane.

    « Le Serpent de l’Essex » de Sarah Perry, traduit par Christine Laferrière (2018, Christian Bourgois, 384 p.). C’est l’histoire de Cora, une veuve encore jeune, qui quitte Londres, avec son fils Francis pour s’installer à Aldwinter dans l’Essex. Ne cherchez pas où cela se trouve, c’est dans la tête de Sarah Perry. En fait c’est quelque part au Nord -Est de Londres, près de l’estuaire de la Blackwater. Pas la peine de chercher non plus, mais il y a un extrait de carte sur le net. On dira simplement que le fleuve prend sa source près de Bocking et se jette dans la Mer du Nord près de l’ile de Mersea. Pour ceux qui ne connaissent pas cette ile, c’est le lieu d’intéressantes fouilles archéologiques, qui ont d’ailleurs attiré l’attention de Cora Seaborne. Ce qui parait normal, étant paléontologue à ses heures (et non pas à 16.00 h). Un peu comme ces femmes qui « collectionnent les ammonites et portent des colliers de dents fossiles ». Surtout la région est connue pour abriter le Serpent de l’Essex, qui vit dans le fleuve. Lieu d’incertitudes et de dangers, donc. D’ailleurs le mois avant que la famille ne déménage, un couple de promeneurs males qui cherchaient des fossiles au pied d’une falaise de l’ile ont été ensevelis par un éboulement. Plus dramatique, un jeune homme qui marchait tranquillement le long des rives de la Blackwater s’est noyé pendant la nuit du nouvel an, sans doute happé par le serpent. Et de plus, il était « nu, sa tête tournée de presque 180 degrés, avec un air d’effroi dans son regard ». Décidément, les grands bretons seront toujours d’une excentricité légendaire.
    Ils partent donc s’installer dans l’Essex, et trouvent à se loger à Colchester. Cela se passe en 1893. Mais à peine installés, ils entendent parler du fameux Serpent de l’Essex. C’est un peu comme le monstre du Loch Ness, sauf qu’il arrive que ce serpent mange de braves britanniques en mal de promenades dans les marais. A Aldwinter, la famille Seaborne se lie d’amitié avec la famille Ransome, dont le mari, William est pasteur. Il fera donc le lien entre la paléontologue, ses fossiles et la mythologie, apportant son coté mystique au roman. Mais comment faire « la différence entre penser et croire ». D’autant plus qu’il existe encore dans la contrée des personnes qui suspendent des fers à cheval dans les branches fourchues de l’’arbre bien-nommé « Traitor’s Oak », soit le Chêne du Renégat. C’est juste en face de l’église St Saviour’s.
    Il y a également le coté victorien de la condition des femmes. Comment se fait-il que cela ne soient que des hommes qui aient disparu. Et cela au moment où Cora, jeune veuve donc, se sent libérée de son matriarche, député à la Chambre des Lords qui avait « deux fois le pouvoir d’un politicien et aucune des responsabilités ». De plus, elle fait la connaissance du médecin de feu son mari. Tel l’amadou, le médecin s’enflamme pour la veuve. Heureusement, il y a Martha, la nounou du fils, pour empêcher le roman de sombrer dans le salace. Et surtout le pasteur qui veut ramener les ouailles à des sentiments plus élevés. On a évité le sordide, on évite aussi la guimauve. Le roman devient alors une vaste quête métaphysique. Tout d’abord, le pasteur va-t-il en perdre sa foi, bien qu’anglicane. C’est toujours un bon fidèle qui hésite. Le serpent, au fait, existe-t-il vraiment, ou est-ce une invention des hommes et/ou du diable. Enfin, la femme va-t-elle échapper au modèle victorien de l’épouse. On est en pleine révolution industrielle.
    Que l’on se rassure, le dernier livre de Sarah Perry est intitulé « Melmoth », en référence au livre de Charles Robert Maturin « Melmoth ou l’Homme Errant » traduit par Jacqueline Marc-Chadourne (1998, Libretto, 640 p.) avec une préface d’André Breton. Ce livre vient de sortir (2018, Serpent’s Trail, 320 p.). Le roman de Sarah Perry se passe à Prague, on aurait pu s’en douter. Mais il n’y a pas de Golem. Une grande partie, il est vrai se déroule à Norwich, dans le comté de Norfolk, où elle vit actuellement. C’est un peu au Nord de Aldwinter, mais l’esprit y est tout aussi tordu. D’ailleurs c’est là que W.G. Sebald avait décidé de prendre sa retraite. Lisez « Les Anneaux de Saturne » traduit par Bernard Kreiss (2013, Actes Sud, 344 p.), vous y verrez un homme croisant Joseph Conrad en route pour le Congo et des souvenirs sur la pêche du hareng.

    Son premier roman « After Me Comes The Flood » (2015, Serpent’s Tail, 240 p.), que l’on pourrait traduire en « Après Moi le Déluge ». C’est l’histoire de John Cole, bouquiniste à Londres qui ferme sa boutique dans laquelle personne n’entre. Il prend sa voiture et s’en va, jusqu’à la panne en pleine campagne. Seule une maison, délabrée et isolée se tient là, où il sonne. Cela tombe bien, on l’accueille et d’ailleurs on l’attendait. Avec pour compagnie Hester, le matriarche, Eve, la pianiste, Elijah, le pasteur qui a perdu la foi, Alex un peu dérangé, et Clare, une femme-enfant. Ce quatrième de couverture invite à lire la suite, où l’on peut s’attendre à de l’étrange.

    Il faut dire que Sarah Perry est la plus jeune de cinq sœurs avec des parents d’une rigueur rare. Ils sont tous deux de la « Ebenezer Strict and Particular Baptist Church », créationistes, quoique « cultivés et extrêmement intelligents » dit-elle d’eux. C’est une Eglise fondée en 1802 à Chelmsford, où Sarah est née. Cela en dit long sur l’ouverture qu’elle a pu avoir étant jeune. En tant qu’adeptes de cette église, ils considèrent les nouvelles traductions de la Bible (autres que celle de King James de 1611), comme suspectes, de même que « les psaumes accompagnés à la guitare ». Il y a parfois des destinées déjà inscrites dans le passé. Elle reconnait d’ailleurs que dans cette atmosphère de secte, elle ne se voit que comme une pécheresse et un être sans espoir. Donc à l’école, de quoi peut-elle parler, puisqu’elle n’a pas accès à la télévision. Quoiqu’il en soit, on a là affaire à de la bonne littérature.

    Publié par jlv.livres | 8 décembre 2017, 19:18

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Les Brillants  – Les Brillants 1 (Marcus Sakey) | «Charybde 27 : le Blog - 26 décembre 2017

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