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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Souvenirs de la marée basse » (Chantal Thomas)

Sonate littéraire splendide pour une mère nageuse.

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«Encore en maillot de bain, debout au-dessus des vagues, tenant contre moi mes affaires trempées, je m’abandonne au ruissellement. L’eau du ciel glisse sur mon front, mes yeux, se sale du sel de ma peau. Et moi qui ai toujours vu en ma mère une femme indifférente à toute notion de transmission et en moi-même un être surgi d’aucune sagesse précédente, il m’apparaît soudain qu’à son insu elle m’a transmis l’essentiel : l’énergie d’un sillage qui s’inscrit dans l’instant, la beauté d’un chemin d’oubli, et que, si j’avais quelque chose à célébrer à son sujet, quelque chose à tenter de retracer, c’était paradoxalement, la figure d’une femme oublieuse. Insoucieuse, non ; mais oublieuse, oui. Etait-ce de sa part une force ou une faiblesse ? Les deux sans doute, et tandis que la pluie se déverse par trombes et me baigne en surabondance, tandis que mes affaires de plage sont prêtes à partir à vau-l’eau, emportées par une de ces ondes de crue, j’ai envie d’être déjà rentrée, déjà prise par une musique d’écriture, continuant de contempler le rideau de pluie et, à travers lui, bien au-delà, ma mère en train de nager, seule, inaccessible, touche minuscule dans l’immensité bleue, point quasi imperceptible, imperceptible en vérité, sauf au regard de ma mémoire.»

Roman aussi simple en apparence que somptueux, cette dixième œuvre de fiction de la romancière et essayiste Chantal Thomas paru en août 2017 aux éditions du Seuil forme des variations autour des souvenirs de la mère de l’écrivaine, une femme énigmatique qui a tant aimé nager, nageant «partout, à des heures changeantes, avec une obstination, une opiniâtreté qu’elle ne manifestait pour aucune autre activité.»

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Le Grand Canal du Château de Versailles.

La première image singulière que convoque l’auteure des «Adieux à la reine» se situe dans le parc du château de Versailles où sa mère Jackie alors adolescente, insensible à la grandiose architecture du Pouvoir, se déshabille, plonge et nage dans l’eau étincelante du Grand Canal, sous les regards indignés ou surpris des gardiens et des visiteurs. Chantal Thomas collecte ainsi les scènes et les images, avec la délicatesse du regard et la grâce qui caractérise également l’écriture de Célia Houdart : elle regarde sa mère vivre et nager, se transformant en algue en vacances à Arcachon, nageant, enceinte, dans le lac de Paladru en Mai 1945. Les souvenirs sont au présent, qu’il s’agisse du bonnet de bain à fleurs de marguerite qu’elle enfile tranquillement, de la manière silencieuse dont elle entre dans l’eau et de sa grâce de danseuse lorsqu’elle trace son sillage obstiné dans la mer.
L’écrivaine se remémore les lieux et les rivages où Jackie a habité, les éblouissements de sa propre enfance sur la plage d’Arcachon, de cet enfant qui veut «une vague salée, le sable», selon la citation de Colette placée en exergue ; elle évoque la vacuité et la fragilité de la vie dans un lieu de vacances hors saison, puis le départ de Jackie sur la Côte d’Azur après la mort prématurée de son mari, laissant «derrière elle les rues mortes et le noir du deuil, les paysages monochromes où se condensait la monotonie de sa vie» pour rejoindre le bleu lumineux de la Méditerranée.

«Il fait chaud cet été à Charavines, tandis que la France depuis le 8 Mai célèbre la Libération, ou plus exactement panse ses plaies. Sur ce qui pouvait se passer dans le reste de la France, en Europe, dans le monde, elle n’a jamais pu me dire un mot. Elle est aussi inarticulée sur le sujet et loin des événements que les poissons du lac. Elle est avec les tanches, les carpes et les truites dans leur avancée instinctive, leur sensation de profondeur et légèreté, leur vision aveugle, une algue frôlée, le clapotis d’une barque, la tempête d’un coup de rame. Elle nage avec les poissons, comme je nage avec elle. Jour après jour, elle s’abandonne à l’eau du lac et moi au liquide amniotique. J’habite son rythme. Ensemble, nous flottons.»

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Sauver de l’oubli une mémoire qui s’efface en lui rendant hommage, retracer son sillage effacé dans la mer, «Souvenirs de la marée basse», un livre nourri par la lecture du «Journal de deuil» de Roland Barthes, est la découverte de la personnalité d’une mère, longtemps restée «une étrangère, une étrangère très particulière pour sa propre fille », et la découverte de tout ce que cette femme de l’instant, impulsive et solaire, lui a finalement transmis. Dans «La vie pieds nus», Alan Pauls identifie la plage, non seulement comme le territoire des vacances mais comme celui de la vacance, de la disponibilité, une forme de liberté et d’insoumission discrète dont on ressent intimement qu’il a été transmis à Chantal Thomas par la nageuse dans son paysage.

«L’écrivain [Paul Morand] s’extasie sur le nageur de crawl, non sur la nageuse. Il faut dire que la nageuse (de n’importe quelle nage) est un phénomène neuf et d’exception dans une histoire de l’humanité qui revient pour les femmes à une histoire de leur immobilisation, de leur identification imposée et plus ou moins assumée à des êtres de pudeur et de faiblesse, des créatures maladives qui ne peuvent que demeurer sur le rivage, empaquetées de jupons, de robes et de châles, protégées du vent et du soleil. Cela, lorsqu’il leur est permis de sortir de chez elles, de s’approcher de l’eau. Autorisation qu’elles doivent à l’obligation d’accompagner les enfants. Les femmes restent assises entre elles, le corps couvert de bout en bout, les yeux fixés sur leur progéniture. Quant à se dévêtir et entrer dans l’eau, se tremper en entier, se mettre à nager et se diriger droit vers l’horizon, comblée de la douceur qui submerge, oublieuse de tout ce qui précède : pareille conquête se joue à l’échelle des siècles. Elle est loin d’être achevée.»

Sonate sensuelle pour une mère musicale et poignante, évoquant le «Cavatine» de Bernard Simeone, expression fluide et superbe de l’exaltation du corps dans le ruissellement de l’eau, rappelant avec les baignades de Gustave Courbet dans «La claire fontaine» de David Bosc, «Souvenirs de la marée basse» fait partie de ces livres qui nous mettent au cœur du monde, au plus près du lien fait de sensations et de gestes entre une mère et sa fille, de l’éloignement et de la proximité retrouvée.

«Ma mère est une enfant à part.
Une enfant estivante, définitivement décrochée de toute perspective de retour.»

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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