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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La cinquième saison » (N.K. Jemisin)

Un impressionnant roman d’amour et de haine dans un monde en proie aux séismes apocalyptiques.

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Mais il faut contextualiser. Reprenons la fin du point de vue du continent.
Considérons cette masse terrestre.
Une masse terrestre des plus banales. Montagnes, plateaux, gorges, deltas – rien que de très ordinaire. Banale, si on oublie sa taille et son dynamisme. Car elle s’agite beaucoup. Comme un vieillard qui remue dans son lit, elle se soulève et soupire, pince les lèvres et pète, bâille et déglutit. Ses habitants l’ont évidemment appelée le Fixe. C’est un continent d’ironie amère, quoique discrète.
Le Fixe a eu d’autres noms. Il a été jadis plusieurs masses terrestres distinctes, il est à présent vaste continent sans solution de continuité, mais un jour, à l’avenir, il sera une fois de plus divisé.
Ce jour est proche. Très proche.

Sur cette terre fracturée qui donne son titre à la trilogie dont voici le premier volume, Essun est une villageoise comme les autres en apparence, qui cache pourtant un terrible secret, qui est dévoilé à la lectrice ou au lecteur dans les premières pages : elle est en réalité une orogène, disposant du pouvoir de modifier et orienter les énergies tectoniques, pour protéger les communautés ou au contraire pour provoquer le chaos et la mort – crainte et honnie en conséquence, si elle était identifiée comme telle. Alors que la formidable onde de choc du cataclysme qui vient d’engloutir Lumen, la capitale impériale à des centaines de kilomètres de là, vient d’épargner son village, détournée par « quelqu’un », elle découvre son fils mort, tué par son mari horrifié de le réaliser orogène, et sa fille enlevée par le même mari désormais fuyard.

Si la folle poursuite d’Essun, lancée à la recherche de son mari et de sa fille alors qu’une « cinquième saison » causée par le cataclysme gigantesque déploie déjà ses poussières et ses froids apocalyptiques en gestation, constitue bien le fil conducteur des 450 pages de ce roman somptueux, intelligent et poignant, retors et imaginatif, on y découvrira également bien des caractéristiques mystérieuses ou profondément logiques de ce monde, en remontant la trame de l’histoire de Syénite et d’Albâtre, orogènes impériaux au service du Fulcrum, l’administration spéciale chargée de contrer les effets de la tectonique déchaînée pour préserver les cités et leurs habitants, en rencontrant certains mangeurs de pierre bien particuliers, en comprenant le rôle des Gardiens qui contrôlent les orogènes, en parcourant les cités où couvent si souvent haine, avidité et ressentiment, dans une organisation sociale millimétrée, éprouvée au fil des siècles de catastrophes planétaires et de survies de l’espèce rythmées par les phrases ritualisées et précieuses de la lithomnésie, enseignée à toutes et à tous dès l’enfance en prévision d’éventuelles « cinquièmes saisons » à venir.

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Les jours passent. Plusieurs jours.
Une poussée divise le rein minéral de l’intérieur. Son occupant le quitte en rampant puis s’effondre à proximité. Un autre jour passe.
La masse refroidie, coupée en deux, dévoile des entrailles tapissées de cristaux disparates, d’un blanc laiteux ou d’un vif rouge sang. Le fond des demi-géodes baigne dans un liquide pâle très fluide, quoique le sol alentour en ait absorbé l’essentiel.
Le corps que renfermait la chose gît face contre terre parmi les rochers, nu, sec, mais toujours animé des tressaillements laborieux de l’épuisement. Toutefois, il parvient peu à peu à se redresser. Chacun de ses mouvements est réfléchi et très, très lent. Il lui faut longtemps pour se lever. Une fois debout, il s’approche en titubant – lentement – de la géode, à laquelle il s’appuie pour ne pas tomber. Ainsi étayé, il se penche – lentement – et y plonge la main. Un geste d’une brusquerie inattendue : il a brisé l’extrémité d’un cristal rouge. Un petit morceau, de la taille d’un raisin peut-être, aussi aiguisé qu’un débris de verre.
L’enfant – car c’est de cela qu’il a l’air – porte ce raisin coupant à sa bouche, où il disparaît. Mastication bruyante, trop bruyante, craquements et grincements dont résonne la vallée. Quelques instants plus tard, le garçonnet déglutit. De violents frissons s’emparent de lui, et il s’entoure un instant de ses bras. Un faible gémissement lui échappe. On dirait qu’il vient de prendre conscience de sa nudité, du froid, de ce que sa nudité dans le froid a de terrible.
Un effort lui permet de se maîtriser. Il plonge à nouveau la main dans le rein minéral – ses mouvements sont plus rapides, maintenant – pour en tirer d’autres cristaux, qu’il empile au fur et à mesure sur la géode. Les gros cristaux émoussés s’effritent sous ses doigts comme du sucre, alors qu’ils sont en réalité beaucoup, beaucoup plus durs, mais l’enfant ne rencontre aucune difficulté, parce que ce n’est pas réellement un enfant.

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Il est relativement rare que la fiction étiquetée comme fantasy (même lorsque l’étiquette précise à l’occasion « science fantasy ») s’attaque avec autant de puissance, de détermination et de flamboyance à une socio-politique de l’oppression et à une analyse fine des systèmes de conservation et de justification du pouvoir des uns sur les autres. Avec ce roman de 2015, lauréat du prix Hugo la même année, traduit en français en 2017 chez J’ai Lu Nouveaux Millénaires par Michelle Charrier, N.K. Jemisin réussit un coup de maître. Avec une écriture aussi rusée et impertinente que nécessaire, tant en matière de style, de structure narrative que de choix apparent des points de vue – qui rappellera par exemple le Iain M. Banks de « Efroyabl Ange1 », avec une capacité à embrasser les siècles d’un seul coup d’œil tout en préservant l’essence du mystère historique – qui peut évoquer aussi l’Angelica Gorodischer de « Kalpa Impérial », elle nous offre un mélange détonant, dans lequel la proportion d’action et d’aventure est dosée au plus juste pour donner mordant et dangerosité à une construction sociale d’une richesse et d’une envergure bien rares – la dernière fois que j’avais ressenti ce type de vertige instantané, c’était peut-être bien en découvrant le « Perdido Street Station » de China Miéville.

« Je suis heureuse que vous m’ayez donné un mentor, senior.
– Non, vous ne l’êtes pas. » Toujours souriante, Feldspath sirote à son tour un peu de sain, petit doigt bagué en l’air. On dirait un concours d’étiquette privé – le plus beau sourire hypocrite remporte la mise. « Si cela peut vous consoler, sachez que nul n’en aura moins bonne opinion de vous. »
Parce que chacun saura de quoi il s’agit, en réalité. Certitude qui n’efface pas l’insulte, mais dont Syénite tire un certain réconfort. Et puis, au moins, son tout nouveau « mentor » est un dix-anneaux, ce dont elle tire également un certain réconfort : ça signifie qu’on a en effet bonne opinion d’elle. Elle triturera cette histoire au maximum pour en exprimer jusqu’à la dernière trace d’amour-propre.
« Il vient de terminer une tournée des Moyessud », reprend Feldspath d’une voix douce. La conversation n’a par essence aucune douceur, mais Syénite est sensible aux efforts de la senior. « Il devrait bénéficier d’un plus long repos avant de repartir en voyage, mais le gouverneur du quartant a insisté pour que nous nous occupions au plus vite du port d’Allia. C’est vous qui lèverez le blocage ; votre mentor se contentera de superviser les choses. Il devrait vous falloir un mois pour vous rendre là-bas sans vous presser, à condition que vous évitiez les grands détours… De toute manière, il n’y a pas urgence, puisque le problème du récif corallien n’est pas exactement nouveau. »
Sur ces mots, Feldspath a l’air réellement, quoique brièvement, agacée. Le gouverneur du quartant d’Allia a dû se montrer particulièrement pénible, à moins que ce ne soient les Dirigeants d’Allia. Depuis que Feldspath est devenue sa senior attitrée, il y a de cela des années, Syénite ne lui a jamais vu plus grise mine qu’un sourire hésitant. Elles connaissent toutes deux les règles : les orogènes du Fulcrum – les orogènes impériaux, les bêtes noires, ceux qu’il vaudrait sans doute mieux éviter de tuer, quel que soit le nom qu’on leur donne – sont censés se montrer en permanence polis et professionnels. Les orogènes du Fulcrum sont censés donner en permanence une impression d’assurance et de compétence, du moins en public. Les orogènes du Fulcrum sont censés ne jamais exprimer la moindre colère, pour ne pas mettre les fixettes mal à l’aise. Mais Feldspath ne commettrait pas l’incorrection d’utiliser un terme aussi insultant que fixettes – voilà pourquoi c’est une senior, responsable d’un certain nombre de supervisions, alors que Syénite arrondit seule ses propres angles. Si elle veut atteindre le niveau de Feldspath, il va falloir qu’elle prouve son professionnalisme. Et qu’elle se plie à quelques contraintes supplémentaires, semble-t-il.

On en trouvera ici une belle recension par Gromovar sur son blog Quoi de neuf sur ma pile, et on pourra lire la superbe chronique de l’autrice Naomi Novik dans le New York Times, ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « La cinquième saison » (N.K. Jemisin)

  1. cela devrait me plaire, mais il faut se farcir les 3 volumes….
    par contre l’autrice NM ????? c’est de la féminitude qui me soulève le poil, sorte d’hérissitude
    quoique je n’ai rien contre cette dame (ni contre les autres d’ailleurs)

    mais franchement, ma lecturision et mon ecriturage vont bien mal en ce moment

    Publié par jlv.livres | 18 novembre 2017, 08:07

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