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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Le maître des miniatures » (Jim Shepard)

Dans l’intimité obsessionnelle et torturée d’un artisan de génie des effets spéciaux.

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Une fois encore, il avait dû surmonter l’inquiétude d’un après-midi trop peu productif. Et ayant oublié que la Fête des étoiles, si chère à Masano, sa femme, avait lieu ce jour-là, il commençait à se demander s’il excellait à lui faire de la peine par inadvertance ou volontairement. Le matin, lorsque le chauffeur lui avait rappelé la fête, il était assis sur la banquette arrière, sa partie du plan de travail barrée de colonnes de couleur et collée sur un épais carton étalée sur les genoux. Le chauffeur avait remarqué les vaches en papier mâché et les kimonos accrochés par Masano dans les bambous en pot, devant la porte. Ils y étaient certainement lorsque Tsuburaya était rentré à la maison la veille au soir.

Japon, 1954 : Tsuburaya est LE spécialiste des effets spéciaux du studio Toho, l’une des majors japonaises du cinéma d’avant- et d’après-guerre, dont il a créé le département dédié en 1939, avant de se consacrer pleinement aux films de propagande de guerre, ce qui lui a valu quelques soucis de carrière après 1945 et l’occupation américaine. Dans l’air du temps, le « film de monstres » semble une voie fort prometteuse vers le succès populaire, tant sur le marché japonais que sur le marché américain, depuis que « King Kong » est ressorti  en 1952, et la Toho entend bien saisir l’occasion, confiant au réalisateur Ishiro Honda la mission de porter à l’écran une créature inventée pour l’occasion, Gojira, dinosaure hybride et antédiluvien, qui deviendra Godzilla une fois anglicisée sa prononciation.

Avec cette nouvelle de 2011, traduite en français en 2017 chez Vies Parallèles par Hélène Papot, l’Américain Jim Shepard nous offre 85 pages fascinantes qui jouent en toute sobriété aussi bien avec le macro-contexte du Japon d’après-guerre, du traumatisme nucléaire aux lendemains désenchantés des rêves impériaux, qu’avec l’intimité familiale d’un homme qui ne semble vivre que pour ses obsessions d’artisan de génie, devant arracher à la matière rétive les artifices qui libèreront la création cinématographique.

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Dans une des premières récitations de l’école primaire dont il se souvenait, il était question de cinq terreurs classées par ordre croissant : « tremblement de terre », « ouragan », « inondation », « incendie », « père ». Personne ne s’étonnait que « père » soit jugé le plus dangereux. Les pères avaient beau être très occupés, ils trouvaient toujours le temps d’être déçus par leurs fils et de les punir. Guetter l’apparition de la déception  sur le visage de son père durant les rares moments passés avec lui était un des pires souvenirs de Tsuburaya.

Comme le dit à fort juste titre Claro dans sa belle chronique du Monde des Livres (que l’on peut lire ici), « le récit que fait l’Américain Jim ­Shepard du tournage de Godzilla se veut certes factuel, mais derrière chaque complication, sous chaque trébuchement, on sent bien que se dessine autre chose, et que la gestation contrariée du monstre est à l’égal de la vie intérieure de Tsuburaya. Donner naissance à un cauchemar n’est pas chose aisée, et même nos pires démons peinent à s’extirper du carton-pâte de notre imaginaire. » C’est ainsi que l’auteur nous entraîne subrepticement dans le désordre de la création, dans la contrainte houleuse où se repaît l’obsession, salvatrice ou non, approchant une autre magie, celle du David Peace de « Rouge ou mort », par exemple – et que ces pages acérées nous plongent dans un doux vertige feutré, tout en intensité contenue.

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À propos de charybde2

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