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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La petite femelle » (Philippe Jaenada)

La vie tragique de Pauline Dubuisson : une enquête en extrême profondeur menée de main de maître de l’humour noir incisif.

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Je suis comme les bébés, quand la nuit tombe, j’ai besoin d’un whisky. Eux, les pauvres, ne peuvent que pleurer, hurler, gémir pour les plus coriaces, passer seuls ce moment bancal, triste et inquiétant de la fin du jour – on m’en parlait, je n’y croyais pas jusqu’à ce que je constate sur mon fils, lors de ses premiers mois sur terre : dès qu’on commence à respirer, on a sombrement, profondément conscience d’un malheur vers dix-sept heures en hiver, plus tard en été, la sensation de perdre quelque chose. Ensuite, avec l’âge et l’entraînement, on se débrouille, certains passent des coups de fil ou regardent n’importe quoi à la télé, d’autres se mettent à courir autour du pâté de maisons en tenue de sport, ma femme joue de la trompette, les plus fatalistes ou les plus faibles boivent quelques verres. De whisky, donc, pour moi. Ça m’aide, m’éloigne, estompe le changement de lumière, mais à cinquante ans, vingt ans, comme à six mois, même enfoui, le malaise persiste. Surtout, ces temps-ci, quand je pense à Pauline Dubuisson.

Deux ans après « Sulak », Philippe Jaenada revient au travail biographique portant sur des « cas criminels » célèbres, qu’il aborde en y intégrant une grande partie de l’écriture bien particulière qu’il avait développée précédemment dans ses romans de type « autobiographique », « Plage de Manaccora, 16 h 30 » (2009) et « La femme et l’ours » (2011) en étant les deux derniers en date, tous deux somptueux. « La petite femelle », publié chez Julliard en 2015, s’attache ainsi pas à pas, en 700 pages, à la vie de Pauline Dubuisson, héroïne tragique de l’un des plus retentissants procès pour meurtre des années 1950.

– Vous montiez des chevaux allemands en amazone. (J’aime cette indication de la nationalité des chevaux – traîtresse jusque dans le monde animal.) Cette photographie en témoigne.
– En amazone, moi ? (Pauline prend la photo qu’il lui tend.) C’est une photo de ma mère, qui date d’avant 1914.
Bien, les serviteurs de la justice, la vraie, la pure, l’éternelle. Incapables de distinguer l’accusée de sa mère. Ni un cliché du début du siècle, le décor et les accessoires qu’on y remarque, d’une photo qui date de dix ans à peine. On voit qu’ils prennent les choses à cœur, au sérieux – c’est la moindre des choses, ils vont tout de même décider du sort, de la vie d’une femme. Du côté de Georgette et du commissaire Guibert, c’est encore plus intéressant. Neuf mois après la première déposition, on ajoute cette tenue d’amazone. Ça ne s’invente pas, Georgette a forcément vu la photo – c’est-à-dire qu’on la lui a montrée, c’est la police, avant la justice, qui l’a en sa possession. Et cela devient, bien qu’en toute connaissance de cause : « Personnellement, je l’ai vue… » ? Ce n’est pas faux, mais ne faudrait-il pas préciser « en photo » ? (Sinon, je vais affirmer de manière officielle : « Personnellement, j’ai vu les Beatles traverser Abbey Road. ») Ce n’est qu’un détail dérisoire, bien sûr, cette tenue d’amazone, mais justement : pour bien enfoncer Pauline, on magouille jusque dans les détails dérisoires.

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À partir d’un examen minutieux des archives du ministère de l’Intérieur, du ministère de la Justice, de l’administration pénitentiaire et de certains journaux d’époque, auxquelles viendront s’ajouter quelques témoignages ad hoc et l’étude approfondie de l’ensemble (ou presque) de la presse consacrée à cette « affaire » qui défraya la chronique avant et après le procès de 1953, Philippe Jaenada parvient de façon exceptionnellement convaincante et profondément émouvante (sans renier l’art de la digression et de l’humour noir qui le caractérise) à retracer le parcours d’une vie, celle de cette jeune femme condamnée pour le meurtre de son ex-petit ami en 1951. En donnant à savourer atrocement les palinodies et les mensonges de la police et de l’accusation, les insuffisances de la défense, ou encore les acharnements moutonniers de la presse, il montre aussi avec une intense justesse comment un procès pour meurtre devient, peut-être même avant tout, le procès d’un mode de vie et d’un refus d’un certain ordre établi pour les femmes de l’époque, qu’il s’agit – aussi – de dissuader le plus profondément possible de « ruer dans les brancards » de l’organisation sociale auxquelles elles doivent alors se vouer. Miracle d’équilibre malgré sa longueur apparente, gérant avec une grande finesse les risques éventuels de redites engendrés par le fil chronologique (le crime et le procès survenant ainsi, bien qu’annoncés, « tard » dans la trame du livre), « La petite femelle » parvient à associer avec une terrible grâce la biographie cherchant avec honnêteté à comprendre, et séparant nettement les faits des hypothèses, et le réquisitoire mordant vis-à-vis d’une justice à plusieurs vitesses en fonction des objectifs sociaux et subtilement politiques qu’elle savait alors (et peut-être toujours ?) s’assigner – au-delà bien entendu des erreurs et faiblesses humaines individuelles, et des hasards malencontreux. Une vraie réussite.

Les pompiers, tous, du chef aux bons sapeurs de base, feront bravement face aux penseurs et à leurs témoins fiables. Le lieutenant Gérard : « Il ne fait aucun doute pour moi que la femme a effectivement tenté de se suicider. Il ne s’agissait pas d’une mise en scène. » Le caporal Pierre Oudot : « Je suis convaincu que cette femme a bien tenté de mettre fin à ses jours. » Le sergent Robert Jan : « Sa tentative de suicide ne fait aucun doute. » Le sergent Jean Jolidon : « Il ne pouvait pas s’agir d’une mise en scène. » Ces hommes sont, pour certains, pompiers depuis vingt ans. Des suicides au gaz, des malheureux qui ont l’écume aux lèvres et se pissent dessus, qu’il faut ranimer pendant plus d’une demi-heure, ils en ont vu des brouettes et des camions (rouges), on la leur fait pas, c’est pas une gamine de quatrième année qui va les mystifier. Et pourtant, on s’en taperait la tête contre les murs que ça ne servirait à rien, dans l’acte d’accusation comme au tribunal en plein procès, on balaiera sans honte leur expertise, comme si des marmots donnaient leur avis sur la politique monétaire européenne. Qu’est-ce qu’ils y connaissent à la psychologie, ces gars-là ?

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