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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Contes du soleil noir : Esclave » (Alex Jestaire)

Avec pour la cinquième fois le Geek pour guide ambigu, un télescopage dérangeant et rusé entre la mythologie arabe classique et le pouvoir politico-militaire français contemporain.

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Jusqu’à ce matin il n’avait encore jamais tué quelqu’un. Comment ça s’est passé – il n’en a pas une idée claire. Les autres doivent être en train d’en discuter en ce moment, du côté de la maison – à se demander s’il s’agissait d’une mule d’AQMI ou d’Al-Mourabitoune. Lui est assis là, sur un rocher face au désert à perte de vue, jusqu’aux montagnes noires sur l’horizon, arbres secs, Tigharghar, millions d’étoiles. Un vent d’harmattan léger soulève la poussière en surface – enfin, surtout il rafraîchit et soulage des quelques cinquante degrés à l’ombre qu’il faut supporter le jour – c’est très dur en ce moment. Il regarde l’immense ciel nocturne et pense aux esprits, avec crainte – sa pensée est vive, nerveuse – pas plus qu’il n’avait tué avant, il n’avait encore jamais goûté à la cocaïne. Son fusil FMPK fermement rivé aux mains, il ne sait plus trop s’il guette ou s’il imagine des choses, des démons, des djinns, en train de danser dans la poussière.

Changement complet de décor pour le cinquième conte du soleil noir d’Alex Jestaire : après les banlieues paupérisées et les décombres cathodiques de « Crash », les luxueux marchés immobiliers londoniens et les arbres séculaires indiens de « Arbre », les couloirs ferroviaires belges et les épiceries 24/24 de « Invisible », et les consultants ô combien méthodiques de « Audit », place au désert malien et surtout à la mythologie arabe et perse classique, propulsée – par la grâce de l’opération Barkhane et de la lutte contre les djihadistes sahéliens – au cœur de la France contemporaine et de son douillet pouvoir politico-militaire quelque peu ambigu.

Alors bon, j’ai cru ouïr que ce petit coquin de Grey et ses « cinquante nuances » vous avaient quelque peu excité l’imaginaire ces derniers temps – cent millions d’exemplaires vendus dans le monde il me semble – la jolie mode du mommy porn, sado-maso sympa à la portée de toutes, avec éclairages léchés. Et bien moi ce soir je vous propose autre chose, je vous propose une tranche de papi porn – un truc davantage à la française, hexagonal plutôt que Seattle, sans toutefois négliger d’être glamour, vu le profil de nos deux protagonistes – la jolie poule et le beau ténébreux. La première, vous l’avez presque paerçue tout à l’heure, dans la séquence au Mali – le flou autour est à imputer à Spéculos, le gars qui nous déroule les scripts, avec son sens très perso du suspense – en somme nous avions très peu de choses à partir desquelles reconstituer l’événement (les dossiers de l’armée sont des plaies à craquer).

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Dans « Esclave », nous sommes toujours guidés par le Geek désormais mythique qui nous convie, devant quelques canapés et petits fours de circonstance, à une séance de visionnage et de récit dont nous savons maintenant qu’il a le secret, compilant et traquant du sens sombre dans les myriades d’images arrachées aux archives des médias officiels, aux caméras de surveillance piratées, aux divers organismes trop perméables à qui sait s’y prendre, et aux souterrains interdits du dark net. Dans cette fable secrète qui s’ancre aux confins sahéliens du Sahara avant de se déployer en France, de maison de rendez-vous provinciale pour très haute bourgeoisie nationale en défilés de mode et buzz médiatique, Alex Jestaire nous offre une nouvelle exploration incisive à souhait de la manière dont le « soleil noir » du pouvoir et de l’avidité – tous azimuts le cas échéant, qu’il soit métaphore audacieuse ou matériau fantastique, broie les êtres et corrompt les existences.

Un paysage de champs dans la nuit – autant dire des carrés noirs à perte de vue. Il a demandé à Rémi de se ranger ici, à ce carrefour sur la départementale – sur les panneaux : Beaumont, Sécheprey et Flirey, une route en terre pour dernière direction. Le chauffeur s’est rangé sans poser de questions – d’une part il en serait bien incapable, et puis ce n’est pas la première fois qu’il emmène Schieller jusqu’ici – ça n’arrive pas plus de trois ou quatre fois par an (Rémi est à son service depuis 2010) mais il semble que ça se soit intensifié ces temps-ci – deux trajets en deux semaines – de toute façon il ne vous en parlerait pas, puisqu’en somme il ne s’en souvient plus.

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